De l'insouciance à la déchéance

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De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:09

[HRP] J'ai ajouté des liens vers des musiques adaptées à chaque chapitre (ou presque), elles sont censées accompagner votre lecture ! Pour ce chapitre ; http://www.youtube.com/watch?v=nmOORGiKVTQ&hl=fr [HRP]

I


Une nuit sans lune, aux alentours de ce qui est maintenant nommé Sombrivage, il y a 1200 ans.

L'obscurité, des pleurs, des cris de nourrisson dans une bâtisse délabrée. Ellos Valirian venait d'assister à l'accouchement de sa femme, Ishya. Un sourire se dessinait sur son visage tandis qu'il regardait l'enfant recroquevillé sur lui-même, des oreilles en pointe, un visage rond, les larmes coulant le long de ses joues. Mais autre chose le frappa ; l'enfant avait des yeux bleus foncés, aussi bleus que le ciel de la nuit. Il crut d'abord que l'enfant était aveugle. Mais il vit la lueur de ses yeux se tourner vers lui, et l'enfant s'arrêta de pleurer. Ils l'appelèrent Leldriel.

Ils étaient dans le sud de Sombrivage, leur maison était installée le long de la rive et menaçait toujours de sombrer avec les vagues tant le bois constituant les fondations était vert et mou. Ishya semblait heureuse, un large sourire en permanence dessiné sur son visage pointu, aux traits fins, le nez droit, les lèvres rosies et les joues pâles. Ellos prit la main de Ishya, toujours couchée, enroulée dans les draps sanguinolents, tenant son enfant contre son ventre. Le nourrisson continuait de fixer son père en silence. Sa mère s'endormit presque tout de suite après que son mari ait glissé sa main contre sa paume, et l'enfant était collé contre elle, maintenant les yeux fermés. Ellos se leva et alla vers la fenêtre, épuisé, mais heureux. Il regarda les étoiles.


« Merci... Déesse. »

Lorsqu'il murmura ces deux mots, un nuage assombrit la nuit, masquant les faibles lueurs, plongeant la maison dans la pénombre. L'elfe se tourna vers sa femme et son enfant, puis se laissa glisser au sol, collant sa tête au mur de bois quasiment mort, ferma les yeux et sombra aussitôt dans un sommeil sans rêve, profond.


Dernière édition par Leldriel le Mar 24 Aoû 2010, 20:18, édité 2 fois

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:10

Les jours s'écoulaient sans qu'Ellos ni sa femme ne s'en aperçoivent, et Leldriel grandissait. Il était maintenant un jeune garçon, ressemblait presque à un humain d'une dizaine d'années si ce n'est son teint pâle, ses oreilles pointues et ses yeux sans pupilles. Il était plutôt petit pour son âge mais se tenait droit, la tête levée en une expression de fierté, une flamme d'arrogance dansait dans ses yeux et un sourire malicieux toujours collé aux coins des lèvres. Il semblait apprécié dans le village, du moins par les enfants du même âge que lui. Les parents de ces derniers lui jetaient de petits coups d'oeil réprobateurs, la mine courroucée, puis rentraient chez eux. Le jeune garçon ne s'en souciait guère et prenait plaisir même à voir qu'il était remarqué. Il avait développé un goût pour le combat et une agilité inhabituelle dans le coin perdu qu'était son village.

Un jour où tombait une pluie glacée, une nouvelle famille emménagea dans la maison que Leldriel avait remarqué auparavant, une toute petite maison, mais jolie. Il songea à son propre foyer et réprima un sifflement de jalousie en fixant la fenêtre où un adolescent, à la mâchoire carrée et aux traits taillés à la serpe, le fixait, une lueur désagréable dans le regard. Leldriel lui lança un sourire provoquant puis lui tourna le dos et rentra chez lui.

Dans les jours qui suivirent, Leldriel lançait de plus en plus souvent des regards curieux vers cette nouvelle bâtisse. Un soir, il vit une fillette pas plus âgée que lui, le nez collé à la fenêtre, son souffle s'écrasant en une buée blanchâtre sur le carreau, examiner les environs. Elle avait un visage arrondi, à l'air enjoué, ses cheveux d'un blanc pur dont plusieurs mèches cachaient son oeil droit, et son regard exprimait la curiosité. Leldriel ne l'avait jamais vue et ne put s'empêcher de sourire en secouant sa crinière d'un bleu aussi foncé que ses yeux. La jeune fille tourna lentement la tête vers lui et le fixa, puis, au bout d'un long moment, elle esquissa un sourire sur son visage lunaire, puis se détourna. Le garçon tourna la tête et vit son père lui adresser un sourire entendu. Son fils se renfrogna, mais un sourire restait imprimé sur son visage.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:13

Le lendemain, le jeune elfe alla directement frapper à la porte, et ce fut la fille qu'il avait vu la veille qui lui ouvrit. Il hocha la tête en disant un petit « bonjour » timide, mais elle était déjà sortie en l'entraînant derrière elle, tenant fermement son bras droit et riant aux éclats, ses longs cheveux ondulant derrière elle. Leldriel se laissa faire, un peu interloqué. Elle l'emmena face à la mer, loin de la propre maison du jeune elfe. Ils restèrent longtemps silencieux, et enfin elle demanda, haussant la voix pour couvrir le cri des mouettes et le tumulte des vagues s'écrasant aux pieds des enfants :

« Comment tu t'appelles ? »

Sa voix était fluette et amusée. Leldriel la fixa et bredouilla son nom, perdant son air assuré et arrogant.

« Moi, c'est Shandra. »

Et ils ne dirent plus rien de la matinée, la fillette gardant le bras du garçon dans sa main. Un hurlement de rage retentit au bout d'un long moment, rompant le silence, et quelque chose de lourd percuta Leldriel dans le dos, le faisant plonger dans l'eau salée, qui, mêlée au sable, entrait dans les narines et la bouche du jeune elfe. La respiration coupée et les poumons se remplissant du liquide iodé de la mer, il entendait un vague cri strident de terreur au dessus de lui, avec toujours un poids sur son dos. Il reçut un violent coup à l'arrière du crâne qui enfonça son visage dans le sable et le fit se couper l'arcade droite avec un coquillage. Il reçut un autre coup moins fort à l'épaule, et enfin, il paniqua et envoya son coude voler au dessus de lui, ressentant un craquement dans son cou tant le mouvement était brusque et poussé vers l'arrière, percutant une masse dure. Le poids sur son dos glissa de côté et enfin, Leldriel put se redresser, une main dans son cou, reprenant sa respiration, et passa sa main sur son visage pour l'essuyer du sable et du sang. Il regarda ce qui l'avait percuté et reconnut aussitôt le jeune homme qu'il avait vu dans la même maison que Shandra, le visage déformé par la haine et le dégoùt. Il siffla :

« Ne touche pas à ma soeur ! »

[Musique]

Il se releva et fonça droit sur Leldriel, et écrasa son poing contre le nez de ce dernier qui sentit le sang couler dans sa bouche tandis qu'il titubait en arrière. Les enfants du village arrivaient, lancant des regards curieux, apeurés ou réjouis dans leur direction, murmurant des acclamations ou des tentatives pour les dissuader de se battre. Il reçut un autre coup dans poing dans le ventre et se plia en deux, la respiration coupée.

« C'est tout ? Je savais bien que vivant dans une baraque pareille, tu ne pouvais pas être bien terrible.. »

Leldriel redressa la tête, rien d'autre, et reçut un violent coup de pied dans la joue, l'éclatant contre ses dents, mais le reste de son corps ne bougea pas et un craquement sinistre se fit entendre au moment de l'impact. Au bout d'un long moment, l'elfe se redressa lentement, un sourire mauvais trempé dans le sang, éclairant son visage. Il envoya son genou dans les reins du frère de Shandra qui se pencha de côté en laissant échapper une exclamation, mêlée de douleur et de surprise. Leldriel fit siffler son poing dans l'air marin et l'abattit contre la tempe de son adversaire qui s'écrasa, le visage à moitié dans l'eau. Il semblait épuisé mais l'autre le saisit par le col et lui asséna plusieurs coups de poings dans la joue, de plus en plus violent, le sang giclant dans l'eau, les yeux de Leldriel éclairés par une lueur de folie, malveillante, tandis que les jointures de son poing, rougies et ensanglantées, frappaient inlassablement la pommette de cet imbécile qui avait osé l'insulter. Et au bout d'un moment, dans le silence rompu de temps en temps par les gémissements du garçon ou un craquement sonore, une petite main agrippa le poignet de Leldriel qui s'arrêta instantanément, comme figé dans sa folie meurtrière, les traits inexpressif, le rictus disparu. Enfin, ses yeux se tournèrent derrière lui et il vit Shandra, le visage baigné de larmes et à la mine apeurée. Il ouvrit des yeux ronds, et lâcha le col du frère de Shandra et le laissa tomber dans l'eau, inanimé mais vivant. L'elfe jeta un regard circulaire sur la foule d'enfants rassemblés en cercle autour de la plage, les visages figés, apeurés, et enfin, ses jambes avancèrent dans l'eau rougie et il longea la rive de la mer jusqu'à son foyer.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:15

L'esprit hanté par de mauvaises pensées, par des questions malsaines auxquelles il savait avoir les réponses, il n'osait plus sortir de sa minuscule chambre, comportant seulement un lit et une table de chevet. Sa propre souffrance physique importait peu, sa joue guérirait, il avait juste besoin d'un peu de temps. La pluie n'arrêtait pas de tomber et un jour, alors qu'il regardait vers la maison de Shandra dans le vain espoir de l'aperçevoir lui faire un signe, un sourire, il entendit la porte d'entrée s'ouvrir et son père saluer quelqu'un. Il sauta à bas de son lit et entrouvrit sa porte, regardant le nouveau venu ; un soldat elfe à l'évidence. Une armure verte et un glaive de guerre dans le dos. Il discutait avec son père, non sans animation.

« Silithus ? Pourquoi ? »Vociféra son père, les joues rouges et un nerf visible à sa tempe.

L'homme répondit quelque chose que Leldriel ne comprit pas entièrement. Il entendit «insectes», « nouveau foyer » puis son père cria qu'il n'était pas intéressé et poussa l'homme dehors et claqua la porte. Il regarda son fils, soupira et lui dit d'un ton rude de partir pour suivre l'enseignement du Shan'Do, Leldriel acquiesca d'un signe de tête et se renferma dans sa chambre.

[Musique]

Il avait craint ce jour depuis sa bagarre avec l'autre garçon, car il savait qu'il serait obligé de sortir pour écouter le Shan'Do du village.

Il s'habilla rapidement, s'arrêta un instant, sans penser à rien, et sortit de la maison. Il marcha longuement vers le centre de la ville, ses parents à ses côtés. Les rues étaient désertes, et Leldriel aurait préféré qu'elles ne le soient pas ; tout le village était parti vers le Shan'Do. Sa mère souriait en regardant Ellos, qui semblait toujours en colère, fixant droit devant lui, l'air fier. En cet instant, Leldriel et lui ne se ressemblaient pas. Son fils avait la mine abattue, honteuse, et il avait peur. Au bout d'un moment, ils aperçurent la foule, cachant le Shan'Do du village. Leldriel se fondit dans la masse des gens, sans se soucier de ses parents, et slaloma entre les elfes présents, le plus rapidement possible. Il sentait leurs doigts se pointer sur lui et entendait leurs murmures apeurés sur son passage. Enfin, il atteignit le premier rang et se laissa tomber au sol. Il releva la tête et regarda le Shan'Do ; un vieil elfe aux oreilles beaucoup plus longues que la normale, une barbe blanche qui lui descendait jusqu'à la taille, une robe bleutée aux vastes manches, laissant voir deux mains ridées, des yeux d'une couleur ambre et des cheveux aussi longs que sa barbe. Il inspirait le calme et la sagesse, et Leldriel l'écouta à sa propre surprise avec attention, pendant des heures. Enfin, il aborda un passage que le jeune elfe aurait voulu passer sous silence.

« Frapper son prochain est un acte malveillant, contre la volonté même d'Elune. Mais la vengeance n'engendre que la vengeance, et un cercle infernal se créé entre les deux entités. Faute de volonté, ce cercle ne peut se briser que par la mort de l'un des deux protagonistes. »

Il appuya son regard sur Leldriel. Et ce dernier décida qu'il en avait assez, se leva et partit à grands pas, la mine revêche et fière, les larmes brûlant ses yeux. Mais il ne voulait pas pleurer, il ne voulait plus. Il se fit une promesse à lui-même de ne plus jamais pleurer et marcha le long des allées sinueuse du village, jusqu'à aperçevoir son foyer.

Du moins, les flammes entourant son foyer. Il vit au loin un elfe vêtu de vert partir en courant. Leldriel, abattu, tomba à genoux et hurla son désespoir, la tête tournée vers le sol sur lequel ses mains étaient crispées, des braises voletant autour de lui, les larmes qu'il retenait piquaient ses yeux, son cri fendant la fumée épaisse et étouffante, brûlant sa gorge et sa peau, emportant avec elle son enfance et ses souvenirs.

La foule, alertée par le cri déchirant qu'avait poussé Leldriel, commença à arriver, des visages inquiets fixant le jeune elfe au sol, le jugeant fautif. Ses parents arrivèrent en courant. Il sentit une main rude se poser sur son épaule et vit sa mère à sa gauche éclater en sanglots, et s'effondrer au sol dans sa tristesse. Deux bras fins passèrent autour du cou de Leldriel, de longs cheveux d'un blanc soyeux tombant en cascade devant ses yeux. Il leva les yeux vers son père et vit deux larmes sombrer dans sa barbe bleutée, foncée, et sentit ses doigts s'enfoncer dans ses épaules. Enfin, au bout d'un long moment, quelqu'un avança vers les trois personnes, un soldat, à l'évidence. Il afficha un sourire carnassier, déplacé dans de telles circonstances, et lança d'un ton fier :

« Alors, Valirian... Que dîtes-vous d'un foyer à Silithus en échange de vos services sur le front ? »

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:17

[Musique]

« Arrivés ! 
-Enfin ! Je vais pouvoir aller dormir, maintenant ? 
-Bien entendu. Où est mon armure ?
-Je l'ai lavée avant de partir, d'ailleurs. Elle doit être dans la malle, à droite.
-Ah, oui, merci. Et mes lames ?
-Promets-moi de ne pas te mettre en colère... »

Leldriel ouvrit les yeux. Il faisait sombre et ça sentait le renfermé. Se redressant, il jeta un regard circulaire dans la pièce ; pleine de toiles d'araignées, comme de sombres voiles couvrant presque la totalité du plafond, les vitres tellement sales que la lumière du soleil couchant avait du mal à s'y frayer un chemin.

« Pourquoi est-ce que je me mettrais en colère ? 
-Je ne les ai pas retrouvées...
-Quoi ? Mais comment veux-tu que je sois utile au front ?!
-Chéri, reste à la maison ! Écoute dehors, écoute. Qu'est-ce que tu entends ? Des cris ? Des rires ? Rien de tout ça. Ces insectes sifflants, c'est tout. Écoute-moi... C'est trop dangereux. Reste !
-Je serais considéré comme déserteur et condamné à mort ! Plutôt mourir au front que d'être déshonoré ainsi ! »

Il se leva du lit sur lequel il avait apparemment dormi, et se dirigea vers la porte de la chambre. Elle ouvrait sur un long couloir au bout duquel lui parvenaient les voix de ses parents. Il esquissa un sourire en voyant que les murs étaient dans le même état que ceux de la pièce qu'il venait de quitter.

« Et ma robe ? Où est-ce qu'elle est ?
-Quelle robe ?
-Celle du mariage !
-Elle a brûlé avec la maison..
-Oh, regarde, qu'est-ce que c'est ?
-Ishya, je te l'ai offert l'année dernière, ce pendentif !
-Ah, oui, peut-être. »

Leldriel l'entendit rire et tituba jusqu'à l'entrée de la pièce, encore dans la brume.

« Tu savais que la famille dont le fils a été frappé par Leldriel a aussi été rapatriée ici ?
-Vraiment ? Où ça ?
-Dans la maison juste en face de la nôtre. »

Il rejoignit ses parents dans la salle ronde et nettoyée, vide de tout meuble. Elle comportait une cheminée dans un pan de mur, et la pièce était somme toute assez sinistre. Sa mère fondit sur lui et l'épousseta.

« Mère, où est-ce qu'on est ?
-Dans un village à l'est de Silithus... Comment il s'appelle déjà, mon amour ?
-Sudevent. »

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:18

[Musique]

Le nez collé à la vitre de sa chambre, il fixait la fenêtre d'une maison située en face de la sienne, un peu en contrebas. Une adolescente du même âge que lui était penchée sur une table, juste à côté du carreau, et semblait écrire quelque chose. Ses longs cheveux d'un blanc pur ondulaient sur ses épaules et dans son dos, tombant en cascade, encadrant son visage. Elle leva la tête vers la vitre, les yeux fermés, l'air fatiguée et pensive. Elle rouvrit les yeux et Leldriel crut voir dans le seul qu'il pouvait aperçevoir, l'autre étant caché sous de longues mèches argentées, une lueur de crainte, mais il chassa cette pensée de son esprit presque immédiatement. Elle était en robe, de la même couleur que ses cheveux. Son visage avait mûri ces derniers mois, depuis que sa famille et celle de Leldriel avaient été forcées à venir à Silithus pour soutenir l'armée face aux insectes géants, dont le nom, d'après ce que le jeune elfe avait compris, était les « Qirajis ». Ses traits s'étaient affinés, son corps était devenu celui d'une jeune femme.

Il lui arrivait aussi d'aperçevoir son frère. La barbe naissante, une cicatrice balafrant son visage sur la joue que Leldriel avait un jour roué de coups, la mâchoire accentuée, des cheveux courts rabattus en avant.

Mais le plus gros changement dans la vie de l'adolescent était le comportement de sa mère. Elle s'était renfermée, parlait parfois seule. Lorsqu'elle regardait Leldriel, ce n'était plus de l'amour qu'il lisait dans leur lueur, mais de l'avidité et de la folie. Son père lui-même commençait à avoir peur pour elle.

Ellos, d'ailleurs, n'était plus là. Il était presque toujours sur le front. à cette pensée, son fils arracha son regard à la vision envoûtante de Shandra et le dirigea vers la vallée au sud du village. L'armée essayait de contenir les insectes et l'ordre d'évacuation du village n'avait toujours pas été donné. Les bêtes grouillaient et menaçait de submerger les soldats, pourtant nombreux. Ensuite, Leldriel regarda dans la direction de la grande tour au nord, qu'il peinait à apercevoir. Il savait que Forteramure était là-haut, occupé à diriger les opérations. Lorsque les villageois de Sudevent en parlait, c'était avec amertume et rancoeur, le prenant pour responsable de l'avancée de l'armée d'insectes. Il reporta son attention sur la maison de la jeune femme, et vit aussitôt son frère en sortir, en armure d'un vert foncé et deux glaives à la ceinture. Il se dirigeait vers la bataille qui faisait rage et Leldriel se surprit à avoir de mauvaises pensées concernant celui qu'il avait un jour laissé baigner dans son sang mêlé à l'eau salée. Ses yeux se tournèrent alors vers la fenêtre de Shandra, et ressentit une brève satisfaction en voyant qu'elle était à la fenêtre, elle aussi. Elle suivait des yeux son frère, une expression inquiète sur le visage. Puis, elle se leva et sortit du champ de vision de Leldriel. Il la vit sortir elle aussi de leur maison, et s'asseoir à côté de leur porte d'entrée.

Le jeune elfe enfila un manteau trop grand pour lui, puis sortit de sa chambre sur la pointe des pieds, longea le long couloir et ouvrit. Il alla s'asseoir près de Shandra, en silence, et vit pourquoi son frère était sorti si tard pour rejoindre l'armée ; un important détachement, mené apparemment par le fils de Forteramure lui-même, marchait en direction du front. Il murmura quelques mots, espérant réconforter un peu son amie :

« Je suis sûr qu'il va s'en sortir. »

Elle tourna la tête vers lui, les yeux brillants de larmes qu'elle tenta en vain de retenir et cascadèrent le long de ses joues, puis leva doucement les bras et les posa lentement autour du cou de Leldriel qui resta immobile, son corps sursautant avec celui de Shandra, au rythme mélancolique de ses sanglots. Il vit le détachement se jeter dans la mêlée, et bientôt le frère de Shandra ne fut plus qu'une vision imprimée sur la rétine de Leldriel, s'évanouissant comme un fantôme, emportant avec lui le mauvais souvenir qu'avait de lui celui qui l'avait un jour frappé, et ce même elfe se prit à espérer qu'il revienne à sa soeur en vie.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:21

[Musique]
Il se réveilla juste après avoir pensé enfin trouver le sommeil. Sa mère était au pied du lit, murmurant des choses incompréhensibles. Se démêlant de ses draps, il sortit en trombe, fuyant cet être qui lui avait un jour donné naissance. Il se rua au dehors de la maison. Il était tôt dans la matinée et Leldriel aurait dû dormir profondément jusqu'au soir. Les sifflements enragés des insectes lui parvenaient encore aux oreilles et lui faisaient mal aux tympans. Se massant les temps, il se dirigea vers un rocher surplombant la vallée orangée ou la bataille faisait rage depuis deux journées entières, maintenant. Il tenta d'apercevoir l'armure rouge et sombre de son père, mais rien n'indiqua sa présence. Chassant la peur de son esprit, il regarda au milieu de la ligne de front, son regard perçant le brouillard de sable pour aller voir un immense monstre difforme, écrasant ses pinces dans les lignes des soldats, fendant, éventrant l'armée des elfes de la nuit, tel un moissonneur fauchant dans ses champs.

Il vit alors le frère de Shandra face à l'énorme monstruosité, les deux glaives dégainés. Restant un moment silencieux, il mit un instant à réaliser ce qui risquait d'arriver. Il décida d'aller chercher une arme, n'importe laquelle, et d'aller l'aider. Mais avant qu'il ne puisse faire quoi que ce soit, quelque chose heurta son épaule et fila droit devant, de longs cheveux voletant dans son sillage.

Sans réfléchir, Leldriel la suivit au pas de course, mais elle avait une bonne avance et entra dans la mêlée avant qu'il ne puisse l'arrêter. Sans d'autre choix que de la suivre, il évita un elfe aux prises avec un insecte qui agitait ses mandibules vers sa tête, se baissa pour éviter la lame qui siffla au-dessus de sa tête, slaloma entre les combattants, évitant parfois de justesse un coup mortel, et au bout d'un long moment, il ressentit un point de côté. Il s'arrêta alors, fou d'inquiétude, et son visage se tendit en une grimace de douleur et de tristesse. Son regard se posa sur le sol, presque insensible aux multiples cadavres jonchant le champ de bataille orangé. Et il entendit un sifflement furieux à sa gauche. Il se jeta au sol, esquivant le saut d'un Qiraji, lui décocha un coup de pied dans ce qui semblait être sa gueule, étant donné que c'était un trou situé entre deux pinces à l'aspect cruel et meurtrier. Il se releva d'un bond et reprit sa course effrénée à travers les deux armées, et enfin, il aperçut le monstre, et aussitôt il sut que ce n'était pas un soldat comme un autre. Il chercha le frère de Shandra, priant pour sa vie, et enfin, il le trouva.

Du moins sa tête.

L'elfe tituba en arrière, dégoùté, à deux doigts de vomir, les larmes embuant à nouveau sa vision, mais il les refoula. Il chercha Shandra du regard mais ne la trouva pas. Il vit le géant empoigner le chef du détachement dans sa pince, il semblait inanimé. Adressant une rapide prière pour lui à Elune, il continua sa course le plus rapidement possible. Épuisé, il s'arrêta à nouveau, à une trentaine de mètre de l'endroit où il avait trouvé les restes de son ancien ennemi. Il se tourna vers un soldat, en sueur, les yeux plissés, reprenant sa respiration à grandes goulées. Cette fois en plein coeur de la mêlée, il vit l'elfe en armure amorcer un geste avec son bras, puis il le poussa violemment de son bouclier, d'un coup sec sur le crâne. Leldriel tomba, gisant, inanimé, au milieu des cadavres, et sentit, avant de sombrer dans l'inconscience, d'autres corps s'entasser sur le sien.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:25

Il était traîné à travers le sable, se coupant contre les débris d'armes ou contre les cailloux, il semblait à peine conscient. S'attendant à voir la pince du Général Qiraji enroulée autour de son poignet, il entrouvrit les yeux ; c'était sa mère. Poussant un soupir de soulagement, il referma les yeux, épuisé et pensant aux horreurs qu'il avait vu. Et soudain, il se souvint...

« Mère ! Shandra, il faut la chercher ! »

Elle ne répondit pas. Leldriel releva une seconde fois ses paupières lourdes, et s'aperçut que sa mère portait un kriss dans sa main libre. Après plusieurs écorchures supplémentaires et un long moment, il commença enfin à s'inquiéter. Le village de Sudevent était silencieux, trop silencieux. Ils passèrent devant la maison de Shandra, inoccupée.

[Musique]

Tout était trop calme pour être normal. Enfin, ils entrèrent dans la pièce circulaire, maintenant meublée ; une table avec un vase plein de fleurs, un bureau qu'Ellos utilisait avant de partir au front. Un sac était posé sur la table et la cheminée était allumée.

Ishya s'approcha de la table, lâchant le poignet de son fils, et d'une démarche pesante alla prendre une poignée du contenu du sac. Elle en ressortit une fine poudre blanchâtre et revint près de Leldriel. Elle s'agenouilla, murmurant des choses, comme une prière. Le jeune elfe, fatigué, avait peur, mais ne bougeait pas, ne voulant pas courir le risque qu'elle se serve du kriss. Elle lui fourra directement la poudre dans le nez, qu'il inspira à grandes respirations sans vraiment le faire exprès, et presque aussitôt une immense satisfaction se répandit dans chaque fibre de son corps, quittant ce lieu, il vivait un rêve éveillé ; assit à l'ombre d'un saule, Shandra à ses côtés... Et soudain, une douleur fulgurante dans le dos.

Les paupières lourdes, à demi-fermées, Leldriel essayait de s'échapper de l'état dans lequel l'avait mis la drogue de sa mère. Elle l'avait tourné à plat ventre. Il tourna la tête lentement, et la vit qui, finalement, se servait de l'arme ; elle traçait de longs sillons à même la peau du dos de son fils, faisant couler son sang sur le plancher. Enfin, il réussit à sortir de sa transe. Il poussa un hurlement, et essaya de se relever ; il s'aperçut alors qu'il était ligoté de toute part, les cordes épaisses laissant juste assez d'espace pour que sa mère fasse son dessin macabre sur le corps de son enfant. Il posa la tête au sol, le corps entièrement réveillé, il mourait de peur, en oubliant même de respirer tant son dos le lancinait. Enfin, il prit une grande inspiration et aussitôt, il replongea dans son rêve, comprenant que sa mère avait dû poser le reste de la poudre sur le sol, face à son visage.

Au bout d'un long moment, il émergea à nouveau, paniqué, tirant sur ses liens ; il était attaché en croix, sur une grille posée face à la cheminée. Le feu crépitait joyeusement dans le dos de Leldriel. Il regarda sa mère en implorant son aide, mais elle lâcha un rire sinistre, dévoilant sa folie, les yeux grands ouverts et un large sourire sur son visage, elle prononça quelques mots :

« La Mort veille sur nous, fils... »

Les flammes léchaient le dos de Leldriel et montaient jusqu'à sa nuque. Il souffrait atrocement, sa vue se brouillait, il poussa un hurlement de douleur, déchirant, tirant sur ses liens de toutes ses forces, ses mains devenant violettes tant la circulation était coupée, en vain. Il criait à en perdre haleine, la peau de son dos commençait à fondre, la douleur qu'il avait éprouvé auparavant, venant de la lame du kriss, n'était rien en comparaison.

L'arrière de son corps était entièrement brûlé et fondu, et Leldriel commença à sombrer dans une douleur démente, jusqu'à, enfin pousser un dernier soupir et perdre connaissance.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:32

Une toile d'araignée... Le danger dans lequel tu t'es mis...
Et ce plafond grisâtre... L'apogée de ta souffrance...
Où je suis ? Tu as sombré dans mon esprit...
Je suis en vie ? La vie est insignifiante...
Qui êtes-vous ? Je suis ton sauveur...
Pourquoi ai-je mal ? Ta mère t'a trahi...
Aidez-moi... Offre-moi ton esprit...
Elle m'a brûlé... Elle mérite une punition...
Mère... Tues-la !
Sauvez-moi... Et je te refaçonnerais...
Qui êtes-vous ? Incline-toi...
Que vais-je faire... Délivre-moi...
Où êtes-vous ? Emprisonné par les Créateurs...
Qui êtes-vous ? Un Dieu.

Aidez-moi.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:37

Une toile d'araignée, ce plafond grisâtre. Ils les connaissait. Il ne souffrait plus, se redressa. Il ferma les yeux. Il était assis sur ce qui semblait être un matelas. Il entendait des pleurs à ses côtés. Lentement, il rouvrit les yeux.

Shandra.

Il ne dit rien. Elle non plus. Elle avait les yeux rouges et, dans un coin de la pièce, un petit sac plein de baies et autres choses comestibles étaient posé ; apparemment, elle était là depuis longtemps. Enfin, au bout d'un long moment, il murmura son nom. Elle releva la tête. Elle le fixa avec ses yeux argentés, longtemps, sans bouger. Il crut voir ce beau visage s'assombrir par une crainte inexpliquée un instant, puis ce visage se fendit d'un sourire et elle s'agenouilla à côté du lit à moitié pourri, posa la tête sur les couvertures, contre le torse de Leldriel, les mains crispées sur l'étoffe, son corps frêle agité de sanglots.

Puis, elle se releva. D'une voix tremblante, elle lui expliqua qu'Ellos avait dû se replier au nord, pour rejoindre l'armée de Forteramure ; Et que lorsqu'il avait appris que le village de Sudevent était tombé, il était parti en direction de son foyer, ignorant les ordres. Ils avaient donné l'ordre d'évacuation durant la folle escapade de Leldriel sur le front, et sa mère, dans sa folie, l'avait tout simplement ignoré. Pourtant, les Qirajis ne l'avaient pas attaquée, apparemment. Que le village soit tombé expliquait le silence dans lequel Ishya l'avait traîné. Ellos était arrivé bien avant la fin de ce que sa femme appelait le « Rituel d'Appel » ; Cependant, Leldriel était grièvement brûlé quand il avait interrompu la folie de sa mère, l'avait sauvé et enfermé la mère du jeune elfe dans une chambre.

Il regarda ses mains. Aucune trace de brûlure. Il passa des doigts tremblants dans son dos. Aucune trace de brûlure. Pourtant ses draps suintaient et étaient rouges. Shandra ne semblait pas en savoir plus que lui ; du moins elle n'en donna pas d'explication. Elle lui lança un petit sourire et se leva, se dirigea directement vers sa sacoche et l'ouvrit. Pendant un instant, il y eut un silence gêné, rompu par le bruit d'étoffe froissée que le sac produisait, suivant les mouvements de l'adolescente. Enfin, elle se releva, une lettre fermée à la cire à la main. Elle revint près de Leldriel et lui tendit. Le cachet était étrange, représentait un oeil allongé, sinistre. Shandra lui murmura :

« N'ouvre pas avant d'en avoir besoin. »

Il fronça les sourcils : elle venait de lâcher une dernière larme inexpliquée, son visage n'exprimait plus aucun bonheur. Elle se leva d'un bond, mit sa sacoche sur sa hanche et repartit d'un pas précipité.

Et soudainement, sans aucun avertissement, il entendit les Voix.

« Tue...
-Venge-toi..
-Elle t'a trahi..
-Elle le mérite..
-Je t'ai redonné un corps ! »


[Musique]

Sa volonté flancha et il succomba à celle des Voix. Il alla dans la chambre de son père où ce dernier était ; lui tournant le dos, assis sur les couvertures, là où autrefois il dormait avec sa femme, il fixait la fenêtre. Silencieux, son fils monta sur le lit dans un grincement. « Tue... »Ellos tourna la tête et ce fut son dernier acte avant de tomber au sol, une lèvre en sang, assommé. « Trahison... Impunie... » Il glissa sa main dans sa poche et déroba la clé.

Ses jambes tremblantes le soutenaient à peine quand, d'un geste fébrile, il ouvrit la porte de la pièce, toute petite, où sa mère étaient enfermée. Elle était plongée dans le noir et seul le léger faisceau lumineux qui s'échappait de l'entrebâillement de la porte permit à Leldriel d'apercevoir sa mère, recroquevillée au sol, contre un mur. Son ancienne beauté était partie, envolée. Ses yeux étaient creux et exprimaient sa folie. Sa bouche se tressaillait en un sourire dément, ses joues étaient pâles et ses cheveux étaient sales, gras.

« Qu'elle meure ! »

Les yeux grands ouverts, luisant de leur couleur bleutée, presque entièrement conscient de ce qu'il allait faire, Leldriel réprima un rictus et serra les poings en s'approchant silencieusement de celle qui lui avait donné la vie, par une nuit sombre et sans lune.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:39

[Musique]

Son propre griffon avait la bouche ouverte tant la chaleur et sa fatigue étaient intenses, tandis que celui de son père se tenait droit et fier ; Ils les avaient achetés en échange de pratiquement tous leurs biens à un humain louche, mais ayant promis de ne pas prévenir les autorités de Darnassus de l'état de déserteur de son père. Leldriel avait faim, et il ne se contenterait pas longtemps de ce qu'Ellos était contraint de voler pour se nourrir. Ils traversaient un grand désert et n'avaient croisé qu'une oasis depuis plusieurs heures. Suant toute l'eau de son corps, Leldriel planta doucement, encore une fois, ses éperons dans les flancs de sa bête qui grogna et reprit son envol.

Et enfin, alors qu'il se demandait si ce désert avait une fin, ils atteignirent l'océan en survolant une énorme roche, et leurs montures descendirent légèrement afin de tremper leur bec dans l'eau salée ; puis elles reprirent de l'altitude. Il bâilla, éreinté de ce voyage, dont la fin était encore loin, et étira ses bras dans un bruit sec de craquement d'os. Dans le mouvement, on pouvait voir un papier battre furieusement contre les reins de Leldriel ; une lettre.

Puis, sans aucun signe, elle s'envola en atterrissant dans la mer, bientôt emportée par l'immensité bleue, au creux d'une vague. L'air insouciant, son possesseur ne remarqua rien et s'avachit sur sa bête, la tête dans les plumes ébouriffées de son cou, silencieux. Il n'entendait plus les voix. Sa mère était partie... Il ne voulait plus y penser, il voulait oublier. Il se laissa bercer par l'air marin qui s'insinuait dans ses cheveux et ne tarda pas à s'endormir.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:41

Nous sommes au Nord d'Azeroth, il fait froid. Enfin, nous sommes installés dans une région épargnée par ces températures glaciales ; il y a des sapins un peu partout et généralement, il fait bon. Mon père travaille durement pour s'occuper et nous ramener à manger ; il dit qu'il sera riche, dès qu'on pourra rentrer à Kalimdor ; il dit qu'il a découvert un nouveau minerai plus dur que tous les autres ; il me dit aussi que sa couleur lui rappelle le bleu de mes yeux ; moi, j'ai un peu peur de tout ça. Je surprends parfois père à regarder un morceau de cette roche étrange, décelant dans son regard la même lueur qui brillait dans celui de ma mère quand elle a voulu mettre en oeuvre son rituel. Bien sûr, cette lueur est atténuée. Mais elle est présente, par instants. Du moment qu'il ne se met pas à converser avec...

Moi, je m'habitue petit à petit à la région. Ça change des forêts elfiques ou du désert de Silithus. Mais c'est agréable... L'odeur des pins emplit mes narines chaque matin, chaque réveil, et ça me rappelle l'odeur de tes cheveux que tu t'amusais à faire voleter derrière toi.

Tu me manques. La vie ici est dure, la solitude pèse lourd. Mon père n'en à pas l'air dérangé ; peut-être pense-t-il que c'est le prix à payer pour avoir trahi sa patrie. Je ne lui en veux pas. Tout est de ma faute. J'ai tellement honte. Et peur de moi-même. À tout instant, j'ai peur. De sombrer dans la folie. De devenir un monstre cruel, qui tuerait de sang-froid, comme j'ai tué ma mère de mes propres mains.

Shandra, tu aurais su m'apaiser. Pourquoi es-tu restée ? Je n'ai pas eu le temps de te dire à quel point je m'en voulais d'avoir un jour frappé ton frère. Peut-être l'avais-tu déjà deviné. Tu m'as toujours semblé avoir tant à cacher, et en même temps vouloir tout me dire.

Rien n'aurait pu être pire que ce que je n'ai jamais osé te dire, et que pourtant tu as appris par d'autres voix que la mienne. Que penses-tu de moi ? J'ai dit avoir peur de moi-même ; ma plus grande peur est pourtant de te perdre. Ton sourire me manque. Je n'ai pas pu te dire que je t'aimais. Le sauras-tu un jour ?

Leldriel.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:44

Il courait à en perdre haleine ; jamais il n'avait couru comme ça, à part lors de la Guerre des Sables Changeants. Dans les deux cas, sa vie avait été en danger. La première fois, il était entouré d'insectes enragés, sifflants et furieux, de soldats aveugles et ne souhaitant que défendre le meneur de leur détachement. Cette fois-ci, il avait simplement pêché un poisson de trop et l'ours l'avait pris en chasse, apparemment heureux de troquer le saumon contre un elfe dans la fleur de la jeunesse.

Leldriel ne pouvait lui en vouloir. Il avait bien grandi depuis leur départ précipité de Silithus ; ses cheveux lui arrivaient dans le creux du dos ; sa musculature s'était bien développée, devenant peu à peu celle d'un elfe de la nuit adulte, ses traits s'étaient durcis mais restaient harmonieux, et surtout devenaient plus mûrs.

Le soleil était déjà haut dans le ciel et brûlait la peau de l'elfe, déjà échauffé par sa folle escapade entre les arbres. Il enjamba un ruisseau, se réfugia dans un énorme enchevêtrement de racines, et quand il apparut que cet abri ne serait pas assez solide pour contenir les assauts furieux des pattes énormes de l'ours, Leldriel attrapa un peu de terre et lui jeta dans les yeux avant de prendre ses jambes à son cou. Il n'avait aucune idée de la distance qu'il avait parcouru depuis le ruisseau, juste à l'est de l'abri que lui et son père habitaient, quand il tomba face à une grotte dont l'entrée était éclairée. Elle semblait sinistre mais entre ça et l'ours, il n'hésita pas une seule seconde.

[Musique]

Il plongea dans la pénombre.

Et aussitôt il sut que quelque chose n'allait pas. Il n'entendait plus les grognements irrités de l'ours. Il se retourna et vit qu'il était allé plus loin que prévu ; l'entrée n'était plus visible, apparemment la bête ne l'avait pas suivi. Il n'entendait plus rien, à vrai dire. Ou plutôt si. Des chuchotements mêlés les uns aux autres. Certains étaient plus sonores que d'autres. Dans une fascination morbide, Leldriel avança dans la grotte dont les contours avaient des reflets d'un bleu sombre. Il toucha ces murs et entendit distinctement les voix, soudainement.

« Ça fait longtemps..
-LIBÉREZ-MOI !
-Leldriel... »


Il restait debout, deux doigts sur chaque tempe, à écouter la mélopée sinistre des chuchotements furieux, plaintifs, douloureux.

« -J'ai mal... J'ai mal...
-Es-tu sûr que rien n'arrivera à ton...
-À ton avis, qu'est-ce que...
-À L'AIDE !
-.. le symbole dans ton dos ?
-Père ? »


Ce dernier mot fut celui qui décida Leldriel à partir loin, car c'était lui-même qui l'avait prononcé. Il tituba jusqu'à l'entrée de la grotte. Il courut, cette fois, pendant une demi-journée, dans un silence rompu seulement par les piaillements des oiseaux, par le bruit des brindilles écrasées sous les bottes de Leldriel ou bien par un gémissement qu'il poussait, de peur peut-être.

Tue.. Il aurait tant voulu qu'elle soit là. Et enfin, finalement, il se souvint de sa lettre. Qu'il n'avait pas retrouvé dans ses vêtements. Déchire... Il tomba à genoux, abattu, les larmes aux yeux ; la dernière fois, sa maison brûlait devant lui. Cette fois, rien n'était autour de lui, rien ne le regardait, personne, personne ne lui prendrait l'épaule, personne ne passerait ses bras autour de son cou, personne ne ferait onduler sa chevelure argentée au-dessus de son visage. Il prétend être de ton côté... Il ne pleura pas, honorant sa propre promesse. Les Voix assaillaient son esprit. Il allait leur céder. Une dernière fois, il revit son visage. Puis il se laissa sombrer dans une autre volonté, à bout de forces. Au bout d'un long moment, alors que la nuit était bien avancée, il se releva. Il n'était plus loin de son père.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 29 Aoû 2009, 11:48

[Musique]

Du sang sur le sol, souillant les lourdes dalles de pierre. L'armoire en bois improvisée vidée de son armure rouge sombre. Les fourreaux d'Ellos ne renfermant plus aucune lame. Le coffret en bois lisse contenant un pendentif autrefois offert à une femme qui n'était plus là. Les voix dans la tête de son fils. Sa propre folie à son apogée.

Le corps du père mutilé.

La porte avait été laissée ouverte. Des traces de pas, peintes dans le fluide rouge de l'homme, menaient directement vers l'extérieur. Là, un elfe. Un jeune, apparemment. L'armure rouge sombre passée et sanglée autour du corps. Les deux lames à la ceinture, sans fourreau. Les deux mains sur le visage. Il se lève, finalement. Il commence à errer. Dérangé, il fait le tour de l'abri. Puis, soudain, il retourne à l'intérieur. Enjambant le corps de son père, il se dirige directement vers un mur précis et y décroche une tourche, encore allumée. A nouveau, il se dirige a l'extérieur, le visage inaltérable, insensible. Enfin, il jette la torche sur le toit de l'abri, puis se détourne et entame son errance dans le continent du nord, dos aux flammes qui avaient un jour léché cette chair meurtrie par la souffrance et la folie.

Très longtemps après, sa silhouette se découpe sur une plage, surplombée de hautes falaises. La région est verdoyante, apparemment pleine de vie. Il pose ses bottes dans l'eau, toujours debout, fixant l'horizon. Il a grandi. Son corps s'est façonné de façon à remplir parfaitement l'armure. Au bout d'un instant, il se penche, tend le bras dans l'eau. Il tient une feuille dans la main. L'encre a l'air intacte, tout comme le parchemin. Il arrache le cachet où un oeil froid et calculateur y est dessiné et la lit.

« Je pense à toi où que tu sois.
Nous ne sommes pas sur la même terre,
Mais sous le même ciel.
Je sais ce que tu fais.
Je te pardonne.
Je sais ce que tu feras.
Je te pardonnerai.
J'espère sincèrement recevoir une réponse à cette dernière lettre...
Je t'aime. »


Il semble la relire. Puis d'un geste nonchalant, sans aucun remord, il ferme le poing, froissant la lettre, puis la laisse tomber dans l'eau salée. Il s'en détourne finalement. Et dans ses yeux, aucune lueur. Aucune folie. Aucune tristesse. Aucun amour. Aucune larme. Rien. Un bleu terne.

Modifiant sa mémoire, oubliant même ce fait, il continue sa route le long de la plage, ses bottes de cuir rouges s'enfonçant dans le sable, il espère un nouveau lendemain, un lendemain de découverte, autre découverte vide de sens que ce paysage dont il ne se souviendrait pas.

Il finira par attendre.


[HRP]
Merci à Kâs' et à Nae' pour la plupart des musiques, pour le nom de la mère de Leldriel, et pour quelques précisions sur la Guerre des Sables Changeants :')
[HRP]

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:15

II


Tristesse.
Ambition.
Jalousie.
Souffrance.
Haine.
Mépris.
Rancoeur.

Ces sept sentiments menèrent à la création d'un monstre ; Une fillette tremblotante, sous un pont elfique. Le teint clair, rosé, les cheveux d'un blanc immaculé. Tout semblait parfaitement normal. Un joli nouveau-né. A part cet oeil. Un oeil fin et allongé, sinistre. Comme si le visage de l'enfant était séparé en un côté enfantin parfaitement attendrissant, et en un autre animé d'un rictus horrible. L'oeil droit.

Ce monstre... L'Oeil Droit.

Je l'ai vu grandir. J'ai pensé que c'était un enfant comme un autre, ayant juste souffert d'une légère malformation. J'ai été stupide. Mon instinct me criait de la laisser sous ce pont. Mais Shania ne voulait pas. J'ai fait taire ma conscience, aveuglé par l'amour, et je l'ai laissée prendre cet enfant maudit.

Tu l'as appelée Shandra.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:16

Riant aux éclats, elle courait sans s'arrêter. Elle ne savait ni où elle était, ni pourquoi elle riait, ni où elle allait. Elle courait droit devant elle, ses longs cheveux argentés volant dans son sillage. La prairie était magnifique ; l'herbe était verte, longue, on ne voyait nulle part une quelconque trace de civilisation. Entouré d'arbres verdoyants, elle entama la montée d'une pente raide. Elle ne voyait rien derrière et la curiosité la poussait. Elle monta, calant ses pieds sous les roches stables, s'agrippant à tout ce qui était susceptible de l'aider dans son escalade. Enfin, elle posa le pied sur le sommet de la colline. Le ciel était éclatant, éblouissant les yeux de Shandra. Son ombre s'agrandissait, encore et encore. Et, alors que le sommet du crâne de l'ombre touchait le bas de la pente, un oeil sinistre et allongé apparut dans cette tête assombrie, apparaissant en relief sur l'herbe qui jaunissait et ne tarda pas a tomber en poussière. L'oeil fixa l'elfe qui était à l'origine de cette ombre et un sourire carnassier se dessina sous ce globe oculaire qui sortait a présent du sol, sol qui maintenant n'avait plus rien de naturel, tenant plutôt de l'organique, comme si la plaine n'était qu'un masque pour cacher la chair suintante qui se dévoilait sous les pieds de Shandra.

Et alors que l'ombre se détachait de la terre pourrie et sèche, le cauchemar prit fin.

Et elle se réveilla, en sueur, dans ses draps de soie. Se redressant à peine, elle balaya sa chambre simple mais douillette du regard. Une fenêtre à sa droite, donnant sur la mer. Son armoire face à elle, avec tous les vêtements qu'elle a pu trouver de ci de là, allant de la robe de mariée jusqu'à la simple chemise grise délavée. Elle essuya du revers de sa main son front moite et tenta un instant de se rendormir, mais l'image de cette ombre restant imprimée sur ses pensées, elle entreprit de quitter sa place qui, de toute façon, commençait à l'étouffer tant la chaleur était grande. Avec un léger soupir, elle s'ôta de son écrin, et sortit de sa chambre. Souriante, elle regarda son père ; un homme à l'air toujours plus ou moins triste, sa barbe bouffant son visage, rasée grossièrement. Il était affalé dans son fauteuil, face au feu. Amusée, elle courut à pas feutrés derrière le vieil homme, et posa ses douces et délicates mains sur ses épaules carrées. Lentement, il tourna la tête ; et aussitôt, la fille vit son père déformé par la peur, par la crainte, par le dégout ; précipitamment, elle ramena de nombreuses mèches argentées sur le côté droit de son visage, cachant aux autres l'horreur qui la balafrait depuis toute petite, offrant au monde un masque convaincant, attendrissant et enfantin. Reculant de quatre ou cinq pas, elle garde imprimé sur ses rétines l'image de son père horrifié, sa propre face gardant l'expression de surprise désolée.

Tristesse.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:17

Ma fille. J'ai fini par t'appeler ainsi. Pourquoi ? Peut-être que ça me faisait mal de t'appeler Shandra alors que je connaissais depuis longtemps ton vrai nom. Après tout, nous sommes coupables de ta naissance. Je reviendrais te chercher. Navigue, vole. Jusqu'à Sombrivage. Tu trouveras ce que tu cherches là-bas, mais souviens-toi ; dès que tu auras trouvé ce présent, tu seras liée pour toujours à ce dernier. Ma fille. Sa soeur, non pas de sang, mais du moins, je suis votre créateur à tous deux. Je suis coupable. Je ne cherche plus a expier mes crimes. Saurais-je me montrer à la hauteur de ces derniers ? Mon plan se déroule comme je l'avais prévu. Pour l'instant, du moins. Je crains l'issue de tout cela. Aurais-je mal à la fin ? Peut-être que tout cela se terminera sans douleur, comme lorsque l'on s'endort. Je n'aurais pas la force de te garder près de moi.

Et toi, tu n'es pas faite pour rester un tout composé de sacrifices. Tu n'as pas été créée dans le but de rester un monstre.

C'est pour ça que je t'ai laissée sous ce pont. Je sais que tu reviendras ici, et je m'en amuse, à vrai dire. Peut-être que je deviens fou ; de toute manière, il est trop tard pour que je sois corrigé. Le plan est lancé et rien ne pourra l'arrêter.

Je ne sais même pas pourquoi je pense à toi alors que mon fils vient de naître. Je viens de lever les yeux vers la nuit tandis que lui et ma femme dorment. Peut-être qu'Elune aussi est de mon côté. Peut-être qu'elle sait que tout ça, c'est pour le bien du peuple. Comme j'aimerais avoir un ami qui comprenne mon projet. Ma femme pourrait sûrement comprendre, cependant je ne peux pas me résoudre à lui dire, et peut-être voir son visage se transformer en un masque de peur, de crainte. Elle me croirait fou. Mais je sais que je ne le suis pas. Je pose une nouvelle fois mon regard sur l'enfant, puis ferme les yeux. La tête collée au bois pourri, je revois son visage rond et inexpressif. Mon fils... Ma fierté.

Mon Ambition.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:18

Horrifiée, elle posa doucement sa main sur le poignet du jeune elfe qui tenait son frère par le col. Le visage baigné de larmes, seuls ses sanglots perturbant le silence pesant sur la plage. Les vagues s'écrasaient aux pieds des trois adolescents. L'un d'eux, aux cheveux d'un bleu profond, du même bleu que ses yeux en fait, l'une de ses joues presque ouverte, inondant son visage fin, calculateur et fier de sang, en tenait un autre, fermement, par la chemise. Ce dernier avait une lèvre gonflée, la joue en sang, un oeil à demi fermé. Il ne bougeait plus, sans force, inerte sous les coups répétés de l'autre, qui avaient cependant cessés au geste du troisième protagoniste : une petite elfe au visage fin ravagé par les larmes, ses cheveux retombés sur le côté droit de sa face. Le corps parcouru de sursauts incontrôlables, elle tenait doucement le poignet de l'elfe aux cheveux bleus. Il se tourna vers elle, écarquilla les yeux. Puis, simplement et brusquement, il lâcha l'autre qui s'effondra dans la mer. Le jeune homme tourna le regard vers la foule rassemblée en cercle autour d'eux.

Balayant les visages des yeux, il serra les poings, les traits inexpressifs. Puis, il tourna les talons, silencieusement, et avança d'un pas vif, fendant l'océan, vers une vieille maison délabrée. Toujours en pleurs, la jeune elfe s'agenouilla près de son frère et entreprit de le redresser. Aussitôt, deux elfes mâles se précipitèrent pour l'aider, et ensemble, il ramenèrent le corps inerte mais vivant dans leur nouvelle habitation, située non loin de celle de son agresseur : Leldriel Valirian.

Elle claqua la porte derrière elle et s'affala sur un fauteuil, près de l'entrée. Les deux elfes portèrent son frère a l'étage, et, quelques minutes après, ils redescendirent en trombe de l'escalier, se précipitèrent vers Shandra et la giflèrent chacun leur tour, violemment. Elle redoubla de force dans ses sanglots tandis que l'un des elfes sifflait :

-Idiote ! Tu l'as laissé s'en prendre au futur héritier de Leideneye ! Il aurait pu mourir là-bas !
-Petite sotte, tu n'as pas idée du travail que c'est d'assurer la sécurité de ta famille..
-Tu as profité d'un moment d'inattention de notre part pour t'enfuir avec cette chose ayant l'apparence d'un elfe, hein ?!
-Peut-être bien qu'il t'aurait tuée, toi aussi !

Ils l'assaillirent d'insultes et de menaces pendant quelques minutes, et enfin, ils se retirèrent. C'était comme ça depuis très longtemps, de toute manière. Aussi loin que Shandra pouvait s'en souvenir. Étant le seul fils de la famille – Shandra, son frère, son père et sa mère – il était le seul héritier mâle potentiel de la fortune et du titre de noblesse de leur père. Elle l'aimait. Mais à chaque fois qu'elle pensait à lui, c'était un visage arrogant qu'elle voyait.

Jalousie.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:18

Elle sourit, lui aussi. Elle laisse ses jambes pendre dans le vide, tous deux assis sur une branche, surplombant un point d'eau. Il est tourné vers elle, appuyé sur le tronc.

-Nous partons ce soir.

Ces quatre mots résonnent comme un glas dans la tête de la jeune elfe. Elle savait qu'il devrait partir dès le moment où elle avait vu les flammes s'élever de sa maison. Sa famille à elle devait partir a Silithus, son père et son frère étant tout deux assez vieux pour participer a la guerre. Lui n'a aucune idée de l'endroit où ses parents et lui-même iraient. Elle perd son sourire.

-Tu ne sais toujours pas... commençe-t-elle, mais il l'interrompit.
-Non, toujours pas.

Son visage reste impassible. Pourtant, la lumière de ses yeux bleus ternit un instant. Ils se fixent longtemps. Enfin, elle se glisse vers lui, prudemment, en baissant les yeux vers l'étang. Elle pose sa tête sur son épaule, la joue collée au tissu de sa tunique. Il laisse échapper un léger soupir. Elle lève les yeux vers lui. Il regarde droit devant lui. En cet instant, son visage semble avoir vieilli de plusieurs années. Elle passe ses bras autour de sa taille. Il cligne des yeux. Les oiseaux eux-mêmes ne chantent pas. Elle n'entend rien, juste leurs respirations. Elle ferme ses paupières. Aucune larme ne lui vient.

-Reste ici.

Ce voeu insensé résonne autour d'eux. Il tressaille. Ses yeux brillent. Pourtant, lui non plus ne pleure pas. Attendrie, elle fixe son visage inexpressif, son visage si jeune et mûr à la fois, si beau et si terrifiant. Il ne répond pas. Enfin, au bout d'un long moment, il brise le silence d'une voix légèrement rauque.

-Pour ton frère... Je suis...

Le reste de sa phrase s'étouffe dans sa gorge. Elle comprend, hoche vigoureusement la tête. Elle lui murmure des mots pour le rassurer. Il lève un bras et effleure le col de la veste de la jeune fille, précisément là où est brodé un long oeil en or – le symbole que son père lui impose. Elle sait qu'il s'interroge sur ce dessin. Mais elle ne répond pas. Son oeil anormal est toujours caché sous d'épaisses mèches. Aujourd'hui encore, l'elfe à ses côtés ne sait rien. Elle pense que c'est préférable.
En fait, elle non plus ne sait rien de cet oeil. Elle se dit juste que c'est la nature qui l'a voulue ainsi.

Elle regarde Leldriel. Et enfin, Shandra laisse perler toutes ses larmes, ces larmes amères qui lui brûlent la peau, les paupières. Elle ne veut pas laisser ce visage s'évanouir dans sa mémoire.

Souffrance.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:20

« Je la vois grandir. Et plus elle mûrit, plus j'ai peur. J'ai décidé de te suivre à Sudevent. Au moment où j'écris ces lignes, nous faisons nos bagages. Lorsque nous arriverons, je la garderais près de moi un certain temps. Puis ce sera à toi de reprendre l'horreur que tu as créée. Je ne veux plus du rôle que tu m'as imposé ! Je ne veux plus de ce monstre sous mon toit ! Je te préviens que même mon propre fils ne veillera pas sur cette fille si jamais je meurs contre ces insectes ! Si je te suis, c'est pour que tu m'en débarasses ! J'ai peur, je meurs de peur, chaque fois que je la vois, le soir. Ses cheveux retombés, son visage est normal... Sauf cet oeil ! Même lorsqu'elle dort ! Tu comprends ? Même lorsqu'elle dort... Il reste ouvert... Comme à l'affut...

Oh, bien sûr, j'ai compris. J'ai compris ce que tu voulais faire. Mais je sais maintenant que tu es simplement fou. Ton plan n'aboutira jamais. J'ai été sot de te croire... Je pensais qu'après tout ça, tes promesses seraient tenues. Mais je ne suis plus dupe ! J'ai compris qu'il n'y aurait pas d'après si elle reste ici ! Au lieu de la richesse que je devais avoir, je finirais sous un pont. Peut-être même si le sort est décidé à se jouer de moi, sous le pont où le cauchemar a commencé. Au lieu de ce bonheur si attendu, je serais plus malheureux que n'importe quel homme sur cette planète, je souffrirais plus que n'importe qui. Au lieu de cette longue vie, je finirais par me donner la mort lorsque je serais au plus profond du désespoir.

Vouloir faire ça à ton propre fils... Et ta femme ! Ta femme ! Que lui as-tu fait ?

Je ne peux rien faire pour contrecarrer tes plans... Mais... Aie pitié de l'homme que je suis... Ne me force pas à la garder. Je t'en prie... »


Elle relut la lettre. Etait-ce bien son père qui avait écrit ses lignes ? D'abord, elle ne voulut pas y croire. Mais l'écriture était la même. Donc si son père avait écrit ça, la fille dont il parlait, c'était elle. C'était elle le monstre. Son père avait envoyé ça à un autre homme... Elle ne savait pas qui. Ce qui importait, c'était que le père qu'elle avait aimé pendant toutes ces années, dont elle croyait avoir été aimée, la désignait par le mot « monstre ». Pourquoi ? Qu'avait-elle fait de mal pour être tant détestée ?

Puis d'un coup, le déclic se fit. L'oeil. Son oeil droit n'était pas naturel. Elle n'était pas naturelle. L'homme à qui la lettre était destinée était son vrai père. Les larmes lui vinrent une nouvelle fois. Elle n'avait jamais autant pleuré que depuis sa rencontre avec Leldriel. Elle soupira, retenant les larmes. Son souffle se fit tremblant, s'écrasant sur la fenêtre à côté de laquelle elle est assise. Elle leva les yeux vers la maison située légèrement plus en hauteur de la leur et ramèna vivement quelques mèches devant son visage. Elle ne voulait pas pleurer. Elle finit par gratter le parchemin pour effacer l'encre. Et lentement, elle se mit à écrire.

«  Je pense à toi où que tu sois. »


Elle relèva la tête, ferma les yeux. Elle n'ose pas écrire la suite. Elle entrouvrit les paupières, puis se remit à écrire. Elle soupira un instant. Elle posa l'une de ses mains sur son coeur, effleurant la soie de la robe aussi argentée que ses cheveux, aux mêmes reflets, un grand oeil brodé dans son dos. Elle tourna son regard vers la vitre et vit son reflet : assurément, elle avait mûri. Ses traits étaient plus fins, plus âgés, plus adultes. Son oeil s'allongeait en amande, plutôt joliment, ses lèvres avaient rosies, son teint était plus clair. Son corps devenait celui d'une jeune femme.

-Père ! Je pars ! Le détachement du fils de Forteramure est en route !

Ces paroles restèrent un moment gravés dans la tête de Shandra. Elle se leva, achevant sa lettre, puis sortit de sa chambre. Son frère était debout, dans l'encadrement de la porte restée ouverte, en armure verte, voyante, et deux glaives à la ceinture.

-Qu'est-ce que tu...

Il la regarda un instant, fronça les sourcils et se détourna, avançant à grands pas vers les hommes de Forteramure, fendant la tempête de sable, écrasant le paysage orangé. Elle soupira, retourna dans sa chambre vivement, les paupières brûlantes, puis rangea la lettre dans sa sacoche. Elle leva la tête pour regarder la nuit : aucune étoile. N'y tenant plus, elle courut dehors, les larmes coulant sur ses joues, ses cheveux blancs ondulant derrière elle. Elle referma la porte derrière elle et s'assit contre un mur. Elle regarda son frère entrer dans la mêlée, son frère pour qui elle avait tant d'affection et en même temps de jalousie, ce frère qui un jour avait té battu jusqu'à en avoir le visage déformé, ce même frère qui maintenant, risquait bien de ne jamais revenir. Elle en voulait à son père de les avoir amenés ici. Tandis qu'elle vit Leldriel la rejoindre, à travers les larmes, à travers le temps, à travers les sentiments, elle vit le visage de celui qui l'avait élevée et fait semblant de l'aimer, et elle souhaita soudain que cet homme n'ait jamais existé.

Haine.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:21

« J'ai mal...

J'ai mal...

Leldriel ?

Shandra...

Non... Ce n'est pas toi...

Non... Moi, je suis le petit être dans son corps...

L'Oeil. »


Il ouvrit les yeux. Le paysage était d'un blanc immaculé. Il ne voyait rien. C'était désert. Il regarda ses mains. Il ne vit rien. Cela ne le surprit pas. Son corps l'aurait tué si il l'avait amené ici. Mais où était-ce, ici ? Il ne savait pas. Il se retourna. Sans surprise, il constata que la présence de Shandra avait envahi les lieux.

Leldriel... Je suis désolée.

Sa voix était lointaine, étouffée, comme si quelqu'un l'empêchait de communiquer comme elle le désirait.

J'ai tellement souffert... S'il te plaît... Comprends-moi... Ne m'en veux pas... Il te soignera, il te redonnera un corps...


Et tout d'un coup, sans aucun signe avant-coureur, un oeil, un simple oeil, rond et luisant, plein de reflets, apparut devant lui. Qui était-ce ?

Salut ! Moi, je vais t'aider à prendre ta vengeance sur ta mère. Que tu détestes, n'est-il pas ? Moi, je suis tout. Moi, je suis rien sans toi. Oh, et, moi, je m'excuse de devoir te faire mal pour rester. Tu vas avoir un joli creux dans le dos, après.


Sa mère... Elle l'avait... Trahi. Cette folle... Une inférieure... Il méritait une revanche.

Moi, je suis le nouveau propriétaire de ce corps.


Et sous l'oeil apparut un sourire carnassier, avide.

Mépris.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:22

Elle courait à perdre haleine.
N'en pouvant plus, elle s'arrête auprès d'un tronc pourri.
Où était-elle ?
Quelle importance ?
Elle devait l'avertir.
Avant qu'il ne soit trop tard.
Elle reprit sa course, sa robe argentée déchirée voletant derrière elle, les pieds en sang, le visage épuisé, en sueur, ses cheveux voletant en arrière. Son visage à découvert, ses deux jolis yeux en amande pleins de larmes.

Et le coeur plein de remords.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:24


III


En souriant, il lève la tête de son propre sang. Il voit les flammes avancer vers lui. Et il se souvient à toute vitesse. Il sait pourquoi il est là. Il espérait tellement que ça ne fasse pas mal. Mais ça ne fait rien. Le plan est amorcé pour de bon. Rien ne pourra plus l'empêcher de progresser. Dans la chaleur ambiante, alors que la charpente se brise lentement au-dessus du feu, il se laisse tomber dans la flaque visqueuse et rougeâtre, éclaboussant le sol. Il pousse un cri de souffrance et de triomphe. Son hurlement se transforme peu à peu en un rire tonitruant, reflétant son hérésie, il s'esclaffe de son propre meurtre, car il en est le coupable. Son rire accompagne son fils le long de son chemin. Son fils qui ne se retournera pas ; Son fils qui marche d'un pas décidé, la cape volant dans son sillage. Il ne reverra plus son visage.

Enfin, dans son fou rire, une larme brille au coin de son oeil. Il s'arrête. Il la touche d'un doigt tremblant, les flammes avançant peu à peu près du fou ensanglanté, cloué au sol, les jambes plantées dans la terre par deux poignards. Il laisse s'installer un long silence brisé seulement par les crépitements du bois. Enfin, il ferme les yeux.

Puis, il hurle de tout son coeur, crache les mots qu'il refoule depuis tant d'années, les mots qui scelleraient le destin de son fils.


« Je te maudis... Leldriel ! »

Et il se souvient.

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:24

Je t'ai dit cent fois de ne pas m'appeler par ce nom. Tu connais le véritable, pourtant. Quand je pense à toi, c'est pour avoir de mauvaises envies. Pourtant lorsque mes yeux se posent sur toi, c'est un amour franc que je ressens. Ellos... Sois à moi comme je serais à toi. Tu n'as que trois mots à prononcer. Est-ce si dur ? La fierté t'en empêche, peut-être. Je t'ai rencontré il y a longtemps. Pourquoi mes sentiments ne se dévoilent que si tard ? Peut-être que je me les cachais. Ellos... Tu as été mon ennemi pendant si longtemps, et voilà que je pense toujours à toi.

Non, ne m'appelle pas Rancoeur !

Je disais... Peut-être que ce que je ressens pour toi n'est vrai que lorsque nous avons fait l'amour. J'étais si triste, je ne me rendais pas compte de ce que je faisais ; je voulais juste occuper une nuit qui s'annonçait de toute manière longue et pénible. Tu n'étais qu'un passe-temps pour moi. Du moins c'est ce que je pensais. Ellos. Je pensais que toi aussi, tu avais compris que je ne me servais de toi que pour combler des vides. Mais non, tu sembles avoir compris ce que je ressens. C'est toujours l'impression que tu m'as donné, et en même temps ce qui m'irritait le plus chez toi : ta manie de tout deviner.

Ne me refuse pas par fierté, s'il te plaît. Je m'offre à toi, moi, toute entière. Mon corps, mon esprit. Je veux les lier aux tiens. Je t'ai connu jeune. Tu sais, quand tes yeux n'avaient pas de rides dans leurs coins. Je me suis enfuie. Je me suis réfugiée dans les bras de ce garçon, tu sais, Lys. Je savais pertinemment que tu le détestais et c'est précisément la raison pour laquelle je l'ai choisi lui. Maintenant que j'y pense, c'est assez amusant. Le pire c'est que tu n'as pas réagi. Tu es resté loin, froid. Puis il est parti. J'étais si triste que je suis revenue tout naturellement vers toi... Pour ton corps, surtout. Mais maintenant, je suis forcée d'avouer mes sentiments. Je n'ai jamais cessé d'être attirée par toi. Ellos... Pourquoi est-ce que tu m'as nommée Rancoeur ? C'est un mot si négatif...

Quoi ? Ishia n'est pas un assez beau prénom ?

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Re: De l'insouciance à la déchéance

Message  Jorra le Sam 26 Sep 2009, 17:24

Elle lui prend la main et le guide vers le haut d'une colline ; elle rit aux éclats. Lui reste glacial, tout comme la pluie qui tombe et leur perce la peau, les trempant jusqu'aux os.

-Regarde, Ellos.

Enfin arrivés en haut, lui, il fixe le ciel, elle, ce qui se trouve en contre-bas de la pente.

-Le monde est magnifiquement fait, n'est-il pas ?

-Certainement, Mépris.

Elle lui lance un regard courroucé et recommence à fixer la ville qui se trouve sous eux. Lui aussi baisse finalement ses yeux d'ambre. Il tombe des cordes sur les habitations arboricoles des elfes ; les feuilles mauves et jaunes se mêlent au-dessus des troncs, le soleil toujours présent se reflétant sur les gouttes qui s'y attachent. La ville est immense, mais ce qui frappe le mâle, c'est que les habitations sont disposées selon un ordre précis : elles forment deux cercles, l'un dans l'autre, comme des millions de lumières qui éblouissent Ellos, formant une sorte de grand oeil lumineux, rond, froid. Il sourit lentement. La femelle lui prend la main. Quel toupet elle a... Mais il lui faut supporter cela encore un peu. Jusqu'à ce que tout soit terminé. Jusqu'à ce que cette ville ait été fouillée de fond en comble pour trouver ce qu'il cherche.

-Arrête de m'appeler Mépris !

Il pince des lèvres. La brume tombe sur la ville elfique, lentement. Comme le plan d'Ellos tomberait sur elle lorsque tout sera enfin enclenché.

Elle se colle contre lui. Il plisse des yeux.

-Très bien, Harmonie. J'ai besoin de toi.

Elle a l'air de prendre ça comme un mot d'affection. Il en est amusé ; jamais il n'éprouverait d'affection pour personne. Après tout, ne serait-il pas bientôt le père des Sept ? Elle s'approche de ses lèvres, encore un peu. Il laisse échapper un soupir dont le souffle vient s'écraser sur les joues de la jeune femme. Elle lève les yeux vers les siens, langoureuse. Il décide de ne pas la laisser continuer et ouvre la bouche.

-Dis-moi. Où loge la famille Leideneye, dans tout ça ..?

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Re: De l'insouciance à la déchéance

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