Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

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Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Dim 4 Avr - 15:10

Journal du Capitaine Sonnecor.

15 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
Notre traversée se déroule sans accrocs, pour le moment. Notre exode vers le continent du Norfendre s’est fait dans la panique et nous avons été forcés d’abandonner nos compatriotes et les civils qui étaient sous notre responsabilité. Comme tous les autres j’ai assisté, impuissant, à la chute de la Nouvelle-Avalon. Lors de notre départ, les civils restés sur les quais nous suppliaient de les laisser partir avec nous. Certaines femmes nous tendaient leurs nourrissons et pleuraient toutes les larmes de leur corps. Les hommes tentaient de forcer le passage et d’embarquer sur la Folie du Pêcheur ainsi que sur les autres navires de la flotte. Ils étaient violemment repoussés. Au loin, des panaches de fumées montaient au-dessus des toits du petit village de Havre-Comté et des environs. Les premiers rapports de la matinée indiquaient que quelques éléments avancés d’Achérus avaient réussis à atteindre les faubourgs de la Nouvelle-Avalon, déclenchant ainsi de violents combats de rues contre la garnison de la ville. Certaines sources prétendaient même que les forces du Fléau préparaient des raids aériens. La ville fortifiée était en état de siège et la paranoïa avait atteint son paroxysme, à tel point que des civils et des croisés étaient arrêtés sur simple dénonciation de la part de leurs pairs. Auparavant, Abbendis avait fait savoir aux officiers qu’il était inutile de continuer de défendre l’Enclave écarlate. Selon la généralissime, le seul moyen de remporter la victoire dans cette guerre qui durait depuis près de dix ans, était de porter le conflit sur les terres même du Roi-Liche. De fait, la campagne qui s’annonçait en Norfendre, nécessitait le maximum de ressources possible. En conséquence, il avait été décidé de dégarnir le front de l’Enclave écarlate pour les repositionner dans le Nord afin qu’elles soient réutilisées intelligemment. Une décision bien singulière, même pour l’entourage d’Abbendis.
Galvar Puresang avait fait savoir qu’il se tenait parés à déplacer la quasi-totalité de ses armées en direction de l’Enclave écarlate, pour repousser le Fléau. Selon son plan, les corps d’armées de Tirisfal et d’Âtreval devaient traverser les territoires qui constituaient l’ancien Royaume de Lordaeron et atteindre rapidement la zone de la bataille pour submerger les troupes du Fléau et forcer Achérus à la défaite. C’était un plan ambitieux, mais dangereux. A mes yeux, il était plus probable que les renforts se fassent tailler en pièces par les embuscades répétées du Fléau, dans les Maleterres. Abbendis avait du songer à la même chose, et avait donné l’ordre à Puresang de rester sur ses positions. L’affaire en était restée là.
Deux jours après, les passerelles des navires se levaient, abandonnant à leur triste sort les « ressources » qui ne semblaient pas nécessaire à la survie de l’ordre. Juchés sur le pont des navires, les croisés hurlaient aux civils de fuir, leur intimant l’ordre de faire route vers la Main-de-Tyr, afin d’éviter la catastrophe.
Et bientôt, la Nouvelle-Avalon n’était devenu qu’un minuscule point à l’horizon.




Le capitaine Sonnecor quitta du regard son journal et leva les yeux vers la Mer Gelée. Des étendues glacées. Partout, à perte de vue. D’imposants icebergs s’élevaient de part et d’autres du paysage. La faune était différente ici. Des créatures encore jamais vues par le capitaine. A l’aube, d’étranges animaux marins suivaient les navires, restant dans leur sillage. Les croisés s’en amusaient et s’émerveillaient de telles curiosités. Quel dépaysement pour des combattants d’élite qui, pour la plupart, n’avaient jamais quittés les frontières du Royaume de Lordaeron.

La quinzaine de navires écarlate remontaient silencieusement la Mer Gelée, guidés par un remorqueur improvisé en brise-glace. Malgré un fort vent de travers, les bâtiments tentaient de se maintenir dans les voies de navigation nouvellement ouvertes à travers la glace. Le craquement caractéristique de la glace et le doux ronronnement des moteurs du remorqueur étaient couverts par le souffle du vent sur les voiles. Paisible. C’est le mot qui vint à l’esprit du capitaine, tandis qu’il étirait sa longue-vue pour observer les parages. Au loin, perdus sur un ilot gelé, de singuliers oiseaux se dandinaient et se trémoussaient. Un corps et une tête noir pourvue d’un bec orange, posée sur un ventre d’un blanc immaculé. Drôle de spécimen.
Sans quitter son objectif des yeux, le capitaine Sonnecor interpella un officier accoudé à quelques mètres de là.
« - Dallaire ! Venez-voir ce que j’ai ici. »
Tiré de ses songeries, l’homme, un gaillard mal rasé et taillé dans le roc, s’approcha. Sonnecor lui tendit la longue-vue.
« - Observez. C’est amusant, n’est-ce pas ? »
Le lieutenant Dallaire prit alors la place du capitaine, et fixa pendant plusieurs secondes la colonie aviaire. Il esquissa un large sourire, comme un gamin.
« - C’est vrai qu’ils sont plutôt drôles. Qu’est ce que c’est, au juste ? »
Sonnecor haussa les épaules, mains sur les hanches.
« - Des pingouins. J’ai lu pas mal de bouquins de zoologie au sujet de la faune à travers le monde. C’était à l’époque. Mon oncle adorait collectionner ce genre de machins scientifiques. »
Les deux hommes restèrent silencieux pendant un instant. Puis Dallaire déposa finalement la longue-vue entre les mains du capitaine Sonnecor.
« - Oui. C’était à l’époque. » Maugréa le colosse en retournant vaquer à ses occupations habituelles, à savoir, grogner sur les jeunes recrues et les sermonner vertement.
Le capitaine Sonnecor resta silencieux, se contentant de contempler l’horizon.



16 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
Rien à signaler. Il fait froid et le mal de mer cloue les hommes sur leurs paillasses, mais le moral est excellent. Nous avons encore assez de réserves pour environ six ou sept mois. Nous ne sommes pas à plaindre. Tout se passe comme prévu.

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Message  Othon Sonnecor le Dim 4 Avr - 15:13

22 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
La traversée n’en finit plus. Et il m’est presque impossible de mettre le nez dehors. Le climat est glacial et le roulis du tangage est infernal. Nous voguons sur une mer démontée et, à l’heure ou j’écris ces quelques lignes, je dois constamment agripper mon encrier pour ne pas que son contenu se répande sur le parquet de ma cabine… !
Nous n’avons perdus aucuns navires. Légère avarie du moteur droit sur le remorqueur de tête, rapidement réparée. Ce bâtiment n’a pas été conçu pour filer à travers les glaces compactes du Norfendre, et pourtant, il s’en sort bien. Les ouvriers de la Nouvelle-Avalon ont fait du bon travail : la coque a été renforcée et l’étrave a été modifiée. Le seul souci étant que le moteur, mal protégé, à la fâcheuse tendance à geler. Peu importe. Nous atteindrons le toit du monde, quoiqu’il arrive.




Deux coups, trois coups, quatre coups. Quatre signes lumineux venaient d’être émis par le navire de tête. Ayant troqué son armure de capitaine pour un trench-coat en cuir noir, Sonnecor hocha la tête, satisfait.
« - Répondez. » ordonna t-il à une jeune quartier-maitre en pointant du doigt le navire allié.
Aussitôt, elle acquiesça et se concentra sur sa lampe de navigation. Elle l’alluma et l’éteignit quatre fois de suite. Le capitaine Sonnecor se tourna vers l’officier de quart, installé à sa droite et qui se tenait raide comme un prussien.
« - Faites baisser les voiles et jeter l’ancre. Nous allons avoir de la visite. » Fit le capitaine Sonnecor en tournant les talons et en descendant les marches menant au pont inférieur.
L’officier de quart relaya l’ordre en beuglant sur le reste de son équipage. A la poupe, un autre quartier-maitre envoya quelques signaux lumineux au navire-cargo qui les suivait. Une heure plus tard, la flotte écarlate était à l’arrêt. Marchant au milieu de l’équipage qui s’affairait autour des cordages et des treuils, Sonnecor s’approcha du capitaine Dallaire.
« - Dallaire, prenez le relais. Le navire-amiral nous envoie des cadeaux. »
Le capitaine Dallaire haussa l’un de ses sourcils broussailleux.
« - Des cadeaux ? De quel type ? » Demanda l’homme, joignant les mains dans le dos et se hissant sur la pointe des pieds.
« - De type écarlate, l’ami. » fit Sonnecor en pouffant de rire et en s’éloignant.
De plus en plus déconcerté, le capitaine Dallaire insista.
« - De type écarlate ? Mais de quoi voulez-vous parler ?! »
« - Vous le saurez bien assez tôt ! » lui répondit un Sonnecor hilare, criant pour couvrir le brouhaha de l’équipage.

Deux heures plus tard, une chaloupe remonta la longue colonne de navires, abordant chacun d’eux afin de leur fournir des caisses de vivres.
« - Hé, ils font quoi ? Nos cales sont déjà bien remplies, inutile de nous retarder en pleine mer pour de telles stupidités… ! » S’écria un écarlate fluet, vêtu d’une cuirasse trop grande pour lui. Des clameurs d’approbation parcoururent l’équipage, qui s’était amassé contre le bastingage pour observer l’étrange manœuvre de la chaloupe. Puis, finalement celle-ci parvint à hauteur de leur navire. C’était une chaloupe de taille importante, chargée de caisses d’aspect singulier. En réalité, à bien y regarder, il ne s’agissait même pas de caisses. La chaloupe transportait des cageots. Assis à l’intérieur de la petite coque de noix, cinq écarlates leur firent de grands signes.
« - Hé ! Ohé ! Préparez-vous ! Cadeaux de la Folie du Pêcheur ! » Fit l’un d’eux en se levant et en lançant une corde en direction des hommes d’équipage.
La corde fut nouée par quelques matelots au tabard écarlate puis, venant de la chaloupe, des cageots entiers furent transférés sur le pont du navire. Le premier fut réceptionné par deux écarlates, un peu trop avides, et qui s’empressèrent de retirer le film protecteur qui recouvrait la tablette de bois. La masse se resserra autour des deux hommes d’équipage, tandis que ceux-ci déballaient leur butin.
« - Alors ? Qu’est ce que c’est ? » Demanda un vieux fusilier aux traits tirés et à la barbe hirsute, qui avait été couvreur à Stratholme dans une autre vie.
« - Ce sont des fruits ? » s’enquit une femme à la chevelure blonde et aux joues rosies par le froid.
« - Mais non ! C’est de l’alcool ! Du bon vin de nos chaix de Havre-Comté et qui ont été sauvées lors de l’attaque ! » Tonna un homme possédant une carrure de foudroyeur de la jungle de Strangleronce.
« - On ne conserve pas du vin dans des cageots, sombre idiot. » grogna une autre voix, plus aigue.
Finalement, une main s’éleva au-dessus des têtes, soulevant… un chou. Un beau chou rouge bien charnu et d’une couleur qui semblait flamboyer dans tout ce blanc et ce gris. La déception pu se lire sur les visages des matelots. Le capitaine Dallaire, présent sur la dunette du navire, resta frappé de stupéfaction. Non loin de là à quelques mètres, le capitaine Sonnecor éclata d’un rire tonitruant, frappant ses paumes squelettiques sur ses cuisses.
Dallaire s’approcha du capitaine, interloqué.
« - Du chou ? Qu’est ce que cela signifie ? »
Le capitaine Othon Sonnecor hoqueta pendant plusieurs secondes, puis tenta de se contrôler devant le regard sévère de son compagnon d’armes.
« - Allons, Dallaire… Vous ne connaissez pas les vertus du beau chou rouge de Lordaeron ? »
L’officier en trench-coat fit pivoter son regard en direction des matelots qui finissaient de décharger les derniers cageots, la mine grave et le teint morne.
« - Peu avant la guerre, les marins de Kul’Tiras en consommaient des tonnes. Les marins de Kul’Tiras, la plus puissante marine humaine. La plus grande, aussi. Et vous savez pourquoi ils s’en nourrissaient ? »
Le capitaine Sonnecor se tourna vers son homologue, croisant les bras, l’index posé sur le menton.
« - Pour combattre le scorbut, mon bon ami. »
Dallaire en resta bouche bée. Il se ressaisit, puis demanda :
« - Le scorbut ? Toute cette vaste blague pour cela ? »
« - Attention, Dallaire. Le scorbut est une menace à prendre très au sérieux. Sur terre, nous sommes vulnérables au Fléau, mais en mer… »
Othon tira un sextant d’on ne sait où, puis prit quelques mesures à l’aide de celui-ci. Satisfait, il rangea son instrument, puis poursuivit.
« - … En mer donc, notre plus grand ennemi, c’est le scorbut. Le scorbut, le mal de mer, la malnutrition… Encore que, de ce coté là, vu l’état de nos cales, nous ne risquons pas de mourir de faim. »
« - Peu m’importe. Vous auriez pu nous prévenir. Regardez-les, maintenant (il montre les matelots d’un vague geste circulaire), Regardez-les ! Ils sont complètement démoralisés. »
Sonnecor haussa les épaules.
« - Ils s’en remettront. Ce sont des combattants, non ? Ils ont vécu bien pires dans les Maleterres. Ils ne sont pas démoralisés. Ils s’ennuient. Ils s’ennuient de ce voyage qui s’éternise. Tout comme moi, en vérité. »
Le jeune officier s’accouda au bastingage, observant la chaloupe qui venait enfin d’atteindre le navire de queue.
« - Depuis combien de temps sommes-nous en mer ? Trois semaines ? Quatre ? J’ai oublié la date de notre départ. »
« - Cela doit faire quelque chose comme… quatre semaines, oui. » murmura Dallaire en levant les yeux en direction d’un groupe d’oiseaux qui voletaient autour du mat d’artimon. Quelques uns se posèrent sur les barres transversales du mat. Des oiseaux d’aspect noir. Des corbeaux ? Des corbeaux aussi loin dans le Nord ? L’un d’eux fixa Dallaire de ses yeux noirs et perçants. Le corbeau, ou ce que Dallaire considérait comme tel, déploya ses ailes et croassa dans sa direction.
« - … Quelquefois, je me demande si nous arriverons à bon port. Quatre semaines, bon sang. Et vous Dallaire ? Qu’en pensez-vous ? »
Pas de réponses.
« - Dallaire ? »
Le capitaine Sonnecor se tourna dans la direction de son homologue. Le colosse regardait le ciel, médusé, la bouche entrouverte.
« - Dallaire ? Vous m’écoutez ? Dallaire ?! »
Tiré de sa contemplation, l’officier revint brusquement à la réalité. Il s’essuya les lèvres du revers de la main, ferma les yeux pendant quelques instants, puis ancra son regard dans celui du capitaine Sonnecor.
« - Je suis navré. Je n’ai pas écouté. Vous disiez ? »
Othon Sonnecor esquissa un mince sourire, puis haussa les épaules.
« - Laissez tomber. Cela n’a pas d’importance. Il semblerait que la chaloupe soit sur le point de regagner notre navire-amiral. Je vous laisse le soin de prendre les mesures nécessaires pour nous remettre en route. »
« - Oui. Bien sur. Je vais donner l’ordre à l’officier de quart de regagner son poste et de se préparer à réceptionner les signaux lumineux en provenance du navire de tête. »
Les deux hommes échangèrent un rapide salut, puis Dallaire tourna les talons et descendit les marches menant au pont inférieur. Le capitaine Sonnecor se replongea dans ses contemplations de l’horizon.

Bon sang, que c’était chiant d’être en mer.

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Dim 4 Avr - 15:13

23 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), Quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
Je suis resté cloitré dans ma cabine, allongé sur ce qui me sert de lit. Je supporte de moins en moins [le reste de la phrase est illisible] Dallaire peut s’occuper du reste de l’équipage. Il a été promu il y’a peu. Qu’il serve à quelque chose pour une fois. Un matelot m’apporte régulièrement les repas. Je refuse de le laisser rentrer dans mes appartements, préférant lui demander de déposer la gamelle, le pichet de vin et les couverts au sol, devant ma porte. Il est hors de question que l’on me voit dans cet état. Je n’ai même pas bu le vin. Il exacerbe davantage mon malaise et m’écœure. Je me porterais mieux demain.




24 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), Quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
Bien sur que non, ça ne va pas mieux. Au contraire, mon état s’aggrave. J’ai vomi mes trippes dans le pot de chambre et je n’ai rien avalé depuis ce matin. Sortir hors de ma couche est presque impossible. Je ne parviens même plus à mettre un pied devant l’autre et une terrible migraine me fait souffrir le martyr. J’ai les tympans vrillés et un gout aigre dans la bouche. Mon aide de camp, celui qui vient me servir les repas, a du se rendre compte de quelque chose, c’est certain. Je ne daigne même pas lui répondre quand il annonce le service à travers la porte de ma cabine.
Vas te faire foutre, et cesse de beugler dans le couloir espèce d’âne.

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Dim 4 Avr - 15:14

25 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), Quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
Il serait judicieux de parler de mon état aux prêtres présents sur le navire. Je ne pourrais pas tenir un jour de plus avec ce fichu mal de mer. Le pot de chambre est plein et une odeur atrocement fétide s’en échappe. Les hommes doivent forcément s’inquiéter. Dès demain, si je ne m’étouffe pas dans mes propres humeurs, je [texte illisible].




La petite cabine était plongée dans la pénombre. Les rideaux étaient tirés et seuls quelques rayons lumineux, provenant de la grande verrière, venaient illuminer le visage du malade. Les yeux mi-clos, bras en croix, un peu de salive s’écoulait de la bouche entrouverte du capitaine Sonnecor. Le souffrant somnolait, écoutant les craquements du bois et le son étouffé de la grande mer, au dehors. Il lui semblait (en fait il en était presque sûr), entendre les clameurs de l’équipage sur le pont. Et aussi le cri des mouettes posées sur la grande vergue. Et puis aussi le raclement du balai sur le parquet ciré de la dunette. Il sentait le moindre grain de poussière, les sentait s’élever dans l’air et puis retomber au sol, épars. Mais non, c’était idiot. Le fait d’être un écarlate ne lui conférait pas des pouvoirs surnaturels. Il devenait fou, voila tout. Et voila qu’il entendait sa mère lui crier d’aller porter une commande de rouleaux d’étoffes de soie à mademoiselle Bolero.
Un pas lourd se fit entendre dans le couloir. Un pas lourd, mais rapide et sûr. Les pas se rapprochaient. Sonnecor esquissa une grimace. Les simples vibrations causées par le poids des bottes sur le sol réveillaient sa migraine. Les pas s’arrêtèrent devant la porte de sa cabine. Des coups énergiques furent frappés et la voix rocailleuse du capitaine Dallaire s’éleva.
« - Capitaine Sonnecor ! Ouvrez ! C’est moi, c’est Dallaire. »
Aucune réponse. Le capitaine Othon Sonnecor savourait les précieux instants de silence que venaient de lui accorder Dallaire. Mais le colosse reprit de plus bel.
« - Sonnecor ! Ouvrez cette porte, bon sang ! Les hommes s’interrogent. Hé ?! »
Toujours aucune réponse. Des coups, plus fort cette fois, firent trembler le battant de la porte.
« - Suffit ! Ouvrez maintenant ! Si vous n’ouvrez pas, je vous assure que je réduirais cette porte en brindilles. Ouvrez ! »
Sonnecor s’apprêtait à l’insulter copieusement, le sommant de quitter le plancher et d’aller voir ailleurs s’il y était, mais il se ravisa en se souvenant que, tout de même, Dallaire mesurait bien près de deux mètres de haut, presque aussi grand que la taille au garrot d’un canasson assez robuste. Le capitaine Sonnecor ravala sa salive, et bredouilla quelques paroles à peine compréhensible.
« - Comment ? » demanda la voix derrière la porte.
Sonnecor se racla la gorge, se frotta les yeux, et répéta à haute voix :
« - Un instant, Dallaire. J’arrive. J’arrive tout de suite. »
L’officier écarlate rejeta la couverture à ses pieds et se leva sur son séant. Il posa les pieds sur le plancher et resta dans cette position, tête baissée, tentant de ne pas perdre l’équilibre. Nouveaux coups frappés. Nouveaux hurlements de l’autre simplet.
« - Alors ? Vous venez ?! »
Le capitaine Sonnecor poussa un soupir, puis se leva et se dirigea à tâtons vers la porte de la cabine, située à quelques centimètres du lit. L’officier se retint à la poignée et déverrouilla le loquet. Aussitôt, la porte s’ouvrit toute grande, laissant jaillir les lueurs des lampes à pétrole qui se balançaient au plafond du couloir. Sonnecor protégea ses yeux avec son bras, ébloui. Une haute et forte silhouette s’engouffra dans la cabine, baissant la tête pour éviter de se cogner au linteau de la porte. Les narines du capitaine Dallaire se retroussèrent, protestant fermement contre l’odeur fétide qui flottait dans la pièce.
« - Oh, sainte lumière mais… Depuis combien de temps n’êtes-vous plus sorti ? » Vociféra le capitaine en tirant les rideaux et en ouvrant la verrière. Une brise fraiche et iodée vint fouetter le visage des deux hommes. Décontenancé, le capitaine Sonnecor s’effondra sur une chaise, humant l’air avec avidité.
« - Depuis… beaucoup trop longtemps. » murmura t-il en laissant reposer sa tête en arrière.
Le capitaine Dallaire chercha des yeux quelque chose. Le regard du colosse se posa sur le pot de chambre. Il s’en approcha, tendit la tête pour en vérifier le contenu, puis grommela et l’empoigna pour jeter les déchets par la fenêtre grande ouverte. Il y’eut un long silence, puis le grand bonhomme se campa devant le capitaine Sonnecor, poings sur les hanches.
« - Et il ne vous est pas venu à l’esprit d’aller consulter nos prêtres, par hasard ? » demanda t-il avec sévérité.
Othon fit un mouvement dédaigneux.
« - Il en est hors de question. Ni les fantassins, ni les fusiliers, ni les prêtres, ni qui que ce soit d’autre, ne doit me voir dans cet état. Du reste, il m’est impossible de me déplacer. Je perds l’équilibre à chaque fois que j’essaie de me lever. »
Le capitaine Dallaire resta silencieux, jaugeant du regard son partenaire. Puis, il s’approcha et posa une main velue et aux doigts boudinés sur le front du capitaine Othon.
« - Vous n’avez aucune fièvre. » claironna le colosse en retirant sa main.
Nouveau silence. Après quelques instants d’hésitation, le docteur Dallaire livra son diagnostic.
« - Vous avez seulement le mal de mer. »
Bon sang. Quel officier brillant. Personne n’aurait pu le deviner à sa place, et surtout pas le principal concerné : le capitaine Sonnecor. Celui-ci acquiesça puis ouvrit la bouche, la referma, la rouvrit puis la referma à nouveau. Inutile d’émettre une remarque cinglante. Sonnecor était trop épuisé pour se livrer à une joute verbale. Au lieu de cela, le capitaine Dallaire agrippa la main de son homologue, puis le tira hors de sa chaise.
« - Venez. J’ai un remède parfait pour vous. Venez, vous dis-je ! » Fit calmement le mastodonte, tandis que le capitaine Sonnecor tentait de résister.
Résolu, le jeune officier se laissa guider par son pair, plus âgé. Ils quittèrent la cabine, la laissant à la merci des vents qui balayaient déjà les rideaux et les parchemins disposés sur le bureau personnel d’Othon. Ils parcoururent les galeries et les coursives du navire-cargo, tandis que Sonnecor comptait machinalement les lampes à pétrole qui oscillaient paresseusement au plafond. Ils gravirent une volée de marches, puis Dallaire poussa une porte. Un trop-plein d’oxygène fit hoqueter le jeune Othon. La porte débouchait sur le pont du navire. Un soleil éclatant rayonnait bien haut dans le ciel. Les icebergs et les plaques de glace flottaient toujours à l’horizon mais, à présent, l’air était moins glacial, remplacé par une douce brise fraiche qui faisait claquer les voiles au gré des vents. Les deux hommes firent quelque pas sur le pont, au milieu des rires et du brouhaha des conversations des matelots. Quelques têtes se tournaient sur leur passage. Un écarlate claironna un « bonjour ! » énergique, tandis qu’il déroulait des cordages.
« - Capitaine ! Heureuse de vous revoir ! » Fit une sémillante quartier-maitre au visage pâle en adressant un salut strictement martial aux deux hommes. Sur leur passage, les hommes et les femmes de la Croisade leur adressaient des compliments, des salutations, ou simplement des sourires.
« - Regardez ! Malgré les privations et les sévices qu’ils endurent depuis tant d’années, ils n’ont pas perdu leur joie de vivre et leur piété ! Leur dévotion à la Lumière est restée intacte ! » Fit remarquer le capitaine Dallaire en soutenant Sonnecor, qui était resté, depuis son départ de la cabine, à l’état de légume vivant. Il devait faire forte impression. C’était nécessaire. Dans un ultime effort, le jeune officier bomba le torse et repoussa le bras du capitaine Dallaire. Il fit quelques mètres, puis manqua de trébucher à cause d’une mauvaise vague qui venait de frapper l’étrave du navire. Dallaire se précipita à ses cotés, le rattrapant de justesse. L’homme éclata d’un rire sonore.
« - Mon ami, je crois que vous devriez attendre un peu avant de marcher sans mon aide ! Tenez, mettez vous là, ici. » Conseilla Dallaire, en le guidant au centre du navire.
« - Voila. Vous y êtes ? » Reprit-il, en gardant une main agrippée sur la nuque du capitaine Sonnecor.
« - Oui. Oui, j’y suis. Et maintenant ? »
« - Maintenant, fixez un point à l’horizon. Restez ici, et concentrez-vous sur ce point, ne ppensez plus à rien. Evidemment, pour cet exercice il vaut mieux ouvrir les paupières, c’est préférable… » Lança un Dallaire plus goguenard que jamais.
Le capitaine Sonnecor maugréa, puis s’exécuta, de mauvaise grâce.
« - J’ai l’impression que vous êtes en train de vous payez ma tête devant nos soldats, Dallaire. »
« - Taisez-vous et concentrez-vous sur votre point. » rétorqua celui-ci.
Quelques minutes s’écoulèrent. Sous les regards amusés de l’équipage, Sonnecor restait immobile, bras ballant, se contentant d’observer l’horizon. Puis, finalement le jeune capitaine secoua la tête et se massa la nuque, complètement frais.
« - Alors ? » demanda Dallaire, satisfait.
« - Bigre ! Je vais mieux, en effet. Où avez-vous appris cette astuce ? » Demanda Sonnecor, surpris.
L’officier, mi-humain, mi-golem laissa apparaître un large sourire sur sa mâchoire carré et mal-rasée.
« - Comme vous, je suppose. J’ai bouquiné. »
Puis, le capitaine rejeta la tête en arrière, se frappant le ventre en éclatant de rire, comme si il avait entendu une bien bonne blague. Il donna une tape amicale sur le dos du capitaine Sonnecor (manquant de le faire tomber à la renverse) puis s’éloigna en direction de la poupe, sans doute dans le but de demander des nouvelles au barreur. Othon resta là, immobile, au milieu du pont.

Cette expédition commençait à devenir longue.

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Dim 4 Avr - 15:15

26 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), Quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
Demain, les membres de l’équipage mangeront à la même table. Ce qui inclue les simples matelots et les officiers. Dallaire en a décider ainsi.
Mon mal de mer s’est atténué. Mais le maitre-coq m’a mis à la diète, pour aujourd’hui et pour une partie de la journée de demain. Les prêtres m’ont proposés une consultation ; j’ai refusé.

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Dim 4 Avr - 15:16

27 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi, Quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
Les jours se suivent et se ressemblent. Depuis notre départ, aucun événement n’est venu perturber notre exode. Nous sommes sous une bonne étoile, sous la protection de la sainte Lumière. Même si j’ai acquis beaucoup de connaissances au sein du foyer familial, je reste bouche bée devant l’immensité de notre monde. Je ne pensais pas que l’homme pourrait s’aventurer aussi loin en mer, ni qu’il aurait la capacité de survivre en un milieu aussi hostile. Les membres de l’équipage partagent aussi ma fascination. Les gens de Lordaeron ne sont pas de grands marins. Ils n’ont pas l’habitude de voir des espaces aussi vastes, aussi étendus et aussi gigantesque. La mer à perte de vue. De tous les cotés. Une mer qui peut-être déchainée, ou paisible, comme ce fut le cas aujourd’hui. Un endroit sain et reposant. Il y’a forcément quelque chose en dessous. Je ne peux pas croire qu’une si grande surface ne puisse rien cacher…




Le jour touchait à sa fin. Au loin, le soleil descendait lentement derrière les eaux pâles du Nord gelée, tandis qu’à l’opposé la Dame Blanche et l’Enfant Bleu, les lunes jumelles, apparaissaient dans le ciel rosâtre du crépuscule. Les voiles du navire projetaient leurs grandes ombres sur le pont. Le brouhaha des conversations s’atténuait à mesure que les matelots regagnaient leur cabine. Chacun se préparait pour le repas à venir. Trois longues tables avaient été installées dans le mess des officiers et, exceptionnellement, les matelots avaient reçu l’autorisation de se joindre à leurs supérieurs. Dallaire se réjouissait de la soirée qui s’annonçait.
« - Outre le fait que ce diner permettra aux hommes de rompre avec la monotonie du voyage, il nous permettra surtout de connaître le ressentiment de nos soldats à propos de cette expédition. » confia t-il au capitaine Sonnecor, lorsqu’il le vit apparaître à l’autre bout de la pièce, vêtu simplement.
« - Dans quel intérêt ? » demanda le capitaine, frappé d’incompréhension.
« - Cela ne vous intéresse pas de connaître leur avis ? » répondit Dallaire, stupéfait.
« - Nous connaissons déjà leurs avis sur la question. Pourquoi croyez-vous qu’ils aient été choisis par Abbendis ? Ils savent ce pourquoi ils combattent, et les raisons qui les ont poussés à s’embarquer dans cette expédition. »
« - Ca ne mange pas de pain de s’en assurer. » termina Dallaire, laconique.

Quelques minutes plus tard, les convives étaient attablés et les conversations s’étaient tues. L’aumônier du navire, un vieil homme au visage ridé, au crâne dégarni et aux sourcils broussailleux fit son sermon habituel, entouré de deux acolytes, mains jointes et visages cachées par leurs capuches relevées. Quand il eut terminé, l’aumônier invita les hommes et les femmes de la Croisade écarlate à prier ensemble. Les croisés s’exécutèrent immédiatement, tendant la main à leur voisin, et baissant la tête pour se recueillir. Dallaire récita quelques paroles en Commun, puis il termina par un faible « Deo Gratias », à peine audible.
« - Le repas peut commencer. » claironna joyeusement le maitre-coq du navire en apportant une énorme marmite sur un chariot. Des soupirs de soulagement accompagnèrent la remarque et les bavardages reprirent, pendant que le maitre-coq passait entre les tables, servant les convives. Une odeur de soupe chaude s’échappait des plats. Un marmiton apporta quelques bouteilles du meilleur vin produit en Lordaeron, un excellent pinot noir des vignes de Malden. Les premiers éclats de rires montèrent dans la salle, et les visages reprirent des couleurs et devinrent moins fermés. Le capitaine Sonnecor posa son regard sur son assiette. De la soupe de poulet.
« - Ca n’est pas un repas comme nous avions l’habitude d’en prendre à la Nouvelle-Avalon, mais cela réchauffe. Et puis, vous auriez tort de vous priver. Il est délicieux ce poulet. » fit le capitaine Dallaire, voyant la mine dépitée de l’officier Sonnecor.
L’intéressé acquiesça, sans être convaincu. Le reste de la soirée passa rapidement. Le capitaine Dallaire n’hésitait pas à converser avec les matelots, en contraste avec le capitaine Sonnecor qui préférait rester sur la réserve. Peu à peu, les assiettes et les bouteilles se vidèrent. Repus et légèrement euphorique, les écarlates étaient disposés à regagner leurs quartiers, le plus rapidement possible. Ce repas de fête n’était pas une si mauvaise idée. Dallaire avait sans doute souhaité offrir aux croisés un peu de chaleur et de convivialité, avant les épreuves du Norfendre.

Le Norfendre se rapprochait.

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Dim 4 Avr - 15:17

( A écouter avec : http://www.youtube.com/watch?v=-hQ0-9Iy6I4&feature=related )

30 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), Quelque part en Mer Gelée

Cher journal,
Je ne comprends pas ce qu’il vient de se passer. C’est beaucoup trop irréel. Ce ne peut être qu’un cauchemar, un horrible cauchemar. Nous avons subi notre première attaque depuis notre départ du port de la Nouvelle-Avalon. Des embarcations de petite taille et manœuvrée par des géants nous ont attaquées, alors que nous traversions une zone plongée dans une épaisse brume. Nous avons détectés leur présence, mais il était déjà trop tard, hélas. Malgré la confusion et le trouble semé par l’assaut, nos hommes se sont bien battus et nous rendrons honneur à ceux qui sont tombés au combat. Un navire a été perdu durant la bataille. Qui sont ces géants ? Pourquoi viennent-ils interférer dans le conflit qui nous oppose au Roi-Liche ? Y’a-t-il un lien entre le Fléau et ces monstres ? J’imagine que nous le saurons bien assez tôt.




Le capitaine Sonnecor contemplait le plafond de sa cabine. Il venait de se réveiller, et la pièce était plongée dans la pénombre. Le jour ne s’était pas encore levé sur la Grande Mer. Avec difficultés, l’officier s’extirpa de son lit, s’étira en poussant un long bâillement, puis s’approcha de la grande verrière qui lui faisait face. Il effaça la buée qui lui obstruait la vue et colla son visage contre la paroi vitrée. Dans la nuit noire, il pouvait apercevoir les lueurs des lanternes du navire de queue. Tout autour, les vagues et les remous laissés dans le sillage du navire, laissaient refléter la clarté de la lune et des étoiles. Le capitaine esquissa un sourire. Il resta là, immobile devant la fenêtre pendant quelques secondes, à contempler la beauté de cette vision apaisante. Le silence était presque total. Le pont devait être quasiment déserté à cette heure-ci, occupé seulement par quelques veilleurs et des vigies, postées à des points clés du navire. L’officier se détourna du panorama, et alluma la petite lampe à huile trônant sur son bureau. Comme à son habitude le capitaine Sonnecor entreprit de faire une rapide toilette. Il vida le contenu de son pot de chambre dans la Grande Mer, se rasa de frais et revêtit un nouvel uniforme, propre et parfaitement taillé. Puis, il quitta silencieusement sa cabine et rejoignit le pont sur la pointe des pieds. Dehors, les embruns vinrent fouetter le visage du jeune officier. Accoudées au parapet, deux sentinelles discutaient à voix basse, engoncés dans leurs armures. Ils se retournèrent à l’arrivée du capitaine et exécutèrent un parfait salut militaire. Sonnecor salua à son tour, puis les deux hommes reprirent leur conversation. Ca n’est qu’a cet instant, que le capitaine s’étonna de l’épaisse brume saumâtre qui flottait dans l’air. Précautionneusement, l’homme fit quelques pas en direction du bastingage et risqua un œil par-dessus bord. La surface de l’eau était entièrement recouverte par le brouillard, donnant l’impression que le navire flottait sur un nuage. Ca n’était pas la première fois que la force expéditionnaire maritime de la Croisade écarlate traversait de tels écrans de fumées. C’était même assez fréquent ces dernières semaines. Mais dans ce cas précis, la navigation était rendue dangereuse à cause de cette purée de poix. Et plus le temps passait, plus la brume s’épaississait. Le capitaine Sonnecor traversa le pont inférieur, et monta quatre à quatre les marches menant au pont supérieur. A la barre, le timonier et l’officier de quart pestaient contre les imprévus de la navigation en pleine mer.
« - Officier de quart, faites-moi un rapport complet sur les évènements actuels. Quelle est la situation ? » Demanda le capitaine Sonnecor, sans même prendre le temps de saluer ses pairs.
« - Merdique, si vous voulez mon avis.» grommela l’intéressé en remuant sa moustache, sévère.
« - Capitaine, ce brouillard nous empêche de nous diriger convenablement. Impossible de déterminer à quelle distance nous nous trouvons par rapport aux autres navires, ni même si nous suivons correctement leur trajectoire. Si nous nous éloignons du sillage du brise-glace, nous sommes fichus. » Reprit le timonier en jetant des coups d’œil affolés à son compas.
« - C’est étonnant, tout de même. Pourquoi ne pas nous être détourné de notre trajectoire initiale si le parcours présente un aussi grand danger ? Passe encore qu’Abbendis ai fait une telle erreur de navigation, elle n’a suivie aucune formation dans le domaine. Mais Shely ? Welsington ? Hartford ? Ils n’ont pas émis d’objections ? » S’enquit le capitaine Sonnecor, suspicieux.
« - Le brouillard nous a pris de court. Nous n’avons même pas eu le temps de virer de bord, et nous avons été littéralement happés dans les ténèbres. » Répondit l’officier de quart Wilson, se campant une main sur la hanche, l’autre sur la barre, tentant de discerner de possibles signaux lumineux en provenance du navire de tête.
« - Notre vitesse ? » demanda Sonnecor au timonier.
« - 5 nœuds, pour le moment. Les circonstances actuelles nous poussent à adopter une attitude prudente. Habituellement, nous voguons à… 12-13 nœuds, pas vrai Wilson ? »
« - 12-13 nœuds, ouais. 16, parfois, si le temps nous est favorable. » Approuva l’officier de quart.
« - Bien. Restez sur le qui-vive. Si les autres bâtiments de la flotte nous transmettent quelque message que ce soit, prévenez-moi. Si cette brume persiste, il risque d’y avoir de la casse, ou pire. » Fit Sonnecor en redescendant sur le pont inférieur. Les premiers matelots avaient regagnés leurs postes sur le navire. La journée pouvait débuter.

Quelques minutes plus tard, le brouillard s’intensifia plus encore. A présent, les membres de l’équipage n’étaient que des silhouettes diffuses dans le champ de vision de Sonnecor. Le jeune capitaine ne cessait de lever les yeux au ciel, dans l’espoir de constater une hypothétique accalmie.
« - Il semblerait que le climat ne soit pas de notre coté. » constata Dallaire, qui venait de rejoindre le capitaine Sonnecor sur le pont.
« - Oui. Je me demande si les deux précédentes expéditions menées par Lordaeron ont eu à faire face au même phénomène. » Murmura le jeune homme en jetant un regard inquiet par-dessus son épaule, fixant la proue du navire qui s’estompait de plus en plus hors de son champ de vision.
« - En tout cas, le peu de survivants qui en sont revenus n’ont jamais rien mentionnés de tel. Mais cela expliquerait peut-être les disparitions successives de l’amiral Pônevent et du chef-assassin Invar. Ainsi que celles de beaucoup d’autres hommes de troupe. »
« - Sans doute. Lorsque nous poserons le pied en Norfendre, nous lancerons des recherches pour tenter de retrouver des restes de notre dernière expédition en territoire ennemi. Ainsi, le mystère entourant notre intervention sera levé et de nombreuses zones d’ombre seront clarifiées. » Fit le capitaine Sonnecor, sur de lui.
Quelle atmosphère étrange ! Le navire fendait la brume dans un silence total. Le clapotis des vagues contre la coque en bois et les rumeurs des bavardages s’étaient tus. Le capitaine Dallaire resta songeur un instant. Puis il ouvrit la bouche, se ravisa et finalement, demanda :
« - Êtes-vous en train de penser à la même chose que moi ? »
« - Quoi donc ? » interrogea Sonnecor, de moins en moins attentif envers son interlocuteur.
« - Cela ne vous intrigue pas de savoir ce que nous allons découvrir là-bas ? Ce que je veux dire… »
Il marqua un temps de pause, cherchant ses mots. Puis, il reprit :
« - … c’est qu’il y’a peut-être des survivants. Des survivants de notre dernier passage sur les Terres Gelées. »
Ce fut au tour du capitaine Sonnecor de rester songeur. En vérité, l’officier n’avait jamais envisagé un tel cas de figure. C’était tout bonnement improbable. Personne ne pouvait survivre dans de telles conditions. Il hocha négativement la tête.
« - Non, Dallaire. Si les non-morts ne les ont pas tués, le froid s’en sera chargé. Aucun homme ne peut rester en vie aussi longtemps, sans approvisionnements, sans vivres et sans appui extérieur. Chassez cette idée de votre tête, mon ami. Evitez de vous donner de faux espoirs. »
« - Et nous, alors ? Notre flotte ? Elle aussi ne bénéficie d’aucun appui extérieur ! »
Le capitaine Sonnecor ria aux éclats, avant de se ressaisir.
« - Dallaire, nous sommes justement l’appui extérieur. Nous avons procéder à l’extraction de la quasi-totalité de nos effectifs en Lordaeron, pour les redéployer sur le toit du monde. Il ne s’agit pas d’une ridicule petite force expéditionnaire, même si c’est le terme que nous employons. Nous alignons ici une armée entière, une force de frappe capable de débarquer dans la Baie de Coiffedague, de remonter la Désolation des Dragons en colonnes bien organisées et de raser jusqu’aux sols la porte d’Angrathar. Ensuite, nous aurons ouvert un passage en direction du Glacier de la Couronne de Glace. Et la Citadelle de ce fils indigne nous tendra les bras. »
« - Il est vrai que cela semble simple, vu de cet angle. Mais à mon humble avis, notre départ n’a pas du passer inaperçu. Et le Roi-liche doit nous attendre de pied ferme. A supposer que nous ne rencontrions pas de résistance sur les côtes, elle s’intensifiera sans doute à l’intérieur des terres. Sans parler de la Porte du Courroux qui, au mieux sera un appui défensif fléautique qui bloquera notre progression pendant plusieurs semaines, au pire risque d’être une forteresse inexpugnable. En outre, il est clair que nos troupes ne sont pas faites pour le combat en conditions extrêmes, sous la neige et le blizzard. Nos soldats sont plus adaptés aux batailles de forte intensité, sur des terrains plats et disposant d’un large champ de vision, avec un climat tempéré, comme en Lordaeron ». Remarqua sombrement Dallaire.

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Dim 4 Avr - 15:18

Le capitaine Sonnecor leva la main, objectant :
« - Pas du tout. La population de Lordaeron connaît le terrain montagneux. Certain des hommes qui sont sous notre commandement ont vécu à Stranhbrade, une ville nichée à mi-hauteur des monts Alterac. Les autres apprendront. Du reste, notre équipement convient parfaitement au type de climat que nous allons rencontrer. Ne l’oubliez pas, Dallaire : nous sommes une unité d’élite. Rien, pas même le climat et les blessures ne nous stopperont. Nous allons marcher sur la Citadelle, et nous fabriquerons des cure-dents avec les os de ce chien d’hybride non-mort blond. » Maugréa le capitaine Sonnecor, entre ses dents.
Soudain, le timonier et l’officier de quart s’agitèrent sur le pont supérieur.
« - Capitaines ! Capitaines ! Des signaux lumineux en provenance du navire de tête ! »
Dallaire et Othon gravirent quatre à quatre les marches menant au gaillard d’arrière. Les yeux plissés, le timonier pointait du doigt l’horizon leur faisant face. Un faible halo de lumière était visible, transperçant la brume épaisse. Dallaire et Sonnecor tirèrent leur longue-vue, afin de mieux observer le phénomène.
« - Ils nous donnent l’ordre de rester vigilants. » décrypta l’officier de quart, penaud.
« - Dans quel but nous transmettre cet ordre ? C’est une évidence ! Nous sommes vigilants à chaque instant ! » Tonna Dallaire.
« - Il doit y’avoir une raison précise. Ils ont surement vus quelque chose d’anormal. » Murmura Sonnecor, entre ses dents.
Quelques minutes s’écoulèrent, durant lesquelles ils restèrent silencieux, continuant d’observer le signal lumineux, attendant d’autres ordres. Soudain, un fracas terrible secoua le navire. Sonnecor et Dallaire s’observèrent stupéfaits, puis les deux officiers baissèrent les yeux en direction de l’équipage. La pointe d’un gigantesque harpon était fichée dans le parquet ciré du pont, ne laissant dépasser que la longue hampe de l’arme. Tout autour, les matelots étaient couchés au sol, frappés de stupeur et d’incompréhension. La réaction des officiers ne se fit pas attendre.
« - Déclenchez l’alerte ! Tous à vos postes de combat ! Armez les pièces d’artillerie ! Nous sommes attaqués ! » S’époumona Sonnecor par-dessus le parapet de la dunette. Un artilleur obèse fit tinter la clochette d’alarme. Aussitôt, l’équipage s’activa. Des canons d’artillerie de plus ou moins gros calibres furent alignés sur le pont, et placés sur les flancs du navire. Les hommes se pressèrent dans l’armurerie de la cale, s’emparant d’épées, de haches, de masses et d’armes à feu. Le capitaine Sonnecor arrêta un moussaillon d’une dizaine d’années.
« - Fayolle, hissez nos couleurs ! Que nos assaillants tremblent devant nous ! »
La chute d’un second harpon vint saluer cet ordre. Il se planta dans le sol du gaillard d’avant, sans causer de pertes. Sonnecor se tourna vers l’équipage, qui s’affairait sur le pont.
« - Mobilisez toutes nos pièces ! Je veux qu’elles soient mises en place sur le pont principal et sur le pont de batterie ! » Hurla l’officier.
Dallaire se pencha par-dessus l’épaule de son homologue.
« - C’est un cargo ! Un simple navire-marchand. Nous n’avons aucun pont de batterie ! » Susurra le colosse en s’épongeant le front.
Sonnecor resta perplexe. Comment avait-il pu oublier ? Ce rafiot n’était même pas un navire de guerre.
A présent, l’équipage formait une foule compacte sur le pont. Les artilleurs, tête nues ou coiffés de bandeaux écarlate, versaient de la poudre noire dans leurs canons, avant d’enfoncer une bourre à l’aide de refouloirs, et d’armer la pièce avec un unique boulet, par la gueule. Les servants des canons étaient rapides, précis dans leur gestes et commettaient rarement d’erreurs. Huit années de guerre leur avaient sans doute permis d’affiner leurs compétences. Les fusiliers, eux, équipés de tromblons, de mousquets et de couleuvrines chargeaient également leurs armes. Arpentant le pont de long en large, les sous-officiers aboyaient leurs ordres, tandis que les mousses démêlaient et rangeaient les cordages abandonnés par les matelots dans l’action. Brusquement, une volée de flèches enflammées vint frapper le navire. Fauchés par les projectiles, une vingtaine d’hommes s’effondrèrent au sol, dans d’affreux râles de douleur, tandis que les flammes se propageaient sur tout le navire et également sur les corps des malheureux. Quelques écarlates tentèrent d’étouffer les grandes flammèches bleutées qui venaient lécher les corps des matelots, à l’aide de couvertures ou en les faisant rouler sur le sol détrempé du pont. L’un des blessés causa une panique indescriptible : il se releva en flammes, et courut sur le pont du navire, bras écartés, hurlant de douleur, tandis que les marins écarlates s’écartaient vivement sur son passage.
« - Que quelqu’un fasse quelque chose ! » hurla une jeune zélote, horrifiée.
« - Roule au sol ! Roule au sol ! » Tonna un soldat filiforme en tentant de le stopper dans sa course folle.
Dallaire observait avec horreur le pauvre bougre courir de long en large, en hurlant qu’on en finisse avec lui. Soudain, l’homme se retrouva prisonnier d’un énorme bloc de glace et les flammes disparurent.
Trois mages de bataille venaient de faire leur apparition sur le pont. Quelques flocons de neige s’échappèrent de la paume de l’un d’eux, alors qu’il abaissait sa main.
Dallaire poussa un soupir de soulagement. Il n’aurait pas pu supporter ce spectacle plus longtemps. Il n’oublierait jamais cette vision d’effroi, il en était certain.
« - Eteignez les foyers ! » hurla un marin, tandis que l’incendie se propageait rapidement autour d’eux.
Une nouvelle salve de flèches vint le cueillir alors qu’il finissait sa phrase.
« - Je n’ai aucun visuel sur l’ennemi ! Je ne vois rien ! Vous les voyez-vous ?! » Demanda un fusilier en tournant frénétiquement la tête de droite à gauche, les yeux hagards.
L’ennemi était invisible. Depuis que le combat s’était engagé, les écarlates n’avaient pas pu apercevoir la moindre unité hostile. « Ils » rodaient dans les parages. « Ils » devaient s’amuser et se réjouir de la panique qu’ »ils » étaient en train de causer. L’affrontement risquait de tourner au désastre. Au bas de la dunette, les écarlates tentaient de contenir l’incendie qui se formait, à grands renforts de seaux et de lances à eaux. Un lieutenant grimpa rapidement les marches menant au gaillard d’arrière, à l’emplacement de la barre. Il salua rapidement les capitaines Sonnecor et Dallaire.
« - Officiers, nos hommes n’ont pas de cibles. Nous ne pouvons pas riposter et nous ne pouvons même pas tenter une manœuvre de dégagement avec cette fichue banquise. Quels sont les ordres ? »
« - Inutile que nos soldats s’acharnent à trouver une cible. Faites le nécessaire : éteignez l’incendie et mettez les blessés en cale. Les prêtres s’en chargeront. »
Au même moment, une nouvelle salve de flèches faucha une dizaine d’écarlates supplémentaire, rapidement suivis par un harpon enflammés et enduit d’huiles minérales, qui frappa le flanc droit du navire. Une cinquième salve de flèches frappa de plein fouet les grandes voiles du mat de misaine, qui s’enflamma spontanément. Un archer, juché sur une vergue du mat, chuta de son perchoir, touché par l’un des projectiles acérés. Les planches du parquet du pont s’effondrèrent sous son poids, ne laissant qu’un trou béant.
« - Messieurs, quels sont les ordres ?! » répéta le jeune lieutenant alors qu’ils assistaient, impuissant, à la catastrophe qui se jouait sous leurs yeux.
« - Lieutenant, baissez la voile du mat de misaine et éteignez-moi ce fichu incendie. Il faut contenir les flammes. » Ordonna Dallaire, d’un ton ferme.
« - Ce sera fait, monsieur. » fit le lieutenant en claquant des talons, avant de faire demi-tour et de redescendre quatre à quatre les marches menant au pont.
La panique était indescriptible. Les écarlates étaient en train d’éteindre les incendies qui s’étaient déclarés, ils étaient en train de mettre les blessés en lieu sur, mais aucun n’était en train de combattre.
Sonnecor s’approcha du capitaine Dallaire.
« - Nous sommes en train de perdre le contrôle de la situation. Que proposez-vous ? Nous devons riposter, Dallaire. Il est impossible de perdre une bataille, sans même avoir eu le temps de tirer une seule cartouche ! » Fit le capitaine Othon en bafouillant.
« - Nous devons tirer une fusée éclairante. Quelle est la situation sur les autres navires ? » S’enquit le colosse en se tournant vers l’officier de quart.
« - Cela n’annonce rien de bon, capitaine. Les signaux lumineux ont cessés et j’ai l’impression de voir des flammes sur le navire qui nous suit. » Déclara l’homme, en quittant l’objectif de la longue-vue, de son regard.
« - Toute la flotte est attaquée en ce cas. Impossible de coordonner nos actions. Débrouillons-nous seuls, pour une fois. » Fit le capitaine Sonnecor en se tournant vers Dallaire.
L’homme acquiesça, puis il tira un pistolet au canon grossier, de son ceinturon. Il le leva bien haut en direction du ciel et pressa la détente. Il y’eut un « blop ! » sec et un point rouge lumineux monta dans le firmament. Quelques secondes s’écoulèrent, pendant lesquelles un déluge de flèches tomba, éparses, sur le pont et dans les voiles. Finalement, une intense explosion lumineuse illumina le navire et ses alentours, perçant l’intense brume et les ténèbres environnantes. S’arc-boutant contre le bastingage, le capitaine Sonnecor s’empara de sa longue-vue, et fixa l’horizon. Le profil d’une petite embarcation se découpait au loin, et elle semblait se rapprocher.
« - Là ! Contact visuel à bâbord ! « Haleta Sonnecor en se tournant vers l’équipage.
« - A tribord aussi ! Deux unités non-identifiées ! » Fit Dallaire en pointant du doigt les silhouettes de deux navires de petite taille.
« - Esarus thar no’Darador ! Feu ! » Vociféra Sonnecor en tirant son épée.
« - Feu ! »
« - Feu ! » Reprirent les chefs des batteries d’artillerie en abaissant la main.

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Dim 4 Avr - 15:19

Simultanément, les canons ouvrirent le feu, dans un vacarme assourdissant. Le recul impressionnant des pièces ne fut contenu que par les bragues, sorte de cordages les retenant contre les bords du navire. L’odeur de la chair brulée laissa place à celle de la poudre. Le capitaine Sonnecor fixa les navires hostiles à l’aide de sa longue-vue. Une seconde s’écoula. Puis, les boulets retombèrent dans l’océan, frappant la glace de la banquise et manquant leurs cibles.
« - Rechargez ! » ordonna Dallaire, en constatant l’échec des tirs.
« - Rechargez ! » hurla un matelot, en relayant l’ordre aux autres batteries.
Aussitôt, les artilleurs rechargèrent leurs canons, les armant par la gueule en versant autant de poudre que possible. Soudain, une pluie de nouvelles flèches tomba sur les hommes d’équipage, tuant et blessant quinze hommes sur le coup.
« - Remplacez les artilleurs blessés ! » s’époumona un lieutenant, tandis que les moussaillons mettaient les infirmes en lieu sur.
« - Archers ! Répliquez ! » Gronda Dallaire, passablement énervé par l’inefficacité de la riposte.
Les archers, présent sur les vergues des mats, bandèrent leurs arcs, et décochèrent leurs flèches, simultanément. A cette distance, il était impossible de savoir si oui ou non, les archers avaient fait mouche. En tout cas, les écarlates l’espéraient.
« - Capitaines ! Batteries prêtes à ouvrir le feu ! » Brailla un artilleur, blessé à la main.
« - Feu ! » s’époumonèrent en cœur les deux officiers.
Une fois encore, les canons ouvrirent le feu. Et une fois encore, ils manquèrent leurs cibles. Le capitaine Sonnecor lança un juron.
« - Dallaire ! Leurs navires sont trop rapides et très manœuvrables. Impossible de les aligner ! »
« - Ce ne sont pas des navires de ligne ? » demanda Dallaire, étonnée.
« - Négatif ! Ce sont des… euh… »
Le capitaine Sonnecor fixa à nouveau les unités hostiles pour s’en assurer.
« - Ce sont… je ne sais pas ! De petits navires avec d’effroyables figures de proue ! Ils se rapprochent ! »
Dallaire décrivit un tour sur lui-même, fixant toujours l’horizon à travers la lunette de sa longue-vue. Cette fois, les embarcations inconnues étaient bien visibles et elles se rapprochaient rapidement. Des navires à fond plat et construits en bois. Avec de redoutables figures de proue représentant des monstres difformes.
« - Ils viennent porter le coup de grâce… » Souffla Dallaire.
« - … Et ils vont tenter de nous aborder ! Aux armes ! Préparez-vous au corps-à-corps, soldats ! » Beugla Sonnecor en se penchant au-dessus du pont.
Les fusiliers fixèrent leurs baïonnettes et les matelots tirèrent leurs épées. La détermination se lisait sur tous les visages. Il était temps de laver l’affront commis par « eux ».
« - Artilleurs ! Rechargez ! » Cria Sonnecor à l’attention des servants d’artillerie.
L’opération ne prit qu’une minute. Silencieux, les croisés attendaient. Aucun nouvel ordre n’avait été émis, et ils tournèrent leurs regards en direction du capitaine Dallaire et de son homologue, Sonnecor. Celui-ci reprit son observation à la longue-vue. Il était capable de distinguer l’équipage et…
« - … Par la Lumière. »
« - Un problème ? » demanda Dallaire en fixant à son tour le drakkar hostile.
Il retint un cri de surprise.
« - Oh bon sang. »
Bien alignés dans chacun des navires, de véritables géants hauts de plusieurs mètres, ramaient en vociférant des cris de guerre. A la proue de l'une des embarcations, ce qui semblait être leur chef les haranguaient. Leurs hurlements étaient perceptibles à présent. Les écarlates se regardèrent sans comprendre. Des cris d’humains ? En Norfendre ?
« - Matelots ! Nous allons affronter une menace encore inconnue en ce jour. Pas un pas en arrière ! Nous combattrons jusqu’au bout, pour la gloire de l’Aube écarlate ! Quiconque se mettra en travers de notre route, sera réduit en pièces ! » Vociféra Dallaire en fixant l’équipage de ses yeux gris.
Une clameur d’approbation accompagna ses paroles. Les navires hostiles étaient tout proches maintenant. Pris en tenaille, la flotte écarlate n’avait d’autre choix que de combattre à présent.
« - Attendez… Attendez… » Tempéra Sonnecor en voyant que les artilleurs souhaitaient en découdre.
Au loin, la canonnade retentissait, signe que les autres navires de la flotte étaient eux aussi ouvertement attaqués. Une odeur de sang, de poudre et d’iode mêlées flottait dans l’air. Les navires ennemis étaient à présent si proches, que Sonnecor pouvait entendre chaque phrase des assaillants.
« - Mjurl orm agn gjor ! » Beugla une voix rauque.
« - Artilleurs ! Archers ! Fusiliers ! Feu ! » Répondit Dallaire, dans un Commun parfait.
Une tempête de feu et d’acier déferla sur les embarcations ennemies. A bout portant, les pièces d’artillerie, les tromblons et les mousquets avaient peu de chance de ne pas faire mouche. Un boulet, sur lequel était gravé le prénom « Terenas » vint briser la figure de proue d’un des drakkars, décapitant la sculpture représentant un immense dragon. Le chef des géant, qui s’était installé à l’avant de son navire, paré à l’abordage, s’effondra, transpercé de part en part de balles et de grenailles de tailles diverses. La boule de feu d’un mage de bataille vint enflammer l’une des trois fragiles embarcations. Les rameurs géant, bien alignés et en rangs dans leurs navires, constituaient des cibles de choix pour les archers et les fusiliers. Ils s’effondrèrent les uns après les autres, fauchés par les tirs croisés des écarlates. Des éclats de bois et des échardes volèrent de toutes parts, sous les impacts des balles et de la mitraille. Un géant se leva en hurlant, brandissant une imposante hache avec rage. Il tressauta sous les rafales conjugués des armes à feux, avant de vaciller sur lui-même et de se laisser tomber dans l’océan gelé. Les survivants firent rapidement demi-tour, aidé par l’extrême mobilité de leurs navires. La fusillade n’avait pas duré plus de dix minutes. En dix minutes, les assaillants avaient été battus à plate couture. Les écarlates exultaient, fiers d’eux-mêmes.
« - Victoire ! » Fit le capitaine Sonnecor en levant les bras au ciel.
« - Si c’est une victoire, je me demande à quoi ressemblerons nos défaites. » fit le capitaine Dallaire, sombre, en montrant le navire dévasté par la bataille. L’incendie avait repris et le pont endommagé était maculé de sang et de cendres. Et pendant ce temps là, les écarlates continuaient de pousser des cris de joie.

Un navire fut perdu dans l’affrontement. Et beaucoup d’hommes furent tués.

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Fergüs Atherton le Lun 5 Avr - 0:08

(HRP) Que dire, sinon Shocked Shocked Shocked

Waw... waw... rewaw... j'adore. (/HRP)

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Mar 6 Avr - 13:46

En ce cas, je poste la suite. Troll

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Mar 6 Avr - 13:47

( A écouter avec : http://www.youtube.com/watch?v=Abig05PwGAY&feature=related )

31 Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), Quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
Le bilan des pertes a été établi. Et il est lourd. Nous avons eu de la chance. Trois drakkars seulement nous ont attaqués. En comparaison, la « Folie du Pêcheur » le navire-amiral de la flotte, a été assailli par une dizaine d’embarcations hostiles. Notre force expéditionnaire a perdu un navire-cargo ainsi que la totalité de l’équipage embarqué à bord. En outre, nous déplorons également la perte, la disparition et la capture d’hommes d’équipage des différents bâtiments engagés dans l’affrontement. Puissions-nous être en mesure de tirer leçon de cette défaite à l’avenir. Une mauvaise stratégie, une mauvaise préparation au combat naval et un équipement inadapté à ce type de guerre nous ont conduit à la catastrophe. Sans le professionnalisme et l’extrême sang-froid de nos forces armées, notre équipée se serait terminée prématurément.




« - Les dépouilles ? »
« - Dans la cale. »
« - Très bien. Nous les immergerons le plus tôt possible. Dès demain, en vérité. Je ne veux pas provoquer de crise sanitaire sur notre navire. »
Le capitaine Sonnecor se leva de sa chaise et se dirigea en direction de la grande verrière du mess des officiers. Le temps était maussade, plongeant la grande pièce dans la pénombre. Dallaire versa un peu de thé dans sa tasse, pensif. Depuis l’attaque, une chape de plombs s’était abattue sur le navire. Les hommes parlaient peu, les visages étaient devenus mélancoliques, moroses. Durant les repas, les écarlates parlaient peu, ils ne plaisantaient plus comme ils le faisaient autrefois. Le souvenir des camarades tombés au combat était encore trop vivace. Dallaire ne cessait de repenser au matelot transformé en torche vivante et qui avait semé la panique sur le pont. Quelques heures après la bataille, il était allé demander de ses nouvelles aux prêtres du navire, qui l’avaient rassuré en lui affirmant que son état était stable et encourageant. Mais cette vision atroce l’accablait.
« - Nos pertes totales s’élèvent à combien d’hommes ? » demanda le capitaine Sonnecor.
Dallaire baissa rapidement les yeux sur le parchemin déroulé sur la table, devant lui.
« - Environ 2.000 hommes. 1.500 tués au combat, 400 prisonniers de guerre et une centaine de disparus. » Répondit-il finalement en sirotant une gorgée de son breuvage.
Le capitaine Othon secoua la tête, dépité. Il regagna la table et s’installa face à Dallaire. Avachi sur la chaise, Sonnecor garda les yeux rivés vers le sol, le regard vague.
« - Quelle hécatombe. Des blessés ? »
« - Deux milliers de blessés. Blessures légères et graves. » Répondit Dallaire, laconique.
« - Quelles sont les pertes sur notre navires ? »
« - Une cinquantaine de morts. Estimons-nous heureux. Nous n’avons payés qu’un léger tribut durant cette bataille. Nos hommes ont repoussés avec succès ces géants dégénérés, alors qu’ils s’apprêtaient à nous aborder. Si leur tentative avait été une réussite, le bilan aurait été encore plus lourd. Vous et moi savons parfaitement que les combats au corps-à-corps, dans des espaces confinés, sont très meurtriers. » Fit Dallaire en reposant sa tasse.
« - Bien sur. Nous avons perdus un navire, n’est-ce pas ? Qui commandait le navire ? Hartford ? Welsington ? » Questionna Sonnecor, en déboutonnant le col de son uniforme.
« - Le capitaine Ingram. Tout comme le reste de son équipage, il a été capturé par l’ennemi. Impossible de connaître leur sort. »
« - Nous en avons bien une petite idée. Nous ne voulons tout simplement pas admettre qu’ils sont morts. » Déclama Sonnecor, d’une voix rauque.
Dallaire hocha la tête, s’emparant de la théière. Il en versa dans sa tasse, avant de faire mine d’en proposer à Sonnecor. L’officier refusa poliment, et reprit :
« - Je donnerais cher pour connaître l’identité de ces géants, leurs motivations et le lieu depuis lequel ils lancent leurs assauts. En fait non. Je me contrefiche de leurs motivations. Je veux seulement connaître leur habitat d’origine. Je veux razzier leurs villages, brûler leurs maisons, et les tuer. Tous. »
« - Ou les déporter. » ajouta Dallaire, tout en déposant deux morceaux de sucre au fond de sa tasse.
« - Ah, non. Surement pas. Nous avons vu ce qu’a donné la déportation des Orcs, à la fin de la Seconde Guerre. Ils ont participés à des activités subversives, au moment même ou le Fléau se propageait en Lordaeron. Ils nous ont poignardés dans le dos, alors que nous leur avions laissés la vie sauve. Non, non. Croyez-moi, Dallaire. Lorsqu’une nation soumet un peuple, elle doit l’éliminer. L’éradiquer. Purement et simplement. Il ne doit rien rester du peuple vaincu. Même le patrimoine doit disparaître. » Cracha Sonnecor, en se penchant sur la table.
Dallaire resta silencieux, se contentant de remuer, à l’aide d’une cuillère à café, le breuvage encore chaud que contenait sa tasse. Il fit tinter l’ustensile contre le récipient, porta la cuillère à sa bouche, puis la déposa sur la table, avant de siroter à nouveau son thé. Ils restèrent silencieux pendant quelques instants.
« - Notre brise-glace a subi des dégâts ? » demanda Sonnecor, en rompant le silence qui s’était installé.
« - Sur les quinze navires de notre flotte, c’est sans aucun doute possible, celui qui a le moins souffert. Peut-être parce qu’il se trouvait à proximité de la « Folie du Pêcheur », celui qui a suscité toute l’attention de l’ennemi. »
« - Abbendis, Jordan et les autres ne sont pas trop secoués ? »
« - Pas que je sache. Pas que je sache. » Répondit Dallaire, en avalant une gorgée de son thé.
« - Bien. Analysons les causes de notre défaite, voulez-vous ? Il y’a deux éléments qui ressortent bien en évidence, parmi les nombreux facteurs que l’on peut évoquer lors d’une bataille. »
« - Lesquels ? » demanda Dallaire avec intérêt.
« - Le premier élément : l’inefficacité de nos navires lourds et lents, face aux drakkars ennemis beaucoup plus manœuvrables et plus petits. Nos bâtiments de guerre n’en sont pas. En vérité, ce sont juste des navires marchands auxquelles on a grossièrement ajoutés quelques canons pour faire bonne figure. Il n’y a que la « Folie du Pêcheur » qui ait été en mesure de repousser, avec succès, un grand nombre d’assaillants. Nous n’avions à notre disposition qu’un nombre limité de batteries. Les batteries. Parlons-en ! Elles ont été incapables de cibler avec précision les navires ennemis, autrement qu’à courte portée... »
« -…Parce que les navires ennemis étaient ridiculement petits. » Coupa Dallaire.
« - Oui. Et justement, à contrario, nos bâtiments constituaient des cibles de choix. Grands, gros, lents, se déplaçant sur une trajectoire bien droite… Inutile de s’appeler Garithos pour connaître le résultat de la bataille. » Fit Sonnecor, avec fatalisme.
Dallaire arqua un sourcil, brusquement envahi par le doute.
« - Depuis tout à l’heure, capitaine Sonnecor, vous me parlez de défaite. Je ne sais pas s’il s’agit du terme approprié. On ne peut pas vraiment parler de « défaite », alors que l’ennemi n’a pas rempli ses objectifs, à savoir : détruire et stopper notre flotte. Nous serions même plutôt victorieux, puisque nous avons défendus la majeure partie des navires, avec succès. »
« - Vous les connaissez, vous, les objectifs de ces géants ? Peut-être qu’ils ne voulaient pas nous stopper. Peut-être qu’ils lançaient… un avertissement. » Hésita le capitaine Sonnecor, en croisant les jambes.
« - De toutes façons, en attente de plus d’éléments de réponse, nous ne pouvons que spéculer. Le fait est que nous avons protégés la flotte, et c’est ce qui compte. »
« - Les pertes ennemies ? »
« - Nous ne pouvons faire qu’un bilan approximatif de nos propres pertes, alors celles de l’ennemi, n’y comptez même pas. » Fit Dallaire en reposant sa tasse, vide.
« - Bien, j’en viens donc au second élément : la localisation tardive des forces opposées. Cette brume nous a rendus complètement aveugle. Nos navires avançaient à tâtons, et je n’exagère rien. C’est presque un miracle si nous sommes parvenus à rester dans le sillage de notre brise-glace… »
« - Je ne vois aucun miracle. Juste des navigateurs très compétents. » Rectifia Dallaire, en esquissant un sourire.
« -…Et cette incapacité à découvrir les navires ennemis nous a été fatale. » Poursuivit Sonnecor, en ignorant totalement le commentaire de son homologue.
Dallaire hocha la tête, approbateur.
« - Je suis d’accord. Ils nous ont surpris le pantalon sur les chevilles, si je puis dire, et tout cela à cause de cette maudite brume. D’ailleurs, vous n’y voyez pas un peu de sorcellerie ? Cette brume est apparue quelques jours avant l’assaut. Deux jours avant, si je ne m’abuse. J’ai commenté le phénomène sur mon journal de bord. » Fit Dallaire, en soupesant la théière, avant de s’apercevoir qu’elle était vide et de la reposer.
« - Vous insinuez que cette brume est peut-être une de leurs œuvres ? » Demanda Sonnecor, en fronçant les arêtes du nez.
Dallaire s’avança sur sa chaise, en haussant les épaules, le regard rivé sur la grande verrière de la pièce.
« - Je ne sais pas. C’est possible, non ? En tout cas, tout cela est bien mystérieux, vous en conviendrez. Nous sommes en droit de nous poser des questions. Surtout que mon hypothèse est plutôt plausible. Les éléments sont très malléables pour certains Orcs et Draeneïs. Pourquoi pas la météo ? »
Sonnecor resta silencieux. L’officier lança un regard inquiet vers la mer démontée, l’observant à travers la verrière du mess des officiers.
« - Nous redoublerons de prudence à l’avenir. Abbendis n’a pas mentionné de réunion entre officiers ? »


Dernière édition par Othon Sonnecor le Mer 7 Avr - 0:56, édité 2 fois

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Mar 6 Avr - 13:47

« - Du tout. Le messager de ce matin n’a rien mentionné de tel. Il a affirmé que l’attaque d’hier avait motivée la généralissime à accélérer la cadence. Elle veut atteindre le Norfendre le plus rapidement possible. Ensuite, l’homme est remonté dans sa chaloupe et il est reparti en direction de la « Folie du Pêcheur ». Il n’a rien dit de plus. » Rapporta Dallaire.
« - Bien. Alors nous n’avons plus qu’à espérer une accalmie. Et que la Lumière nous amène en Norfendre, le plus rapidement possible. » Conclut Sonnecor en se levant de sa chaise et en reboutonnant le col de son uniforme.
« - Et votre Hurlevent natal ? Il ne vous manque pas ? » Demanda Dallaire, amusé.
« - Du tout. Si vous pouviez voir la faune qui arpente les rues de la ville, vous en auriez des frissons. Je ne me considère plus comme un natif de Hurlevent. Mon pays, c’est Lordaeron à présent. Il s’agit de la nation en laquelle je porte tous mes espoirs. »
« - C’est frustrant de se battre si loin de votre patrie de cœur, n’est-ce pas ? »
« - Non. L’avenir de Lordaeron dépend de notre victoire ici. Lorsque les armées écarlates porteront le coup fatal au Roi-liche, lorsque tous les symboles du Fléau seront détruits et lorsque l’épuration des non-vivants aura commencée, la Croisade écarlate sera réhabilitée aux yeux de tous les humains. Quel gaspillage insignifiant de vies humaines, en comparaison de notre victoire éclatante ici. Tous nos actes, toutes nos œuvres, toutes nos prétendues « atrocités » seront enfin justifiées. » Fit Sonnecor, rayonnant.
« - Et si nous échouons ? » S’enquit Dallaire.
« - La défaite n’est pas envisageable. C’est presque indécent d’en discuter. Si nous échouons, alors ce sera un aveu de faiblesse. Et nous mériterons tous la mort. Il n’y a qu’une seule issue possible pour nous : la victoire. Au mépris de nos propres vies. Jamais un si petit nombre d’homme n’aura combattu pour un si grand sacrifice. » Clama Sonnecor en traversant la pièce et en quittant celle-ci.
Une vague d’air froid pénétra dans la pièce lorsque la porte menant à l’extérieur s’ouvrit, puis le calme revint. Dallaire était toujours assis sur sa chaise, pensif. Sonnecor avait raison. La Croisade écarlate ne pouvait pas échouer.

Mais l’Assaut écarlate ?

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Jeu 8 Avr - 16:08

( A écouter avec : http://www.youtube.com/watch?v=zcM7x-LGDGc&feature=related )

1er Octobre de l’an 624 (selon le calendrier du Roi), Quelque part en Mer Gelée.

Cher journal,
Aujourd’hui a eu lieu la cérémonie d’adieu aux hommes tombés au champ d’honneur. Inutile de dire que le moral des troupes est au plus bas. C’est toujours la même chose lorsque des écarlates meurent : il faut que les vivants se dévouent à bruler les corps, et à tenir un registre des décédés. Et ensuite, les croisés pleurent toutes les larmes de leurs corps pendant des jours. Avant d’être tués à leur tour, et ainsi de suite. Personne ne s’en réjouit, mais les morts sont nécessaires. Tous les écarlates le savent. Les populations de Lordaeron ne peuvent pas toutes s’exiler vers le Sud et mettre la tête dans le sable. Si personne ne prend les armes, nous n’obtiendrons jamais la victoire. Et cela, après plusieurs années de conflit, les écarlates l’ont bien compris. [phrase raturée] Pour en revenir aux morts, il y’a cependant un avantage lorsque l’on est en mer : les vivants n’ont pas à subir l’épouvantable odeur de chair brulée qui se dégage des charniers lors de la crémation. En plein milieu de l’océan, il nous suffit de rejeter les dépouilles à l’eau. Le Fléau peut se lever tôt pour les relever. Pas d’odeur, pas de cendres. C’est plus propre et nous n’en venons pas à maudire les défunts d’être morts, et de nous laisser comme cadeau d’adieu, leur odeur pestilentielle.




Le ciel était clair. Les voiles du navire battaient et claquaient aux vents. La brume s’était dissipée. Aucun navire hostile n’était en vue. Finalement, les géants avaient eu la bonté d’offrir des funérailles paisibles à la cinquantaine de corps qui reposaient au sol, sur le parquet du pont, leurs hamacs repliés autour d’eux, seuls linceuls de fortune disponible à bord. Ils étaient bien alignés, les visages non-découverts. Tout autour, les matelots écarlates formaient une rangée compacte, grelottante et abattue. L’œil vitreux, les épaules affaissés, le dos vouté, les zélotes ne pouvaient que constater l’infamie. Les blessés capables de se déplacer, s’étaient tous rendus sur le pont pour assister aux adieux. Ils étaient là, bras en écharpe, le torse couvert de bandages, s’appuyant sur des béquilles de fortune, certain aveuglés par un bandeau leur ceignant le crâne. Ils étaient tous venus pour rendre hommage à leurs amis, leurs camarades, leurs frères d’armes. Certains avaient déjà assistés aux funérailles collectives d’écarlates tombés au combat. Mais à chaque fois, la même douleur leur étreignait la poitrine et leurs yeux embués de larmes les faisaient souffrir plusieurs jours après. Personne ne s’habituait à un tel spectacle. Et surement pas les officiers, qui avaient la lourde tache de claironner les noms des défunts. Près du bastingage, deux hommes maintenaient une large planche entre leurs mains, en suspension au-dessus des eaux foncées de la Mer Gelée. La planche était recouverte d’un élégant drap blanc, frappée du « L » rouge de la Croisade écarlate. L’aumônier du navire s’avança d’un pas hésitant sur le pont, suivi de près par deux de ses acolytes, capuches relevés et croisant les manches de leur soutane contre leur taille. S’appuyant sur son bâton, le vieil homme vint se planter devant les deux capitaines du navire, Sonnecor et Dallaire. Ces deux dernier se tenaient debout, face à la rangée des dépouilles, prêts à débuter la cérémonie. Tous les yeux étaient braqués sur eux.
« - Quand commencerons-nous ? » murmura l’aumônier, en se penchant vers les deux hommes.
« - Tout de suite, excellence. Nous n’attendions plus que vous pour diriger la prière. » Répondit Sonnecor en baissant la voix.
L’aumônier fit alors face à l’assemblée. Il adressa un signe discret à l’un de ses acolytes, qui se dévoua pour présenter devant son visage, un épais livre de prière, à la bonne page. Se campant sur son bâton, le vieil homme chaussa ses lorgnons et débuta la prière. Les officiers et le reste de l’équipage, l’accompagnèrent dans ses litanies. Elles durèrent quelques minutes, pendant lesquelles les hommes répétèrent avec ferveur les paroles prononcées par la voix chevrotante du vieil aumônier. Puis le clerc leva les mains au ciel, et prononça un « Deo Gratias » sur un ton chantant. Là encore, les hommes l’imitèrent, et le faible murmure qui parcourait l’équipage rassemblé, se tut.
« - C’est à vous, capitaine Sonnecor. » murmura Dallaire en baissant les yeux.
Le jeune officier s’avança, puis il déroula le long parchemin qu’il tenait en main depuis le début. Des noms. Des dizaines de noms côtoyant des grades. Et il fallait que quelqu’un les énonce. Tous. Sonnecor s’éclaircit la voix, puis il débuta sa lourde tache. La peur au ventre, à l’idée d’écorcher un nom ou de bafouiller, il commença à prononcer le nom des défunts.
« - Seamus Leggett. Soldat. »
Comment donner un nom à tous ses matelots, avec leurs hamacs enroulés autour de leur corps ?
« - Matthew Courtland. Soldat. »
Leurs visages n’étaient même pas visibles. Etaient-ils condamnés à mourir anonymement, dans la masse des autres dépouilles ?
« - Miètek Ludowski. Caporal. »
Avaient-ils encore une famille ?
« - Kevin Campbell. Soldat. »
Avaient-ils une mère ou un père encore en vie ?
« - David Zanovich. Sergent. »
Des frères ?
« - Lloyd McCreary. Caporal-chef. »
Ou étaient-ils les seuls survivants de leur lignée ?
« - Nathan LaRoche. Soldat. »
En ce cas, ils disparaitraient dans l’océan, sans laisser de traces. Ils ne laisseraient aucuns souvenirs. Juste un nom inscrit sur un registre. Les noms s’égrenèrent ainsi pendant plusieurs minutes, une éternité pour Sonnecor. Puis le dernier nom fut enfin murmuré.
« - Mike Muzza. Soldat. »
Sonnecor se tint immobile, comme en suspends en dehors du temps. Finalement, à gestes lents, il replia le parchemin et le rangea dans son veston. Quelques gémissements étouffés montaient de la foule que formait l’équipage. La soldate Cassandra, pourtant reconnue comme étant un exemple de bravoure et de courage, elle qui avait réussi à s’extraire d’une attaque fléautique sur une caravane de messagers, dans les Maleterres, elle qui avait parcouru plusieurs miles avant d’atteindre un avant-poste écarlate blessée et assoiffée, et bien cette même jeune femme parvenait mal à retenir ses larmes devant le spectacle de ses camarades allongés au sol. Envolé son flegme légendaire et son insensibilité apparente. Même les soldats les plus rudes ne pouvaient rester insensibles indéfiniment. Un petit discours pour raviver les haines s’imposait. Sonnecor reprit d’une voix plus forte.
« - Ces hommes. Ceux qui sont tombés au combat. Leur sacrifice ne sera pas inutile. Ils ont donnés leurs vies pour nous protéger. Ils ont défendus la flotte avec bravoure. Eux au moins, auront la chance et l’honneur d’obtenir des funérailles décentes !... »
Du coin de l’œil, Sonnecor aperçût Dallaire en train d’adresser un signe discret aux deux acolytes de l’aumônier. Ceux-ci se dirigèrent en direction de la première dépouille de la rangée. Prenant le hamac, ou plutôt le linceul, à chacune de ses extrémités, ils le portèrent vers la planche, que continuaient de tenir les deux matelots. Les acolytes hissèrent le cadavre, dans l’espace séparant la planche, du drap frappé des armoiries de la Croisade écarlate.
« - … Les autres ! Ceux qui ont été fait prisonniers ! Ils n’en bénéficieront pas ! Ils n’en bénéficieront pas, parce qu’ils se sont rendus ! Ne pensez même pas un seul instant qu’ils sont vivants ou en liberté. Les soldats qui ont été fait prisonniers, sont condamnés ! Ils ne reverront jamais Lordaeron ! Que cela nous serve de leçon à tous ! Quelque soit notre ennemi, il ne nous épargnera pas ! La réédition ne doit même pas vous effleurer l’esprit. Si vous vous rendez, vous êtes déjà mort ! Il n’y a qu’une seule option pour nous : le combat. Pour chaque écarlate tué, éradiquez dix ennemis ! Pour dix écarlates tués, tuez-en vingt ! Chacun d’entre vous, chaque combattant, chaque soldat, chaque officier, doit devenir une véritable forteresse à lui seul ! Faites honneur à notre héritage ! Faites honneur à Lordaeron et à ses armées réputées pour leur bravoure et leur valeurs ! Montrez à l’ennemi que rien, ni personne, ne viendra à bout des ordres écarlates. Nous poserons le pied en Norfendre et nous écraserons tous les ennemis qui oseront s’opposer à nous ! Gloire à Abbendis ! Gloire à la Lumière ! Gloire à l’Assaut ! » Vociféra Sonnecor.
Les hommes d’équipage lui firent écho. Il fallait attiser la ferveur et la foi. Le travail psychologique, qu’exerçaient les officiers sur les hommes, devait être constant. De nombreux éminents membres de la Croisade, et de l’Assaut à présent, étaient des rhétoriciens accomplis. Leur but était de jouer sur la peur, l’espoir, l’amitié et la confiance qu’entretenaient les hommes à leurs égards. Leurs méthodes : l’utilisation d’informations simplifiées, d’arguments sophistes et d’éloges panégyriques. A terme, les soldats devaient être capable de comprendre que la Croisade écarlate représentait le seul refuge de l’humanité et que la désertion signifiait, le plus souvent, la mort ou la résurrection en non-vivant. Et pour bien des officiers, cette manipulation psychologique était nécessaire, au vu des circonstances.
« - Et maintenant : adressons nos adieux à nos frères tombés au combat. » décréta Sonnecor en se tournant vers le premier corps déposé sur la planche. Il claqua des talons et salua, rapidement imité par les autres hommes d’équipage. Dallaire adressa un second signe aux deux matelots tenant la planche. Ils levèrent alors celle-ci. Le corps roula, puis tomba par-dessus-bord. Le son de la chute dans l’eau produisit un son mouillé, presque étouffé. Quelques écarlates frémirent. Le deuxième corps fut alors amené. L’opération se renouvela. Puis le troisième corps. Le quatrième. Une noria de cadavres passa sous les yeux rougis des écarlates présents sur le pont.


Dernière édition par Othon Sonnecor le Jeu 8 Avr - 16:11, édité 2 fois

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Re: Journal d'un capitaine écarlate en Norfendre.

Message  Othon Sonnecor le Jeu 8 Avr - 16:09

Sonnecor n’observait plus les cadavres. Un grand corbeau venait de se poser sur l’une des victimes. Le charognard toisa le capitaine de son œil rond. Immobile. Pétrifié, Sonnecor ressentit des frissons parcourir son échine. Pour une raison inconnue de lui-même, il lui était impossible de se déplacer pour chasser l’oiseau. Une trop grande peur le paralysait sur place. Il détourna le regard et reporta son attention sur l’équipage. Mais il sentait que le volatile continuait de le toiser de son œil rond, sans pupille. Finalement, quelques minutes s’écoulèrent et il déploya ses ailes, avant de prendre son envol. Son ombre imposante, traversa le pont alors qu’il filait en direction du Nord. Sonnecor reprit son souffle, apaisé. Mais comment expliquer son attitude face à cet oiseau grotesque ? A bien y repenser, il n’était pas si effrayant que ça, pourtant. Mais Sonnecor n’en était pas certain. Ce corbeau là, avait quelque chose de terriblement angoissant.

Et tandis que le navire s’éloignait, il laissait sur son sillage des dizaines de corps qui remontèrent à la surface, figés dans la mort.

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