Un livre de cuisine [Amelia Palenboeuf]

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Un livre de cuisine [Amelia Palenboeuf]

Message  Ludjana le Sam 17 Avr 2010, 21:24

[HRP: Ceci est l'histoire d'Amarhante. Vu le taunt fréquent du nom, j'ai préféré concilier. Ce disant, il est hors de question que je rename, compte tenu de l'extraordinaire commun du pseudo -Qui a motivé ce choix d'ailleurs. Pour toutes remarques à ce sujet, cliquez sur la croix blanche sur fond rouge en haut à droite. Pour le reste, bonne lecture. Le traité est volontairement plus léger et « humoristique » que les autres de mes récits, sans pour autant, j'espère, trop faire dans la caricature.]

~ Combichrist ♪ Today we are all demons ~




    Préface - Du lexique en cuisine



« Alors, les enfants, qu'est-ce que vous voulez devenir, plus tard ?
_Moi chrai champion d'la Garde !
_Moi chrai l'plus grand mage du Royaume !
_Moi chrai conseiller du Roi !
_Ben moi chrai princesse !
_Et moi chrai un paladin et je pourfendru des dragons !
_Moi chrai l'plus puissants des guerriers d'l'arène du sud !
_Et ben moi chrai fleuriste ! »


La plupart des histoires de héros fonctionnent comme des recettes répétables à l'envi, dont varient seulement quelques épices. Prenez la viande: Un jeune morceau fraichement découpé hors de son cadre, prometteur, réservez-le bien saignant et encore assez nerveux -Plus savoureux. Prenez l'accompagnement: Un gros tas de légumes décérébrés juste là pour mettre la viande en valeur, bien découpés, bien mous, en surnombre et un peu insipides, sinon c'est moins digeste. Et surtout, prenez l'essence même du plat, ce qui fait la différence: Le liant, la sauce. C'est là que réside vraiment la nuance, plus que dans la texture du héros. Ce qui relève. Ce liant, c'est ce qui change le péon en héros, ce qui le transforme en morceau de choix. C'est, invariablement, l'artéfact antique revenu d'ailleurs, l'épée arrachée d'un rocher, le casque qui fait des yeux brillants dans la nuit, les gants qui broient des oeufs primordiaux accueillant l'essence de la vie éternelle, la petite boite qu'il ne fallait pas ouvrir.

Cette histoire ne change pas la recette, bien au contraire. Elle la suit, à la lettre, à la virgule, au coin corné. Ici, la viande est un pur produit des Carmines qui fleure bon le grand air, l'accompagnement en provient également parce qu'on aime le local, puis ira s'encanailler d'une julienne d'ailleurs, la sauce, elle, est un vieux livre.

Ce genre de vieux livre qui ne vous donne aucune envie de parcourir ses pages. Ce genre d'ouvrage qui, sans avoir d'oeil, sans avoir de voix, sans pouvoir même bouger, vous semble doué de vie. Et d'un caractère mauvais. Il en irradie de quelque chose de sombre. Quelque chose de malsain. Ses vieilles pages n'attendent que le courant d'air qui les fera battre, et s'arrêter sur quelque rituel impie prompt à posséder l'esprit du pauvre hère qui irait poser les yeux sur ses quatrains pervertis. Quelque chose, enfin, qui n'aurait dû jamais se retrouver entre les mains d'une demoiselle qui chérissait l'ambition d'être fleuriste, et d'avoir au moins sa maison. Avec un petit jardin et un potager aménagé. Parfois, une épice de valeur donne toute sa consistance à une viande présumée insipide. Comment a-t-elle pu se retrouver là ? Les maladresses arrivent. Les quiproquos et inattendus également. Un échange, une attaque, une méprise, un héritage, un oubli dans une malle, un déménagement, une autre méprise, un rachat de ferme dans un recoin perdu et campagnard. Une fillette curieuse qui ouvre toutes les malles du grenier que son père a décidé de lui laisser comme domaine d'exploration -Dehors c'est dangereux pour une jeune fille.

Quand la petite main effleura la couverture faite d'un cuir étrange et clair, le vieux grimoire s'éveilla, s'attendant à trouver l'âme avide d'un arcaniste presque acquis à sa cause dévorante. Déçu de trouver cet esprit faible, la noire conscience s'apprêtait à se rendormir, quand on l'ouvrit avec curiosité. Ouvrant ses pages malgré lui sur un rite d'augure basé sur force tripes et parjures, une voix paternelle vint briser le silence outragé de son éveil pâteux.

« Qu'est-ce que t'as trouvé pour crier comme ça ?
_Ben je sais pas, papa. C'est un livre de cuisine, fit la jeune âme, observant les dessins. Mais c'est moche et ça pue.
_Garde-le quand même, une bonne épouse doit savoir préparer de bons petits plats ! »

Un haussement d'épaules juvéniles, et le grimoire se trouva gardé sous le bras. Il ignora les petites mains qui l'ouvraient fréquemment, attendant son héros véritable, de quoi en faire vraiment tout un plat. Patience est mère de vertu, et la vertu n'est pas le propre des vieux maléfices. Faute de grives, on mange des merles. La chose grogna, tenta d'effrayer, manqua de finir au feu par mégarde, et finalement, choisit la voie de l'élevage, plutôt qu'attendre encore un gros gibier et de risquer d'être faisandé, ou trop cuit. S'insinua dans le jeune esprit, et murmura dans ses rêves, jusqu'à créer un lien, malgré son mépris doublé de dépit.

Ainsi commence le récit de la vie d'une héroïne qui provient des pâturages. Amelia Palenboeuf.

« Non, non, c'est pas un nom qui... Enfin, il faut quelque chose de mieux.
_Ben il a quoi mon nom ?
_Il faut quelque chose qui puisse... Enfin, tu veux être une grande héroïne, non ?
_Ben...
_Ca ne va pas de toute façon. Pal', Pal, tu peux garder, ça ressort très bien. J'aime les pals.
_C'quoi un pal ?
_C'est rien. Bon, et ton prénom... Hm.
_Rose !
_Non.
_Ben quoi ?
_C'est non. Ce n'est pas assez... Impressionnant. Tu vois, si tu veux, hm, ouvrir ton restaurant, petite, il faut... Enfin, il faut quelque chose de plus mystérieux. Qui attire. Tu comprends ?
_Aaah... Alors, une autre fleur !
_Pas tulipe.
_Ah, euh... Bin... Un truc étrange ?
_Oui.
_Rhododendron.
_Essaie encore.
_Euh... Cyprès ?
_Pas musical.
_Euh... Amarante !
_Ah ! Ca, c'est très bien. Ecris-le sur mes pages, là, à l'avant. Et écris bien.
_A... Ma... RRRrrrrhaaante ! Pal'.
_... Tu l'as mal écrit.
_Ho, j'peux t'arracher une...
_Non !
_...
_... Stupide petite... Hm. Ca ira. Amarhante avec un h. On se contentera de prononcer, va.
_Tu aimes les fleurs ?
_Plus de questions. Travaille. »

Il est rare de voir un livre trouvant quelque chose de lourd à digérer. Toujours est-il qu'au prix d'efforts discrets mais répétés, à quatorze ans, la nouvelle Amarhante réussit pour la première fois à conjurer.


Dernière édition par Liucia le Jeu 22 Avr 2010, 13:36, édité 4 fois
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Re: Un livre de cuisine [Amelia Palenboeuf]

Message  Ludjana le Mer 21 Avr 2010, 07:21

    Chapitre I, Où la mayonnaise ne prend pas



« C'est quoi cette merde ? »

C'est ainsi que les problèmes commencent. C'est une erreur de débutant, qu'on peut faire même en étant confirmé. Un ingrédient pas frais, une poêle pas assez chaude, un manque d'huile, et c'est tout qui est bon à donner aux cochons, avec la confiture. Là où ça a manqué d'huile, en l'occurrence, c'est entre le père de notre viande principale et son diablotin un peu aigre. Et rien qu'à voir le faciès paternel, la jeune fille se doutait qu'elle avait mis du citron dans le lait.

« C'est, euh... C'est mon ami ? »

Elle serra si fort le diablotin dans ses bras qu'il émit un gargouillis de bon aloi, tout en agitant ses petites jambes dans le vide avec véhémence. Le brave paternel, lui, secoua la tête, ouvrit, ferma la bouche, saisit sa fourche, renonça pour son coutelas, renonça pour une droite dans la mâchoire juvénile, et finit sur un soupir. Chercha ses mots longtemps.

« Tu veux dire... C'est ce genre de truc que tu faisais toute seule dans le grenier ? »

Dans les faits, ça n'était pas tout à fait exact, puisqu'il lui arrivait aussi de ranger ses affaires, d'essayer les robes de sa grand mère Hania -Très coquette en son temps- ou de tricoter des pulls à tous petits bras pour son ami précédemment nommé, qui portait d'ailleurs un échec retentissant de bonnet à pompon. Elle finit par libérer la bestiole de son étreinte, baissant les yeux au sol, et de hocher légèrement la tête. Ce genre d'excuse ne prendrait pas et ne ferait qu'empirer la saveur de la soufflante à venir. Le diablotin rua derrière une caisse, se cacha à la faveur d'une poutre dont dépassait seulement une de ses oreilles tremblotantes.

« J'vais en parler à ta mère. »

La trappe du grenier refermée, elle était seule, du moins techniquement. Dans la soupe de sueur qu'elle commençait à faire, se rajouta très vite ce qui avait été filtré l'instant d'avant, le petit démon venant chercher un câlin à sa maîtresse qui s'assit sur ses talons, le regard vide et les mains moites. C'était mauvais. Elle en avait les larmes aux yeux.

Depuis les ténèbres obscures qui conviennent aux personnes et artefacts de son rang, l'antique livre profane s'entrouvrit, et sa voix familière commença à résonner dans l'esprit de l'invocatrice.

« Ton sens de la répartie me stupéfie.
_Oh, ça va, hein...
_Ne continue pas sur cette lancée. Bien. Maintenant que tu as tout gâché, aie au moins l'amabilité de me cacher avant qu'on te brûle en place publique, j'aimerai survivre à tes idioties.
_Papa f'ra jamais ça !
_Ils le font tous quand ils savent. Je t'ai souvent prévenue. Fais-le. Tiens, d'ailleurs, tu avais un cousin plutôt prometteur, me semble, peut être pourrais-tu lui léguer un petit quelque chose qui me contiendrait.
_T'crois pas qu'ils font se méfier ?
_Pas si tu lègues d'autres choses insignifiantes à d'autres.
_Papa sait pas lire.
_J'oubliais où j'étais tombé... Bon, bon, hm-hm. Faisons un point, veux-tu ? Ca fait des mois que tu ne progresses pas, que tu te perds dans des excercies qui ne te seront jamais aussi utiles que le précieux savoir que je te distille et dont tu es incapable d'apprécier la portée et la valeur, et pour couronner le tout, tu as fais montre de suffisamment d'imprudence pour que le premier péon venu vienne découvrir que tu passes ton temps à papouiller un machin tenant plus de la chèvre que du Néant. C'est bien ça ?
_... Le concours de cuisine sert pas à rien, j'peux devenir très r'connue et tout et c'est c'que t'veux !
_Le poids politique de la meilleure popotière des royaumes de l'Est me laisse assez froid, en effet.
_Tu comprends rien à l'art, t'façons.
_Ma puce, je suis un livre, je ne mange pas.
_T'peux essayer !
_Range ta sauce et ne me tache plus jamais.
_Ca m'avait échappé des mains... »

La trappe s'ouvrit grand sur cet instant, alors que le silence, lui, se refermait. L'expectative dura quelques instants, avant que le père ne fasse signe à sa fille d'approcher. Sur un ton de conspirateur, congestionné et rouge comme une écrevisse rescapée, il souffla.

« Ta mère veut savoir si ta bestiole peut écosser les haricots. »

Le cri psychique que le livre envoya résonna longtemps en une migraine douloureuse dans l'esprit d'Amelia. Toutefois, la cuisine fut gourmande et jamais on n'avait tant mangé de choses à cosses dans la demeure Palenboeuf. Auprès du foyer, à côté du chien, trônait désormais le ventre imposant d'un diablotin dont les farces mineures valaient largement son travail auprès du fourneau, notamment dans le four qu'il savait rallumer plus vite que le meilleur des briquets à amadou. La mixture prenait un tour passable, à force d'être rallongée.

Mais chaque chose a une fin, et un plat si mal fagoté -Au moins autant que le diablotin ou les haricots verts- finit par peser même aux estomacs les plus endurcis. Seule Amelia ne semblait pas s'en lasser, s'enfermant toujours davantage entre son livre, sa cuisine et son seul et étrange ami. Ce ne fut pas les voisins qui furent la cause du changement, puisqu'ils étaient trop éloignés pour se douter de quoi que ce soit, ce ne fut pas les divers bris ou blagues du diablotin obèse qui achevèrent la légendaire patience des gens qui ont été pris en siège de façon quasi traditionnelle siècle après siècle, mais l'âge, tout simplement. Les parents s'inquiétaient de voir leur fille rester sans compagnons, de ne jamais la voir aller s'enticher des étalons qu'ils avaient beau lui présenter et qu'elle fuyait sans même y penser un instant. Elle était fille unique, ils étaient vieux parents. Même les fêtes données avec les soldats et les jeunes hommes de la région n'intéressaient leur fille que parce qu'elle pouvait nourrir la populace, et les approches maladroites des divers hommes faisaient toujours choux blanc.

« Tiens, c'sont nos économies.
_Mais P'pa... Pourquoi ? Enfin, je...
_C'pour toi, pour qu'tu montes à la ville. T'es grande maint'nant, s'rait temps que... Qu'tu quittes le nid, mon p'tit merle !
_Mais... 
_T'es débrouillarde, tu t'en sortiras très bien !
_Mais j'suis bien, ici, avec vous !»

Le regard paternel varia, prit une teinte de tristesse contagieuse, comme l'odeur d'un camembert dans une cave.

« Vaut mieux qu'tu partes. On fait ça pour toi. »

Cette fois-ci, c'est le rire du livre, même étouffé sous une couverture épaisse, qui ne la quitta pas des trois jours qu'il lui fallut à dos de bourriche pour arriver à la ville blanche. Elle posait le pied en Hurlevent. La foule lui paru d'une densité affreuse, elle se recroquevilla sur le dos de son vieux cheval de bât. Relevant les yeux vers les statues gigantesques dans un élan de courage, le vertige qui la prit la fit s'évanouir dans l'instant.
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Re: Un livre de cuisine [Amelia Palenboeuf]

Message  Ludjana le Sam 01 Mai 2010, 22:03

    Chapitre II, Où l'on distingue des condiments



Lorsqu'elle rouvrit un oeil, elle était blanche comme le lait caillé, et avec à peu près la même aigreur sur les lèvres. Penchée sur elle, deux grands yeux noisette encadrés de cils clairs, cernés par une peau couleur chocolat. Elle lui sourit, niaisement, manquant de lui faire la remarque comme quoi elle ferait un parfait fondant à la crème, préférant saisir la main qu'elle lui tendait. Elle se redressa, le vertige encore présent.

« Hm... Ca va ? »

Lança comme première réplique de bon aloi la jeune femme qui lui faisait face, les poings à présent sur les hanches, qu'elle avait de serrées dans un pantalon de cuir et de liens tressés. Ama' leva le nez vers les statues imposantes, renonça la seconde suivante, et hocha la tête sans trouver mot à dire pour ne pas mentir.

« Hm... Tu es perdue ? »

Perdue avant d'être rentrée, même le pain rassis savait mieux faire. Notre héroïne qui n'en incarnait pas la crème de la crème opina encore une fois du chef, rencontrant en réponse le soupir de sa ramasseuse.

« Hm... Tu es muette ? 
_Euh, euh ! Non, non, pas du tout. C'est que...
_Tu es perdue.
_Voilà.
_C'la première fois qu'tu viens ici ?
_C'est ça.
_T'viens d'où ?
_Des Carmines ! »

Un sourire entendu se dessina. Elle, fit une petite moue. Les gens de la ville, quand ils avaient ce genre de sourire, c'est qu'ils se disaient, « Ah, un péon ! » Et les gens de la campagne faisaient cette petite moue, qui entendait « Ah, une main sans cal ! » C'était un genre de tradition. Une entrée classique avant d'attaquer la teneur de la conversation. Ceci fait, un petit silence plana -Le temps de digérer la confrontation- mais pas pour Ama', qui pouvait entendre les réprimandes moqueuses de son livre enfermé. Ce fut la viande d'élevage -Celle des villes- qui s'exprima en premier, plus sèche et nerveuse.

« Bon, alors je vais te montrer les coins. On se perd facilement, quand on connait pas.
_C'est gentil, murmura-t-elle avec son légendaire sens de la répartie vive.
_C'est rien, » fit-elle en prouvant qu'elle avait au moins la même mesure de la réplique.

Le silence se refit, un petit instant, alors qu'elle lui faisait signe de la suivre. La découverte de la ville fut tout aussi vertigineuse que la première rencontre avec l'avancée de la Vallée des Rois, mais la viande des Carmines cette fois n'allait pas se répandre en sauce sur le pavé -Ca n'est pas fait pour ça. Elle vit le quartier commerçant, bruyant et vertigineux, la Cathédrale de Lumière qui lui plut instantanément, le quartier nain qui la fit tousser, le quartier des mages qui la repoussa un peu, les canaux autour desquels elles se mirent spontanément à courir en riant, malgré la lourdeur de la charge de notre héroïne. La vieille ville, elles y passèrent à peine un instant, finirent par s'échouer auprès du parc avec le coeur battant. Après quelques heures à parler des nuages et de leurs orteils, la nuit avait décidé de leur faire aller dans leur chambre sans avoir le dessert. En quête d'auberge, la viande d'élevage, qui se nommait Ophycia, glissa un savoureux conseil.

« Prends ta chambre pour plusieurs jours, c'est vite cher, et t'en auras besoin si tu veux te poser un peu, le temps de trouver du travail. Même si ça va vite quand on sait où chercher.
_Euh, ouais, fit Ama', qui ne faillissait pas à sa réputation d'oratrice.
_Viens, j't'emmène à un coin que j'connais. T'as combien sur toi ?
_... Oh, non. Oh, non...
_Quoi ?
_Je r'trouve plus ma bourse... »

Trois minutes d'évanouissement suffisent à ce qu'un vin tourne au vinaigre. Ama', bonne pâte, se dit qu'elle l'avait perdue quelque part en route, et se mit à courir la ville dans un sens puis dans l'autre, comme on touillerait de la mélasse pour retrouver sa bague. Point de fève cependant, le repas s'annonçait frugal. Devant la détresse de sa propriétaire, et sous les quolibets de son dictionnaire des ombres, même son diablotin se mit à la recherche, courant le pavé de la capitale au mépris -Et surtout à la méconnaissance- des lois. Au détour d'un canal, une odeur nauséabonde de quelque chose de trop brûlé se laissa sentir. Un bruit de pétoire et de heurts de métal se fit de plus en plus fort. Posant pied à terre, assis sur sa mecabécane, un homme souriait. Candide, elle répliqua.

Quelques jours plus tard, elle était un peu plus installée. Squatteuse provisoire du petit coin à vivre d'Ophycia, elle faisait mine de ne pas se douter des affaires de cette dernière, tout comme elle faisait semblant de ne pas voir la teneur des nouveaux liens qu'Ama' avait tissé presque spontanément dans la ville, à la grande satisfaction d'un gros livre qu'elle ouvrait dans le silence et le recueillement sans pourtant le lire. C'était comme du citron et du lait, c'est très bon proche, mais trop mélangé ça fait des grumeaux. Toutefois, le mélange avait un goût plaisant, surtout les soirs après quelques bières. Sur un coup de tête et après avoir vu une affiche offrant un travail un peu dangereux à des jeunes gens solides, elles partirent de la ville bras dessus bras dessous, alléchées par l'offre en or. Il faut bien vivre, et force était d'avouer que le vin coulait davantage que les ressources.

Ca faisait une semaine qu'elle était partie de chez elle quand Amarhante tua son premier homme. C'était presque un malentendu, elle voulait surtout l'assommer, et avait été incroyablement surprise de l'assaut. On lui avait dit qu'elles devaient récupérer de la marchandise volée, personne n'avait précisé qu'il y aurait des gardes, encore moins des couteaux, et encore moins qu'on la prendrait pour du gibier. L'onde ombreuse avait quitté ses mains en un réflexe, son diablotin, lui, eut moins de mal à retrouver des habitudes antérieures à son expertise des haricots. Ophycia, devant le peu d'instinct de sa comparse d'infortune, manqua de lui adresser des mots vifs et bien sentis pour donner un peu plus de teneur à l'accompagnement, mais devant ses yeux pleins de larmes et de terreur, elle renonça. Elles rentrèrent, plus riches et silencieuses.

« Tu vois, je commence à être fier de toi. Tu es enfin parvenue à projeter l'ombre, » lui glissa le sombre ouvrage, le soir.

Elle ne répondit pas, serrant le petit diable contre son coeur. Mais elle ne pleura pas.
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Re: Un livre de cuisine [Amelia Palenboeuf]

Message  Ludjana le Ven 04 Juin 2010, 11:38

    Chapitre III, Où le soufflé retombe, mais où le lapin suffit


« C'est la fête du printeeeemps ! »

Sur ce cri aigu et perçant, Amélia réveilla Ophycia, ainsi que ses voisins, et que les voisins de ses voisins, et en fut quitte pour quelques chapelets d'injures. Guillerette, elle gagna la rue, puis l'avenue, puis les portes de la ville, puis enfin la forêt. S'étirant, elle inspira l'air, cherchant les autres péquenots comme elle qui avaient revêtu les oreilles de lapin traditionnelles. Et, au grand désespoir du livre qu'elle se trainait malgré tout, elle en trouva.
Oubliés les tourments du mercenariat, oublié le sang sur les mains, comme un lendemain de cuite quand on boit beaucoup de thé -Et elle commençait à s'y connaître en cuite. Elle faisait mine de vouloir rester raisonnable à l'avenir, mais il fallait bien que jeunesse se passe, comme disait sa mère et la sienne avant elle. Oubliés donc, au profit d'un petit panier et d'une chasse aux oeufs avec beaucoup d'enfants, d'inconnus et de rires. C'était léger comme une verrine de mousse au citron, c'était frais comme une pointe de menthe, des idées germaient dans sa tête pour une fête improvisée ici où là, bref, la ville lui paraissait moins désagréable lorsqu'elle n'y était pas. De chocolats en fleurettes, de fleurettes en graines, de grains en pains, elle devait avoir parlé avec les trois quarts des matrones d'Elwynn et bien les deux tiers de leur progéniture. Le livre s'échinait à hurler dans son crâne, faisant un fort bel effet de caisse de résonance, pour finir elle avait un mal de crâne à faire perdre ses cornes à un Tauren.

« Tu crois que c'est comme ça que tu vas devenir quelqu'un ?
_J'ai une recette pour cuisiner l'agneau, j'ai cru que ça leur plairait, lâche-t-elle piteusement alors qu'elle rentrait dans la ville, son petit panier plein.
_Non, sérieusement, non. Tu vas me faire le plaisir de reprendre tes études avec assiduité, d'autant plus que tu as projeté l'Ombre. Si tu l'as lancée, c'est qu'elle est en toi, si tu ne la canalises pas, elle va te dévorer. Compris ?
_Oui m'sieur. »

Oubliant de lui mentionner qu'elle ne connaissait pas d'Assiduité, elle trouva une place au hasard, quelque part où le silence régnait, et ouvrit son livre pour lire, lire, et lire encore, tentant d'oublier les rires alentours et la gaité qui avait gagné jusqu'au squat d'Ophycia, les bougons de ce matin allant et venant, joyeusement affublés des oreilles qu'elle avait rageusement rangées au fin fond d'un sac. Quelques heures, quelques journées, elle restait assise à lire et à apprendre, pleine d'une volonté furieuse aussi implacable qu'une épice de Norfendre, quand un parfum venu de là bas vint lui percuter les narines. Car à ce stade, chatouiller n'est pas de mise.

Elle releva la tête, vit un cavalier, lui sourit, rabaissa la tête, se fit injurier par son livre, releva la tête encore. Le cavalier la regardait, et son cheval était mort. Mort, raide, canné, tout en os et en lambeaux. Elle cilla, déglutit, s'attendit à ce que sa vie entière défile devant ses yeux, elle n'obtint qu'un.

« Quoi, y'a un problème ? »

Qui signifiait clairement qu'il y en avait bel et bien un, mais qu'il fallait mieux aller le chercher ailleurs s'il l'était. Elle ferma son livre pour le faire un peu taire, observa les alentours, et se redressa.

« Vot'cheval, il est pas un peu crevé ?
_Non. Sérieusement. C'est vrai ? Merde alors ! »

Fit le cavalier lui aussi doté d'une éloquence princière, qui grogna bas et roula des yeux. Elle plaqua ses poings sur ses hanches, le livre abandonné derrière elle, qui évita soigneusement de remuer ses pages. Présentons le dit cavalier. A ses cheveux, c'était un nordique, à son armure, un soldat de longue date, à son maintien, un homme robuste et fier, à la gueule qu'il tirait, une prison de gangrorcs. Elle tenta un sourire qui lui fut récompensé par un claquement de langue méprisant, elle se racla la gorge et saisit son courage pour s'avancer davantage. Le livre ne se manifesta pas, personne ne lui vint en aide; le drame arriva. La jeune viande des Carmines avait trouvé dans l'épice du Norfendre son premier rencard.

« Ne revois plus jamais ce type.
_Et j'lui dis quoi pour ce soir ?
_Rien, puisque tu ne vas pas le revoir.
_Ca serait pas très poli.
_Certes, hésita le livre avant de mimer un soupir dans un tour de page, mais ça n'est pas un garçon pour toi.
_Ben, comment ça ?
_Il monte en cheval mort et porte un emblème que tout le monde connait ?
_Je parle à un livre.
_Ca n'est pas la même chose. Allez, au travail.
_Écoute, je vais t'apprendre un truc. Tu peux dire ce que tu veux, mais quand on invite quelqu'un à manger, c'est sacré. Alors cette fois... Cette fois... Ben tu vas la fermer. »

A la grande stupeur du paquet de pages, elle lui claqua la couverture et se remit aux fourneaux, pour finir par partir sans lui. Tout premier rendez-vous est un peu raté. C'est comme un soufflé, vous avez beau faire, il finira par ressembler à une crêpe, une ruine, un grand brûlé ou à une pâte molle. En l'occurrence, ce qui gâcha légèrement le premier rendez-vous, c'est qu'Amarhante n'avait pas trop compris que ç'en était un, et, fière de son invitation, rameuta les gens qui voulaient bien venir. Elle cuisina pour cent, distribua à qui voulait dans le squat, et ils mangèrent pour quatre vingt. Ca laissa vingt part pour trois, puisque seule Ophycia eut le courage stomacal de venir partager une sorte de banquet avec un homme capable d'avoir comme monture une bête claquée, et qui plus est de la garder à portée olfactive lors d'un pique-nique improvisé. Ils parlèrent de la guerre, des fronts, des orcs, de la sauce qu'il restait un peu là, du mercenariat, de la mer, des blessures de guerre et de je reprendrai bien du dessert. Pour finir, c'était suffisamment franc et sans prétentions pour être malgré tout une réussite, et quand ils se séparèrent, ce fut avec le sourire et sans aucune promesse. Amarhante était stupidement souriante, Ophycia légèrement rougissante.

« Allez, tu es contente ? marmonna l'ouvrage.
_Très. Y paraît que je cuisine mieux que les gars de l'armée.
_Quel mérite. Et ce travail ?
_On s'y remet. Tu sais, j'ai une idée avec tous ces lapins !
_Arrête de chantonner. Et enlève ces oreilles ! »

Dans le squat, on supporta mieux la nouvelle venue, surtout depuis qu'on savait pouvoir venir jouer les pique assiette. A son grand bonheur, on lui offrit des fleurs, d'autres chocolats et quelques bons plans. Un homme du coin souffla aux deux jeunes filles qu'il y avait de bons plans juteux à la Baie, alléchées, elles se décidèrent à y faire un crochet. Non sans qu'Amarhante ne se renseigne sur le gâteau au rhum.

« Tu changeras jamais. »


Dernière édition par Ludjana le Mer 27 Oct 2010, 07:47, édité 4 fois
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Re: Un livre de cuisine [Amelia Palenboeuf]

Message  Ludjana le Ven 04 Juin 2010, 12:07

    Chapitre IV, Où l'on découvre l'intérêt du sel


La Baie du Butin était principalement connue pour ses pirates, ses gobelins et ses alcools. Et à raison, car en dehors de ceci, force était d'avouer qu'il n'y avait pas grand chose -Même si Amélia trouva un vif intérêt aux noix de coco. De la richesse promise, il n'en resta pas grand chose, l'enthousiasme des demoiselles devant les étals du bar de la cité coulant le navire de leurs maigres tentatives d'être raisonnables et prévoyantes, la phobie d'Ophycia pour tout ce qui était bateaux et « trucs trop lourds pour flotter » achevant d'amenuiser les missions. Elle se serait écoutée, elle se serait faite engager en mer aussitôt, mais le tangage au sol ainsi que les arguments fermes de celle qui commençait à devenir une amie la firent temporiser son engouement. Un excès de sel pouvant écoeurer au lieu de relever. Elles en furent quittes pour quelques mémorables soirées qui ne leur laissèrent pourtant que quelques souvenirs embrumés, et seraient reparties à peine plus fortunées et pas mal imbibées s'il n'y avait eu une soirée.

Amélia n'était pas une héroïne, c'était une erreur de choix commise par le destin. Les pots devaient se ressembler, l'étiquette était peu sûre. Cependant, elle avait attiré l'attention de quelques personnes malgré tout, qui s'intéressaient à son « don particulier » pour les ombres et d'autres petits détails, sans savoir qu'ils étaient le fruit de quelques années à mijoter. Ce soir-là, elle croisa l'une des personnes dont elle avait relevé l'intérêt, et qui, pour sa part, la fascinait sans mesure. Elle croisa un démon. Ah, bien sûr, il y en avait des tas déjà, mais il y avait de quoi faire tout un plat de celui-ci, puisqu'il se baladait sans invocateur. On pouvait toutefois ne pas aimer le goût, puisque la présentation était spéciale, Ophycia ne l'aima pas d'emblée. Amélia, elle, buvait ses paroles et restait absorbée, émerveillée, certains se laissèrent penser qu'elle aurait aimé gouter.

Ce qu'il se déroula exactement, aucun témoin ne put en parler, mais après qu'elle lui ait montré, très fière, comment elle avait réussi à maquiller son diablotin en lapin pour qu'il puisse la suivre partout à loisir, ils s'éloignèrent de la ville pour qu'il lui « montre quelque chose », et Ophycia suivit. Quand elles revirent à la Baie, l'homme qui les avait attirées à l'extérieur n'était plus avec elles, Ophycia montrait d'assez laides marques de brûlures, Amélia était tout à fait silencieuse, son lapin dans ses bras; et le livre jubilait. Revenues à Hurlevent, elles avaient regagné leur sourire, mais, déterminée à contrôler mieux ses éclats en condiments divers qui ajoutent du piquant à l'histoire, elle se décida à rencontrer les personnes que son livre ne cessait de lui indiquer, venant à l'Agneau Assassiné à contre coeur. Tout le monde savait qu'un agneau, c'était une viande tendre à traiter avec délicatesse.

Ce soir-là, rien ne se fit attendre, ni l'entrée explosive d'un gnome atteint d'assez nettes commotions cérébrales, ni l'invocateur de pianistes squelettes, ni la fille perdue qui cherchait simplement un peu de compagnie et vint leur saupoudrer l'irréelle réunion de touches de cynisme. Toujours est-il qu'il ressortit une digestion plutôt agréable du plat aléatoire, ainsi qu'une proposition qui lui trotta longtemps dans la tête. Ophycia y était opposée, le livre très favorable. Pesant le pour, le contre et la farine, elle méditait devant son gâteau du soir quand elle choisit. Après tout, entre un parfait inconnu et des gens qui ne savaient pas traiter la viande, son choix était fait. Elle prit la plume, un feuillet, et s'installa.

Monseigneur Yiddir,

« Non, ça ne va pas du tout. »

Salut.

« Encore moins. C'est un employeur ou un pote de beuverie ?
_Pour l'instant, ni l'un, ni l'autre, bougonna-t-elle.
_Alors du respect, mais pas obséquieux, et...
_C'quoi obséquieux ?
_Par le Né... Bon, je vais te la dicter. »


Sieur Yiddir,

Si vous me faites l'honneur de vous rappeler et de ma personne et de la proposition que vous m'aviez faite, je suis Amarhante Pal'...

« Et c'est en cet instant que ton orthographe va te couter cher.
_Oh, la paix, toi. »


Sieur Yiddir,

Si vous me faites l'honneur de vous rappeler et de ma personne et de la proposition que vous m'aviez faite, je suis Amarhante Pal', à qui vous aviez offert de l'essai d'un emploi à l'intendance de l'entretient du confort et du bien être et des personnes et des lieux de votre Maison.

« On peut pas écrire juste bonne à tout faire ?
_Non, on ne peut pas, non. »

Sieur Yiddir,

Si vous me faites l'honneur de vous rappeler et de ma personne et de la proposition que vous m'aviez faite, je suis Amarhante Pal', à qui vous aviez offert de l'essai d'un emploi à l'intendance de l'entretient du confort et du bien être et des personnes et des lieux de votre Maison. Rappelant notre accord sur l'échange d'une part de votre savoir contre mon labeur et mon labeur seul, j'aimerai vous rencontrer de nouveau au lieu de votre choix afin d'aviser d'une plus entière et durable collaboration. Veillez agréer, monsieur...

« Mais j'ai pas compris la moitié des mots, là, c'est compliqué pour faire compliqué... Il va savoir que c'est pas moi qui ait écrit ce truc ?
_Bah, montre donc ce que tu ferais, toi ? »

Monsieur Yiddir,

Vous m'aviez proposé de faire la cuisine et le ménage chez vous en échange d'argent et de cours donnés par vous sur ce-que-vous-savez. Tant que vous ne touchez pas à mon âme, c'est d'accord, on se rencontre où vous voulez tant que ce n'est pas un coeur de volcan ou qu'en sais-je, riez pas, on m'a déjà fait ce genre de propositions.
Portez vous bien et que la Lumière vous garde !

« Tu es sûre de toi pour la signature ?
_Ben, quel est le problème ?
_Je désespère.
_Ca c'est un problème, pour sûr. Tu veux qu'on parle ?
_Non. Non, non, ça va aller. Envoie bien ma lettre, ceci dit.
_Oui oui, évidemment. »

L'histoire ne dira pas celle qui fut envoyée, mais le lecteur avisé l'aura deviné. Elle préférait toujours les saveurs authentiques.
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Re: Un livre de cuisine [Amelia Palenboeuf]

Message  Ludjana le Mer 27 Oct 2010, 09:30

    Chapitre V, Où on laisse le vin mûrir


« Bonjour Seymour ! »

Sur cette exclamation commencèrent la plupart de ses journées estivales. Fi des champs et des fruits, et fi même de l'abattage des jeunes bêtes, elle avait comme devoir un fond de ménage, une louche d'intendance et une livre de diplomatie. Car bonne à tout faire dans la demeure Al-Rakim ne signifiait pas seulement jouer du plumeau, il fallait d'abord convaincre le plumeau qu'il était l'heure de travailler. En effet, la plupart des objets et décors de la demeure étaient doués de voix et pas moins de caractère. Bonne pâte de nature, cela fit bon ménage, puisque devant l'extraordinaire Ama' se contentait souvent d'hausser les épaules et de gouter avant de juger.

Seymour était un allié de poids et un conseiller avisé qui l'avait trouvée à son goût après tous les efforts de la jeune fille pour faire un terreau au sien. Car, oui, Seymour était une plante, un peu replète et avec de grosses feuilles aux rebords jaunes, certes, mais une plante tout de même. Enfin, entre le sable et la farine, la difficulté n'était que le fait de ne pouvoir goûter soi-même. Et l'avantage d'une plante qui parle est qu'on n'a pas besoin d'attendre qu'elle flétrisse pour avoir son jugement au propos de la valeur des mets servis.

De cet été, la jeune viande des Carmine tira, outre un vin frais lorsqu'il toucha à sa fin, plusieurs enseignements. Demander à un escalier si on peut l'emprunter est courtois et bien apprécié, mais seulement si celui-ci est en mesure de répondre. Non, le commun n'appelle pas les arcanistes comme elle « Conjurateurs » mais bien « Sors de ma ville » et il est de bon ton de réserver ce savoir à un cercle choisi. Les éviers sont maléfiques et ne doivent être traités qu'avec des gants. Boire et fumer à outrance convient à une soirée, pas à un mode de vie et encore moins à une jeune fille. Ce n'est pas parce qu'on parle à son armoire qu'on perd la raison, mais ça n'est pas parce qu'on ne le fait pas qu'on la regagne -Ses remerciements à son patron.

« Au moins progresses-tu.
_Oui ! Monsieur Al-Rakim était très satisfait du dernier fondant d'ambregraine.
_Tu as reparlé de l'Outreterre ?
_Euh. Non.
_Parce que ça serait bien, sais-tu, de reparler de l'Outreterre.
_La viande est pas terrible là bas à ce qu'on dit...
_Ce n'est pas vraiment pour les spécialités que je t'ai suggéré cela.
_Oui ben ! C'est pas ça qui va remplir le ventre des chefs. Et puis, j'veux pas dire, mais j'progresse vite.
_Les bases, c'est ce qui est le plus long, marmonna l'ouvrage, vexé.
_Et la guerre est finie en plus.
_Voyons ! Ca n'avait rien à voir avec ça ! Répliqua-t-il sur un ton indigné.
_Ah bon ? Ben c'était pas pour combattre l'invasion que tu voulais y aller ?
_Mmmmh, siiii, bien sûûûûr, maiiis... »

Les livres sont mauvais comédiens, ce fut la leçon clôturant les chaleurs et entamant les vendanges. Presque insouciante, elle menait une vie partagée entre les leçons et les devoirs qui n'étaient pas des pires, et suivait avec délectation les essais philosophiques de son professeur en art gangréné. Bref, tout allait bien: Les Carmines n'étaient pas un territoire orc, un roi lointain avait trépassé une seconde fois, les champs autour de Hurlevent n'étaient pas de bataille mais de blé, et la paix relative s'étendait comme un coulis ravissant.

Elle était toute à ses préparations, un soir en Hurlevent, quand la terre trembla pour la première fois. Son professeur avait jugé bon de lui donner quelques leçons de méditation au beau milieu de la foule, et force était d'avouer qu'après des années à tenter de gérer un livre bavard, le babillage d'une foule qui n'entrait pas dans votre crâne était plutôt docile. Au tremblement, toutefois, elle leva le nez vers les étagères, vers le gras du ventre de son diablotin, puis vers la truffe de son gangrechien désinvolte -Lequel était, aux dires de son livre favori, la pire invocation de mâchouilleur de pantoufle qu'il avait jamais pu voir.

«_Ah ben ça !
Quoi donc ? Ce n'est qu'une convulsion. Ce sont des choses qui arrivent aux mondes.
_Ah euh, d'accord, mais c'est pas fréquent.
_Je me souviens de...
_De ?
Mh rien. J'ai oublié.
_Grand mère Hania disait, la terre se met jamais en colère en vain, et ses raisins sont amers.
_Et en ce qui nous concerne ?
_Raisins... Oh, oui, ça serait une idée, ça ! »

Ca en resta là, pour l'instant, mais la secousse se répéta. Encore une fois, puis une autre, pour finir elle cessa de les compter. Ca en réveilla même son gangrechien qui alla jusqu'à bailler pour se poser sur l'autre flanc, ce qui fit songer à Amélia que l'heure était grave. Résolue à s'en ouvrir à ses savants professeurs, elle cassa un oeuf pour préparer de quoi entamer la conversation.
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