Voyage au bout du monde

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Voyage au bout du monde

Message  Mystiruis Hedson le Dim 20 Juin 2010, 13:51

Elle avait la bouche pincée comme pour siffler mais ce n’était pas du tout de la musique qui lui courait l’esprit, mais plutôt une série de calculs de position, de courants, de force de vent et de tendance de la pression barométrique. La capitaine resta quelques instants à se balancer dans les mouvements de roulis et de tangage, penchée sur ses cartes. Puis elle enfila une lourde veste bien chaude et se fraya un chemin jusqu’au gaillard d’arrière. Là, la reflexion céda le pas à l’intuition sous l’effet direct du vent marin. Les mâts de perroquet étaient déjà rentrés, les capots assurés, les contre-hublots en place et les amarrages doublés sur les canots.

Elle frémit, nerveuse.

Quelques heures avant - ou bien était-ce la veille ? - au repas du soir, elle avait parlé d’un mauvais coup de chien. Elle avait annoncé d’un ton calme qu’une tempête et un combat se ressemblaient : Exceptionnellement elle avait parlé avec une certaine verve, sans penser une seconde que ses invités de marque étaient tout sauf des marins accomplis. Elle avait souri à son frère Endherion, se voulant rassurante, et avait porté un toast avec un délicieux madère aux maîtres de l’Ordre. Mathurin avait habillement détourné la conversation, alors qu’Aldanne ressentait les premiers prémices des caprices du vent.

Une vague plus forte la fit revenir de ses pensées, pensées qui semblaient sortir d’un autre monde, un autre lieu, totalement étranger à cet enfer où les éléments se déchainaient lentement mais sûrement.

Elle saisit le gouvernail devant les yeux inquiets de ses hommes, la mine grave. Elle attendit que la frégate remonte, après une forte lame, et elle sentit la petite hésitation, la cause de cette grise mine et sourit. La Semillanque avait toujours le même petit grincement, le mouvement si familier. Le navire répondait bien sous ses mains. Rien de vraiment inquiétant, un bon grain.

Voici quatre jours et quatre nuits que la frégate subissait vaillamment, tanguait, se couchait, quatre jours et quatre nuits où l’équipage luttait, courrait d’une lice à l’autre, grimpait dans les hunes, avalait et crachait autant de litres d’eau de mer que le corps peut en supporter. Elle les tenait d’une main de fer dans un gant de velours, ne leur autorisait aucun répit. Tel était le prix de leur survie à tous car en ce petit monde étrange perdu au milieu des flots, une négligence était trop souvent fatale.

Une série particulièrement prolongée et violentes d’éclairs illumina les nuages noirs et bas. Les voiles ruisselaient, gorgées d’eau. Un énorme coup de tonnerre éclata presque à portée de main. Le vent tourna sans le moindre avertissement, le poussant de biais vers une lame particulièrement haute. Au début elle ne remarqua que ce qui lui semblait une terre totalement incongrue en cet endroit, avant qu’elle ne sursaute : une vague scélérate ! Aldanne lança le gouvernail à toute volée pour faire pivoter sa frégate. Le mur d’eau semblait se précipiter comme pour engloutir l’embarcation bien frêle et l’ensemble de son équipage, occupant la moitié de l’horizon qu’elle avalait, montant toujours plus haute et plus puissante. Elle ne se souvenait même plus des derniers instants avant le plongeon qui lui fit remonter le cœur dans la gorge et, presque aussitôt, l’incroyable ascension qui projeta le navire comme un fétu de paille. Un instant suspendu… puis la chute à nouveau, terrible, incroyable de violence ! Tout le gaillard d’avant s’enfonça profondément dans l’eau verte avec des craquements sinistres. Vingt pieds d’eau déferlèrent sur le pont en arrachant tout sur leur passage. Le navire jaillit ensuite avant tant de force qu’Aldanne, assommée, fut violement projetée contre les barreaux au dessus de sa tête.
Le prétorien avait grimpé sur le pont, impressionné par l’événement et inquiet de l’absence d’ordres, de cris. Les hurlements du vent s’apaisaient à peine sur le pont dévasté. Le second le suivait, le visage verdâtre et tout aussi inquiet. Aldanne avait le visage ensanglanté, les cheveux collés mais un sourire au coin des lèvres, ce fameux sourire complice que les jumeaux partageaient. Les subtiles vibrations du gouvernail lui indiquaient que tout allait aussi bien que possible. La frégate tenait bon cap. Quand Aldanne fut suffisamment remise pour vérifier le compas, le verre de celui-ci se macula de sang. Elle se redressa, surprise comme si seulement elle se rendait compte de la douleur qui lui martelait les tempes. Endherion tenta de se rapprocher, de venir aider Maturin quand une vague plus grosse déferla à nouveau sur le pont. Ils eurent juste le temps de s’agripper aux lignes de vie qui venaient à peine d’être retendues.

Tous les hommes disponibles étaient occupés à écoper, à pomper ou à s’agripper dans les haubans pour permettre au navire de tenir, de résister contre les milliers de litres d’eau qui le déséquilibraient en roulant de bâbord à tribord, jusqu’à ce que la frégate se redresse enfin dans un grincement de cordages, et le gémissement de ses mats blessés. C’était un spectacle sorti tout droit de l’enfer. Le prétorien descendit sa sœur dans ce qui ressemblait encore à une cabine transformée en capharnaüm. Ils arrimèrent tout ce qui pouvait l’être, particulièrement les caisses contenant les précieuses fioles de médicaments.

Ce fut le dernier des plus effrayants caprices de cette terrible tempête. Au changement de quart, le vent balaya les nuages qui cachaient la lune et fit apparaître une vision assez lugubre mais nullement désespérée. Le pont était dévasté et les chaloupes avaient été arrachées, mais peu d’eau avait pénétré en bas. Et si à l’aube, tout était humide, austère, la Sémillanque filait sagement sous un coup de vent devenu plus modeste, avec un seul ri de voile le temps d’effectuer les réparations qui s’imposaient.

Ils étaient sauf.


Elle était satisfaite de la manière dont l’équipage s’était comporté : pas de plainte sur la nourriture alors qu’ils étaient réduits aux biscuits, fromage et petite bière depuis quatre jours, pas de réticence quand on leur demandait de manœuvrer, pas de tentative pour se cacher en bas. Les regards étaient francs, empreints de bienveillance et même parfois de reconnaissance.

C’était il y a quatre jours, un siècle, une éternité, mais le cauchemar touchait à sa fin. Au loin le cercle rouge feu du soleil touchait l’horizon. Au loin, des voiles noires étaient apparues : Une autre chasse commençait.

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