Les vents se taisent dans les contrées algides

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Les vents se taisent dans les contrées algides

Message  Therod Aoun'dore le Dim 29 Aoû 2010, 03:49

L'enfer.

L'enfer rouge, noir, blanc, l'enfer tout court, celui qui obsède, qui oppresse. Et cette putain d'odeur de mort. Les sabots claquaient sur des pavés sans ages, fendus, qui laissaient échapper le chancre du sol. Lenea gardait un mouchoir appliqué sur sa bouche, parce que son passé de sentinelle effarouché était secoué de voir le charnier.
- Ladies and Gentleman, bienvenue à Zul'drak.... lacha capitaine Hasarg d'une voix morne.
En face d'eux se dressait une immense arche trolle, où pendaient quelques hérétiques punis, dont les carcasses suintantes menaçaient de tomber. A cause du vent, peut-être, mais même lui s'était éteint depuis les Grisonnes. La vie a déjà poussé son dernier soupir, ici.
- C'est pas aussi tant pire qu'on nous l'avait jisé, cap'taine. Regardez, y a encore des arbres, s'exclama Tenor, un jeune paysan à qui on avait collé une lance et un heaume, en le traitant de héros.
Les arbres, oui, il y avait des arbres... Leurs immenses ramures noires se dressaient sous une voute déchirée, leurs feuilles rouges semblaient tachée de tout le sang versé. Et toujours cette putain d'odeur de cadavre. A gauche, dans la pénombre grandissante de la forêt déchue, des lueurs éparses parvenaient, comme si des lanternes se baladaient tranquillement à l'ombre de la nécropole. Des rugissements retentissaient parfois, étouffés par le lit de feuille. Des bris de lances, des explosions.
- Capitaine, y a quoi là-bas ? Demanda Lenea d'une voix dont l'aigu trahissait son angoisse.
- La Fin de Thrym. Les vrykuls ont ployé l'échine sous Drakuru, ils ont infecté toute la région... Doucement, on est encore loin du campement.
Le grand destrier que chevauchait Hasarg était rassurant. Puissant, l'encolure droite, il ressemblait un peu à une licorne. Le capitaine était là pour ça : pour faire croire qu'ils étaient tous en sécurité.
Lenea ne sut que plus tard qu'Hasarg n'était un paladin égaré, qui ne s'était rarement aventuré plus loin que Sombre-comté. Avec son accent Lordaeronnais à couper au couteau, et ses manières rudes d'un type sûr de lui... ça aurait sauté aux yeux, si tous ne se faisaient pas lamentablement dans la culotte. Comme toutes les recrues de cette putain de croisade, on leur avait collé un heaume, une lance, et on les avait traités de héros.
Où était la gloire, où étaient les splendides combats ? Il n'y avait que chancre, mort, et désolation. Et toujours cette putain d'odeur de pourriture... Et puis ce froid, qui bouffait la peau comme les vers bouffaient les tas de trucs qui gisaient un peu partout.
A un instant de la traversée, ils se trouvèrent en étau entre les deux nécropoles, marquées sur la carte rudimentaire comme Voltarus et Zeramas. Contre toute attente, Hasarg fit signe à la cavalerie de virer à droite, pour tracer à travers des champs de charognes putrides, dont certaines remuaient encore un peu. Lenea put alors observer toute l'horreur d'une nécropole. Ses crocs acérés descendaient des cieux noirs comme s'ils voulaient happer dans leur bouche de pieuvre les armées qui déambulaient atour. Ces bataillons désorganisés de créatures, vivantes, mortes, ou perdues dans le cycle.
Camouflé au bord d'un lac d'encre, où on croirait voir flotter un ou deux cadavres, le campement de la croisade se faisait discret. Des paladins encadrèrent leur marche, et aidèrent Hasarg à descendre de son cheval un peu trop grand pour ses petites jambes.
Bienvenue à la Brêche de la Lumière, capitaine. Je suis le caporal Filtz, et voici mon second, Narlin. Heureux de vous voir si tôt, vous avez du galoper rapidement...
Le caporal Filtz était un grand homme de la quarantaine, à la machoire forte et nerveuse. Il posa son regard sur Lenea, s'attarda sur ses formes. Ses yeux noirs brillaient sous son casque argenté, qu'il retira en s'avançant vers elle.
- Dame, j'ignorais la compagnie d'une si charmante demoiselle ! Que nous vaut cette honneur ?
Il présenta sa main, que Lenea saisit d'un air mal assuré avant de descendre. Elle le regarda sans trop comprendre, avant que la main ferme du capitaine ne se refermât sur l'épaule du caporal.
- Ici, c'est Recrue Nel'Mara, sentinelle et ranger de la croisade.
Il lacha les derniers mots avec une véhémence étrange.
- Est-ce bien clair ?...
- Capitaine, il ne s'agit que d'un échange de bons...
Un simple regard de Hasarg suffit à le faire taire. Il s'inclina devant Lenea avant de retourner à ses occupations.
La nuit se termina sans encombres. On dormait mal, au campement. Dans cette contrée hostile, même le feulement des torches ressemblait à un grognement sauvage. Au loin, les jappements du fléau dérangeaient le sommeil, jusqu'à ce qu'une main tape sur son épaule. Lenea se réveilla en sursaut. Filtz était entré dans sa tente, sans se soucier de marcher avec ses lourdes bottes boueuses sur la couverture de l'elfe.
- C'est ton tour, pour la veillée. Debout.
Il était ressorti aussi sec. Lenea ramassa mollement son arc, son carquois et ses flèches, avant de ramper difficilement hors de la minuscule tenture. Dehors, la pénombre était totale, hormis les torches placées en demi-cercle autour du camp. Leur fumée balayée par une brise nocturne donnait à la scène un étrange aspect paranormal. Hasarg semblait avoir pris la pose en l'attendant. Il était face aux ténèbres, jambes légèrement écartées, mains dans le dos.
- Belle nuit, commenta-t-il mollement.
Des chapelets de magie démoniaque rayonnaient parfois au loin, comme des éclairs malsains. Lenea fronça le nez. Toujours cette putain d'odeur de mort.
- J'ai connu mieux...
Il se retourna enfin, montrant son visage marqué de quelques cicatrices, qu'il avait pris soin de mettre en valeur. Elle laissa un silence un instant, avant d'articuler.
- J'ai l'impression que Filtz m'en veut de quelque chose...
Hasarg lacha un petit rire bête.
- Ne soyez pas stupide. Il est ici depuis huit mois, il n'en peux plus, et ça a développé en lui des pulsions misanthropes.
Il lui sourit, d'un air qui se voulait rassurant, mais elle y décela un certain malaise, et haussa les épaules avant de faire le tour du camp. Ce qui la dérangeait ici était une moiteur insaisissable. Non pas les vapeurs poisseuses que les vents algides que portait l'air, mais plutôt la proximité entre les hommes, et elle. Toujours ces sourires étranges, ces frolements involontaires, ces légères bousculades, des regards dans l'ombre, des yeux dans l'obscurité, parfois même des lueurs bestiales.
Les nuits sans sommeil se succédaient.

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