Moulins d'Amagand : Le Fossoyeur d'innocence

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Moulins d'Amagand : Le Fossoyeur d'innocence

Message  Therod Aoun'dore le Ven 03 Sep 2010, 21:43

Juste une poignée de cendre dans un trou de terre. Et rien d'autre que des vers pour l'éternité. Un homme sombre et massif regardait la tombe ouverte, et il ignorait jusqu'à la pluie qui tombait en trombe en une multitude de filins blancs. Au clair de lune, on eut dit de la soie d'araignée qui s'abattait sur terre comme foudre sur pêcheur. L'homme esquissa un sourire sous le voile de cheveux noirs qui tombaient devant son visage, et jeta la pelle dans le trou.
Et ainsi va la vie.


Dans les rues de Lordaeron, trois jours plus tôt.
Partout on hurlait au crime, au meurtre, à la pendaison. Un héraut survolté beuglait sur une estrade.
- MES FRERES ! Aujourd'hui une sixième fillette a disparu dans les clairières de Tirisfal, et le kidnappeur court toujours. En ces heures sombres, où la famine a touché notre royaume d'une main de fer, ne laissons pas les démons des hommes renverser notre détermination et notre vertu. La lumière nous protège ! Retrouvez l'assassin !
Dans cette foule nauséabonde de badauds affamés, appauvris, qui crachaient dans la fange des rues sous l'averse toujours aussi drue, le grand homme déambulait. Il était à peine plus petit que tout le monde, mais bien plus large, et semblait bâti par des années de labeur. Il ressortit de la ville. Des chariots se pressaient dans la tempête. Il lui semblait distinguer leurs silhouettes voutées, qui se hâtaient dans les sentiers de Tirisfal. Quelques paladins passèrent en galopant sur des destriers d'or, leurs armes à la main. L'homme cracha par terre, et prit la route d'Amagand, par le nord. Il aimait bien cet odeur d'humus, sur le chemin, mêlé à des bribes de la musique grinçante des moulins, et à leur esquisse grise et fantomatique. Ils étaient là, alignés devant la grande falaise de la mer du nord, en arc-de-cercle autour des quelques fermes et des baraquements minuscules, aussi pressées les uns contre les autres que le grain dans les meules, sur leur petit promontoire argileux.
L'homme se fondit dans les ruelles désertes, et entra dans une des petites maisons. Une femme de la cinquantaine, marquée par l'age, y tenait un bébé. Elle leva les yeux, et siffla, découvrant sa dentition mal entretenue.
- Ah, Nesban, tu es rentré. Où étais-tu, encore ?
Le grand homme dodelina un peu de la tête, mollement, puis rabattit ses cheveux noirs et gras en arrière, découvrant son visage dur et carré.
- Du boulot, rien qui te regarde.
La femme haussa les épaules et berça doucement le nourrisson. Au bout de quelques minutes, durant lesquelles Nesban n'avait fait autre que regarder le feu d'un oeil vide, elle releva la tête.
- Tu as entendu ces histoires de petites filles ? Ca m'inquiète beaucoup, tu sais. Tu devrais mettre un piège à loup près de la porte de derrière.
- Raaah ferme-la donc un peu, c'est une chimère à la con, ton histoire. Ils essaient de nous faire oublier que la moitié des récoltes ont crevé sans explication, et que le royaume crève la dalle en rampant dans la merde, beugla-t-il d'une voix rocailleuse et désagréable, en renversant sa chaise.
- Où tu vas, encore ?
- BOSSER !
Il claqua la porte si fort qu'elle se rouvrit, battant au gré du vent violent qui soufflait sur le village. Nesban parcourut les villes en sens inverse, et se dirigea vers le cimetière. Sur le passage, il entendait les ouvriers se hurler des ordres d'un étage à l'autre, autour d'un moulin. Ils parlaient de vent trop fort, et de pales qui allaient céder... Mais ça, Nesban s'en foutait aussi. Ses bottes heurtaient le pavé défoncé, dont les nids de poules s'étaient remplis d'eau croupie, titubant presque à chaque pas. Il entra dans le vaste cimetière, et accéléra le pas jusqu'au mausolée, où il s'enferma, s'assit sur un cercueil, et resta là, un long moment, à méditer.

Deux semaines plus tard, le grain tout frais venu des champs de Lordaeron se versait dans les meules. Tout le monde hurlait de joie d'avoir reçu cette denrée de nourriture, et les moulins tournèrent toute la journée sous un soleil plus que radieux. Une autre petite fille avait également disparu, et quelques patrouilles de chevaliers tournaient parfois près du village. Nesban vit une ou deux battues, rien de plus. Le temps n'était pas aux gamines enlevées, mais au pain. Question de priorité.
Thurman Amagand, le maire du village, décida d'ouvrir un banquet pour fêter l'évènement. La fête restait modeste, mais la joie des habitants comblait bien l'absence de quelques cracheurs de feu et de troubadours. Le maire fit un long discours démagogique sur l'importance des bonnes relations au sein d'une petite communauté, et de se serrer les coudes dans les situations désastreuses...bla....bla....bla. Quelques fois, des yeux se posaient sur Nesban, et sur son apparence qui attirait toujours autant de potins. Il entendait parfois murmurer « … fossoyeur du village », « ivrogne... »... « l'état de sa femme... où va le monde... » mais il fit mine de ne rien entendre.
Fossoyeur, c'était comme être bourreau. De père en fils. Mal vu. Mais une besogne que quelqu'un devait bien faire un jour... A la fin du sermon de Thurman, deux fermier arrivèrent, portant un grand fût de chêne sur leurs épaules.
- M'sieur le maire, pour la rapidité de not' travail et not' fidélité au roi, y a Stratholme aqui n'za offert un tonneau de leur vin d'cette année !
Thurman éclata d'un rire triomphant.
- Voilà qui comble le tableau. Mes amis, dégustons un premier verre avec délice avant que certains ne se lancent dans une consommation moins que modérée.
Rires. On fait servir le sire Amagand dans une coupe transparente. Le maire joua un instant les oenologues, agitant son vin en mouvements circulaires. Le liquide pourpre tournoyait dans le verre, étalant sa robe foncée sur les parois. Le temps semblait ralentir. Personne, personne n'aurait vu ces infimes effluves exotiques s'en échapper. Personne n'aurait perçu les légères marbrures noires qui dansaient lorsqu'il agita le verre. Personne ne l'empêcha de condamner les moulins, et une partie de Tirisfal.
Qui se serait douté. Qui. Qui aurait cru que dans ce pain, dans le raisin de ce vin, dans l'eau que les plus sages avaient bu... se terrait la fin de tous.
Le maire porta son verre, et se contenta de quelques mots. Il observa le verre, un instant, comme si son intuition lui avait hurlé de jeter le vin et de s'enfuir, mais il n'en fut rien. Il sourit, et le porta à ses lèvres un peu gercées. Il inclina la tête, et but la mort à grandes gorgées.
- ET LONGUE VIE AU ROI !

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