Le Printemps d'Alterac

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Le Printemps d'Alterac

Message  Aloyse Pérod le Sam 17 Sep 2011, 14:10



L’homme resserre les pans de son manteau, dressé sur l’éperon rocheux qui domine le plateau montagneux. Volettement doux de la neige qui a recommencé à tomber dans les Montagnes d’Alterac, signe que les beaux jours sont définitivement derrière eux. Grand et musculeux, il s’affaisse ; son genou droit heurte la pierre comme si un poids imaginaire faisait pression sur ses larges épaules. Son profil busqué reste relevé, les prunelles fixes sur le fiasco en contrebas.

La combe mouchetée de blanc est traversée en son centre par un ruban de moire du rouge le plus vif, une incision sanguinolente dans le paysage déjà escarpé de cette région de Lordaeron. En amont de l’épanchement, un brouillard roux et mouvant recouvre l’ancien campement. Et si depuis son observatoire, l’homme ne distingue aucun détail qui pourrait ralentir ses pulsations cardiaques, il sait qu’il ne reste rien de vivant sous les miasmes. La pointe d’une bannière haïe dépasse de la brume corrosive ; provocation et avertissement.

Il grommelle dans sa barbe pailletée de flocons et s’en retourne vers la dizaine d’hommes prostrés qui patiente non loin. Dépenaillés, têtes rentrées dans les épaules, tiraillés entre colère et accablement, ils relèvent leurs museaux vers celui qui s’impose comme leur chef.

"Du sale boulot…Va falloir le prévenir…" Il marque une pause en dévisageant la poignée de soldats qu’il lui reste puis reprend d’une voix sifflante. "On brûle tout avant que le vent se lève et on rentre au bercail. Allez, au trot mes mignons !"

Quelques protestations, ricanements moqueurs ou mines affligées et les hommes s’animent et s’organisent. Les chevaux sont harnachés pendant que trois silhouettes longues et maigres s’avancent au bord de la falaise, adjoignant leurs incantations pour embraser les derniers vestiges du campement.


C’est un Manoir à encorbellement qui s’avance au fur et à mesure de ses trois étages. Soutenu par des poutres obliques, son toit lui donne l’impression de pencher dangereusement en avant. Le rez-de-chaussée est en pierre, l’entrée gardée par une cour intérieure aux pavés irréguliers. Le reste de l’habitation s’élève en torchis ocre et colombage apparent. Le ciel tourne et fuit. La neige tombe à longs traits de charpie, tuiles et pierres du logis poudroient. Blanc comme un mort.

Pour y parvenir, il faut grimper longtemps, à pic. L’entrée même du sentier qui y mène est un secret jalousement gardé par les occupants. De là lui vient son nom de Perchoir. Une fois les premiers massifs passés, le chemin débouche sur un pré qui se courbe vers une combe molle. La maison est là, avec de la lumière au joint des volets.

Les larges ouvertures et fenêtres à croisillons des étages laissent présager de la nature touristique de l’habitation. Et si ce lieu de villégiature semble accueillant et confortable, on remarque rapidement les fenêtres condamnées du rez-de-chaussée, comblées par des gravas. Ce qui était un jardin d’agrément n’est plus qu’un terrain piétiné et brûlé par le passage récurrent des bêtes et des hommes. Lovées contre le flanc de l’habitation, des tentes s’enflent et s’apaisent selon que le vent s’en joue. Plus loin, un terrain d’entrainement a été aménagé avec nombre de mannequins et de cibles propre aux jeux militaires. Sur la pente douce qui mène au Manoir, un jardin en terrasse se devine, longs sillons de terre bêchée et retournée qui se préparent à l’hiver.

Au-dessus de la porte, accrochée à une solive en saillie, un antique étendard aux couleurs du Royaume d’Alterac flotte sous la main plate du vent. A l’intérieur, les pièces sont larges et sombres, avec des planchers d’un chêne infléchi par le poids des ans. Un escalier de marbre cassé aux marches relevées tournoie en spirale ascendante vers le cœur du logis.

Le Perchoir, le dixième jour du neuvième mois de l’an 31
Monseigneur,

J’ai chargé McRide de vous faire parvenir cette missive au plus vite. Croyez bien que je ne me serais pas permis pareille audace si les circonstances ne l’exigeaient.

Je vous faisais part dans mon dernier rapport de l’avancée prometteuse de l’opération, et je dois maintenant vous avertir que tout n’est plus que cendres. Une incursion musclée de ses salopards de Réprouvés ont réduit à néant nos installations. Il a suffit d’une nuit pour que vingt de nos meilleurs bretteurs ne succombent, pour des pertes négligeables dans le camp adverse. Les morts ont investi le campement une heure avant l’aube il y a deux jours. C’a été un carnage, ils ont tout dévasté sans chercher à comprendre. Nous pouvons raisonnablement espérer qu’ils ne retourneront pas nos armes contre nous.

Il est difficile de maintenir nos hommes sur le pied de guerre, nous avons à faire face à plusieurs désertions, en plus des menaces qui se multiplient. Pour ceux qui restent, le doute s’installe quant aux raisons de notre présence au Perchoir, et au bien-fondé de notre entreprise. Ce sont des hommes rudes et habitués à travailler en conditions limites, mais je crains qu’on atteigne rapidement le point de non retour. Une prime pourrait suffire à les requinquer et à nous donner un peu plus de temps. Car c’est bien le temps qui nous fait défaut.

Malgré ce revers cuisant et le moral en berne de nos troupes, je reste certain que la fortune finira par nous sourire. Nous avons un besoin urgent de renforts et de matériel. Ci-joint le rapport complet de l’incident, avec les pertes tant humaines que matérielles.
J’ai rapatrié nos hommes au Perchoir et nous attendons maintenant vos directives.

Votre dévoué serviteur,
J.S.
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Message  Aloyse Pérod le Sam 24 Sep 2011, 14:24



« Il est meilleur d’être impétueux que circonspect, car la fortune est femme, et il est nécessaire, à qui veut la soumettre, de la battre et de la rudoyer. »
(Nicolas Machiavel)

« Vous ne dormez plus. »
La voix est chaude, assurément féminine. L’homme qui s’incline, une main sur le cœur et l’autre dans son dos, a, somme toute, un physique plutôt quelconque ; cheveux de jais coupés aux épaules, taille légèrement inférieure à la moyenne, le nez un peu long, les yeux caves. Pourtant de cet homme émane un magnétisme serein. Il agit avec simplicité et élégance. D’une voix posée, légèrement râpeuse :
« On s’y habitue. Merci d’être venue si vite. Puis-je vous proposer un verre de vin ? – Un excellent cru que je fais venir directement de Dalaran. »
La femme incline la tête, mouvement aussi sec que protocolaire. Une beauté fanée, trop éclatante encore pour que l’homme ne détourne pas les yeux.
« Je ne bois plus.
- Ainsi vous dormez et je bois. »

Il émet un rire silencieux, nimbé d’un parfum complexe aux fragrances aussi légères qu'entêtantes. Il évoque Alterac, la perte de ses officiers, les méthodes de leurs ennemis, son incapacité à mener des hommes au Nord tout en réglant ses affaires à la Capitale. Il ne triche pas, ne ment pas.
La femme s’immobilise, frappe deux fois de son lourd bâton contre le sol comme pour imposer sa présence. L’herbe humide étouffe son autorité, mais l’homme saisit, et attend. Il sait le changeant de la Dame des Carmines, il a appris l’incohérence de sa scansion. Prisonnière de trop de gestes dans son carcan d’étoffes, elle sourit.
« Lordaeron est aux mains des Réprouvés, en quoi cela me con-…Mmh » Son attitude change, elle devient méfiante, une lueur d’inquiétude naît à la source de son regard.
« Pourriez-vous me refuser votre aide ?
- Non non non. Je sais ce que vous cherchez, Messire Deltore, et c’est non !
- Vous le savez ?
- Oui. Un troupeau pour vous donner du temps et un point de départ.
- Vous êtes une femme admirable.
- Je suis une femme agacée.
- Qui sont-ils ? »

Derrière la femme altière un adolescent avec un rubis autour du cou se retranche. La malice se lit dans le regard juvénile, sa présence est aussi dérangeante que l’air halluciné de la Dame des Carmines.

Le ciel est noir comme le fond d’une gorge qui bâille. La vaine rumeur des vies égarées monte peu à peu des faubourgs de Hurlevent, les ombres s’affolent sous les toitures.
Dominant la ville, le Donjon de pierres blanches veille sur la ville endormie. A l’arrière de la forteresse spectrale, un spacieux bureau couvert d’une voûte complexe s’ouvre sur le parc par une colonnade. Depuis la balustrade de pierre sculptée où une femme semble rêvasser, on embrasse le tracé géométrique des allées, les berceaux de verdure où des statues de marbre montent une garde intemporelle. Grande et fine, mollement appuyée sur ses coudes, elle semble faite du même matériau, si ce n’est la lueur hypnotique de ses prunelles d’émeraude.

« Alors, Antonia, qu’en pensez-vous ? »
La femme se redresse et se retourne, les gestes fluides et maniérés de ceux qui savent attirer les regards et les convoitises. Silban Deltore, quatrième du nom, est là, assis dans ce large fauteuil au dossier vertigineux, prodige d’ébénisterie. Derrière lui, le feu qui brûle et ronronne dans l’immense cheminée dispense une agréable tiédeur et fait danser d’inquiétantes formes dans les recoins du vaste bureau. Sur les murs, les tentures s’éveillent, parcourues de reflets dorés, les tableaux prennent vie aux rougeoiements des flammes.

Main sur la hanche, talons qui battent la mesure contre le dallage, elle pénètre dans le bureau en coulant un regard équivoque à l’homme qui la dévisage, entretenant le temps d’une interminable seconde un petit effet d’attente comme si elle savourait une quelconque plaisanterie.
« Je pense qu’armer ces gens est aussi sensé qu’envoyer un pyromane muni d’une torche dans un grenier à foin. » La sémillante collaboratrice lâche un rire aigu et douloureusement tranchant. « Le pari est risqué, Monseigneur. A court terme, ils satisferont vos espérances. A long terme, vous êtes peut être en train de déclencher la bombe qui explosera entre vos mains. »

Un verre de vin à la main, il décrit de légers mouvements circulaires du poignet – répétitifs d’être nerveux. Le liquide grenat danse dans sa cage de cristal, menace de se répandre sur les précieux tapis. Silban finit par répliquer.
« Je ne suis pas stupide. J’ai mis des sécurités. »
- Suis-je l’une d’elles ? »
Avec un sourire teinté de frivolité elle effleure le poignet de son hôte.
« Non. Il ne faut pas que vous vous mêliez de ça. Et je me dois d’insister. » Il y a aussi de la nervosité sous la sécheresse du ton.
« Dans ce cas, pourquoi me demander mon avis, Monseigneur ?
- Vous avez l’œil acéré pour repérer les brebis galeuses.
- Ils sont comme vous l’espériez. Dame Lilac ne vous a pas trompé. Ils sont fébriles, et prêts à courir les risques que vous leur imposerez. Il est évident que c’est la perspective de reformer un groupe armé qui les motive, mais leur désir de combattre dans le Nord est, je le crois, sincère. Ils serviront avec zèle. Le danger couve à long terme.
- L’homme ne me semble pas fourbe, mais ses silences me dérangent et sa fausse apathie me trouble. La femme est comme je l’imaginais. Sa jeunesse sera le défaut de l’armure.
- Je ne sais s’il est judicieux de mettre tant d’espoir sur les épaules de ces gens. Leur réputation n’est guère bonne, en ville. Cela vous desservira.
- Ils n’ont plus rien à perdre. Pour nous, c’est une bonne chose.
- On dit que ce sont des parvenus. Des belliqueux. Que leur Foi déviante n’est que la couverture qui cache la misère de leur condition. »
Un sourire de loup flotte sur ses lèvres lorsqu’elle prend place dans un fauteuil capitonné près de l’âtre. Jambes croisées, l’un de ses pieds se met à battre impatiemment la mesure sous le pli élégant de la robe.

« Les hommes ne savent être ni totalement bons ni totalement mauvais. Je ne suis pas inquiet quant à ma réputation. Je pourrais même être remercié d’avoir écarté ces indésirables de la cité. » Il marque une pause, le temps de savourer une nouvelle gorgée de son délicieux nectar à la robe tuilée. « Nous n’avons pas le temps de pérorer. Trop d’affaires me retiennent ici pour que je puisse encore faire front au Perchoir. Ils sont prêts, nous le sommes. »

«Comment les choses vont-elles se dérouler, maintenant ?
- Ils doivent me soumettre leur projet d’ici la fin de semaine. Ils ont émis l’idée d’une Compagnie militaire indépendante, dont je fournirais l’emblème. Ca me semble tout à fait adapté et suffisamment souple pour répondre à nos exigences comme aux leurs. Mais je dois également assurer mes investissements…Prévenez Mc Ride, qu’il les accompagne jusqu’au Perchoir pour se rendre compte de la situation, et qu’ils règlent la première affaire. Et envoyez une missive au Sergent, qu’il leur réserve un accueil digne de ce nom.
- Cette Compagnie aura un nom ?
- Le Printemps d’Alterac.
- Audacieux...Pourquoi pas. Autre chose, Monseigneur ?
- Oui. Invitez Haneath à dîner, ici, demain soir.»

La sardonique Antonia se relève, les yeux plissés d’ironie.
«Ce sera fait, Monseigneur.»

Une aube blanche monte lentement au-dessus de Hurlevent, irisant les tuiles humides de rosée comme les reflets d’une opale. Au Nord, le vol anguleux d’un rapace a rayé le ciel et son cri rauque grince dans l’espace.
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Message  Aloyse Pérod le Dim 02 Oct 2011, 02:16

Cela fait quelques jours maintenant que la rumeur se propage en ville. L’oriflamme frappée d’un aigle bicéphale en fils d’or a été hissée au-dessus du dispensaire médical le long des canaux. Le martellement des sabots, la cadence martiale des bottes de plaques contre les pavés, tout laisse à penser que l’endroit abrite désormais des combattants.
Le bouche à oreille semble la méthode privilégiée par les occupants pour colporter la rumeur : on recrute, ici. Pourtant, dans certaines artères fréquentées de la Capitale – où l’on vient se montrer, prendre le pouls des affaires, nouer des contacts -, sur les panneaux prévus à cet effet, des affiches portant le sceau du Printemps d’Alterac fleurissent.
On peut y lire :
Valeureux guerriers, nobles Paladins, fiers Gilnéens, la compagnie militaire indépendante du Printemps d’Alterac ouvre ses portes et a besoin de vous !

Est-il encore temps d’hésiter alors que les Réprouvés avancent sur les Terres de l’illustre Royaume de Lordaeron, charriant peste et désolation dans leur sillage ? Les ignobles sbires de la traîtresse Sylvanas doivent être repoussés, leur infamie punie.

Si du cœur noir de la Dame ne suinte que bile acide et haine farouche des vivants, ceux des fils et filles de Lordaeron vibrent d’une juste colère et implorent la Lumière de briller encore sur la terre de leurs ancêtres. L’heure n’est pas, et n’a jamais été, à la pitié et aux demi-mesures ; Lordaeron ne leur sera pas cédé.

Tandis que les combats font rage en Kalimdor, que la Horde s’affaiblit et se fracasse contre les défenses de l’Alliance, Lordaeron s’éteint dans la boue putride de la non-vie, l’espoir se tord et les souvenirs s’étiolent dans les vestiges fumants.

Il faut maintenant s’unir et combattre sous une même bannière. Le Printemps d’Alterac hisse ses couleurs et prône l’indépendance, loin des pressions et des intérêts des forces en place.

Gorgés du suc de la funeste destinée de Lordaeron, armés de notre courage et d’une volonté sans faille, nous irons là où les ténèbres s’étendent.

Et sous les pires augures nous partirons au galop réveiller l’aube profonde. Ce qui vit aura une voix et un sang. C’est le matin, l’aurore, le visage du printemps.

Sur le plateau désert, çà et là putréfié, dans les hautes Montagnes qui ceignent l’ancien Royaume d’Alterac, nous mènerons la lutte ; n’en déplaise aux diffamateurs.

*Pour toute information supplémentaire ; contacter le dispensaire du Mestre McDorf le long des canaux à Hurlevent.
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Message  Aloyse Pérod le Lun 08 Avr 2013, 21:52

Cela couvait depuis plusieurs mois déjà. La vacuité de leur retour en Lordaeron sous cette bannière symbole d’opprobre et de trahison se révélait au grand jour.
« La buse piaille et cogne contre les barreaux rouillés de sa cage, mais personne ne lui prête l’oreille. » avait susurré un ennemi au creux de l’oreille d’Aloyse, infectant davantage un cerveau malade.
Ilyas avait déjà sombré dans l’indifférence et la prostration. Depuis la mort de Taelis. Depuis ce jour funeste où la cloche avait tinté aux murs de Hurlevent avec, sous l’horizon, la carcasse d’un pendu qui avait rougi le soleil couchant.
Tout le reste n’avait été que dérive et délire ; leur nuit n’en finissait plus. Des étrangers sur une terre étrangère, des statues ridicules au mortier trop fragile, méprisées autant que craintes et espérant sans plus y croire que l’Aurore vienne les éveiller, que La Lumière puisse les délivrer.
Ils étaient encore à Âtreval. Ils étaient morts à Âtreval.


C’est un matin d’hiver en Alterac, de cet hiver qui dévore presque une moitié d’année. Il gèle et la neige est dure. Les forêts de verre bruissent comme du cristal.
Sous l’auvent devant le Perchoir, McRide s’affaire à harnacher les montures des deux officiers de la Compagnie. Albâtre, le puissant étalon du Capitaine, renâcle et piaffe – il rivalise d’orgueil et de mauvaise humeur avec sa cavalière. Mais le vieux majordome, palefrenier à ses heures, ne se laisse pas bousculer. Il en a maté des plus coriaces. La bête s’apaise aux caresses de ses mains comme des racines d’arbres ; tavelées de vieillesse et polies par le cuir d’une poignée d’arme.
Il fait une bise qui vous défigure.
« On vous attend pour le souper ? »
La femme acquiesce. Oui, pour le souper. Ils n’ont qu’une visite à faire, plus au Nord. Chez qui ? Oh, de vieux amis. Une femme et sa fille, Aurore.
« Ce n'est pas prudent. Les ennemis s’agitent en contrebas. Vous devriez vous faire accompagner. Les Lames ont commencé l’entrainement, elles seraient ravies de partir en balade. »
En balade. Non, pas exactement. Il ne vaut mieux pas amener des hommes de guerre là-bas. Ne pas s’inquiéter, ils connaissent bien la route. Oui, ils connaissent la route.
McRide, contrarié, a beau grogner et argumenter, il les laisse prendre le sentier qui descend en pente raide dans la vallée. Le vent redouble de vigueur et parvient à dépecer les nuages. C’est une belle journée d’hiver qui s’annonce, claire et froide.
Ils marchent au pas sans rien dire sur le glacis taillé à vif.
Ils longent la rivière vers l’amont en traversant Hautebrande. Les contreforts sont recouverts d’un enduit lisse de neige grasse.
Noyés dans les fourrures superposées sur leurs épaules, c’est à peine s’ils sentent les coups de bise sur leurs joues cartonnées de froid. Mais c’est un jour important, un jour anniversaire, et ils endurent le frimas hivernal sans une plainte. Au Nord-Ouest, dans les clairières, une femme en rouge s’est déjà agenouillée dans un recoin paisible des jardins du Monastère.
Andorhal se dessine au loin, perdue dans la brume corrosive des Réprouvés. Ils ne s’attardent pas, ne sont pas là pour se battre. Ils tournent bride vers les Clairières de Tirisfal.
Ilyas mène son cheval en tête, Aloyse à quelques pas derrière. Les bouches sont restées closes depuis le Perchoir. Pour économiser un souffle précieux et pour s’épargner des palabres inutiles qui avaient de fortes chances de s’envenimer. Car les relations entre les deux anciens écarlates s’étaient dégradées depuis…depuis toujours. Ils n’avaient eu de cesse depuis leur rencontre à Âtreval presque cinq ans auparavant de se défier, de se railler et de se rudoyer. Un simple jeu perverti par l’orgueil et la fierté des deux croisés. Mais sous le vernis fragile de l’arrogance se cachent une complicité profonde, presque viscérale, et une loyauté absolue. Il est le seul homme qu’elle ait pu supporter à ses côtés, même au plus noir de son délire, quand la brume rouge voilait ses yeux. Elle regarde l’échine de Cherrug parcourue de quelques frissons et se surprend à sourire.
Les Clairières sont plongées dans la pénombre malgré la clarté du jour. Un coulis malsain lui glace les reins à mesure qu’elle chevauche sur ces terres gorgées de chancre.
Et puis, à peine le premier soubresaut de relief franchi, l’écho lointain d’une escarmouche alerte ses sens et elle doit raccourcir ses rênes pour empêcher une embardée de son trop fougueux canasson.
C’est Cherrug qui crève le silence.
« Ça vient de la ferme au Nord. Ça mérite un coup d’œil, qu’en dis-tu ? »
Elle acquiesce. Occire quelques Réprouvés serait un beau cadeau.
Sa figure s’illumine lorsqu’il talonne les flancs de sa monture. Une joie sauvage se lit dans les prunelles émeraude du Lieutenant.
Au milieu des décombres de l’ancienne ferme, dans les champs dévastés, partout les Croisés et les Réprouvés s’affrontent à grands renforts de cris hargneux et de rires déments.
Cette vision lui mord le cœur. Ces hommes et ces femmes tout vêtus de rouge portent fièrement sur la poitrine la flamme éternelle de leur foi et de leur dévotion. La foi la plus absolue qui soit, poussée jusqu’à son paroxysme et jusqu’à sa perversion, qui ne connaît aucune hésitation ni aucune limite. La foi qui impose à ceux qui l’embrassent une faim d’absolu, et une faim permanente.
Les créatures décharnées de Fossoyeuse se jettent sur les croisés et font siffler leurs armes qui déchirent des joues, emportent des moitiés de visage. Les armes implacables ravagent les armures et traversent les dos, comme à l’équarrissage, dans des explosions d’acier et de vertèbres. Et les corps tombent, de partout où porte le regard, les corps tombent, faces dans la boue.
Empoignades désordonnées, charges éparses, armes brandies en tous sens, l’ennemi semble partout, et bien supérieur en nombre.
Un désastre.
Ilyas est le premier à mettre pied à terre en tirant son épée et son bouclier – contraint depuis l’amputation de son pouce à user du bouclier. Une œillade entendue et Aloyse empoigne sa lourde masse pour lui emboîter le pas. Un sentiment profond, presque intime, d’appartenance à cette croisade oubliée les gonfle d’une vigueur fabuleuse, les sens aiguisés jusqu’à l’agression. Ils se jettent dans la mêlée comme dans quelque fête violente, la rage au ventre et le sourire aux lèvres.
Elle pense à tous ceux qui ont marqué l’histoire de la Croisade ; des hommes qui, s’ils n’avaient pas su sauver leur peau, l’avaient donné pour leur cause, pour ce qu’ils croyaient juste. Là où Aloyse et Ilyas avaient biaisé, menti, tué et trahi pour se sauver, eux. Ce sentiment partagé, teinté de culpabilité, les anime et les pousse toujours plus en avant vers les lignes ennemies. Comme leurs pairs ; pleins de rage, pleins de force, pleins de souffle, jusqu’à la fin.
Peut-être ont-ils ressenti la délivrance avant de rendre l’âme.
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