Volte-face.

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Volte-face.

Message  Srem le Mer 13 Mar 2013, 11:48

Dix heures. Le soleil venait paisiblement se soustraire à la nuit, laissant les ultimes rayons flirter avec l’abondant feuillage des arbres d’Elwynn. La faune apaisée ne se laissait alors percevoir qu’à travers quelques jappements de loups plaintifs, ou par le timide chant de volatiles insignifiants. La luminosité perdait de son réjouissant panache au fil des minutes, les minces traits lumineux de moins en moins nombreux. L’ensemble parfumé d’un léger vent aux relents frais, caressant les joues de ce qui semblait être une joyeuse bande de roublards. Sept bêtes cupides qui se tenaient au sommet d’un relief rocheux, épousant ce dernier afin de dissimuler leur présence. Tenues sombres et ternes piteusement rafistolées, ayant indubitablement mal vieillies ; et un masque rouge. Nul doute, la Confrérie s’apprêtait à frapper une fois encore, au grand damne de sa Majesté.

Jeeves se tenait sur le côté. Rituellement vêtu de ses lunettes de pilotage fièrement hissées sur le haut de son front, couvertes de poussière. Il mâchonnait une écorce en guise de repas, ou plutôt ruminait le piteux casse-dalle sans enthousiasme. À sa ceinture siégeaient deux sabres salis, à la limite de la rouillure, et une pistole dont on pouvait douter de l’efficacité tant le temps avait laissé son empreinte sur celle-ci. En somme, il était pauvre et sale, presque grotesque. Néanmoins, il conservait une infime impression de finesse. Celle de la perfidie préméditée. Autant dire qu’il n’était pas le seul à tenir ce somptueux minois d’hyène. Tous ci-présents l’arboraient à merveille, Albreich tout particulièrement. À en juger les quelques renforts sur ses épaulières, il devait être l’investigateur de cette vicieuse trame. Regard dur, balafres diverses parcourant son visage de labeur ; nul doute, il n’était pas présent pour faire office de figurant. Le butin serait sien, serait leur. De son côté armé d’un arc et de deux barbelures, il devançait la troupe d’un pas à peine, examinant la route passant en contrebas. Chemin aménagé afin d’accueillir calèches et autres luxures dont ils étaient à des mondes de côtoyer un jour, cela eut don de le frustrer. Il grogna et prit en main sa montre à gousset, qui elle aussi faisait peine à voir. Un bref constat de l’heure, et il opina.

« Dix minutes. »

Vean fut ainsi sortie de ses pensées. À en juger son expression rêveuse, elle devait être en train de s’imaginer couverte d’or et de mille bijoux. Robe soyeuse, parures prestigieuses ; une idylle imaginaire qu’elle souhaitait plus que tout au monde concrétiser. Elle posa ses yeux céruléens sur ses compagnons. Les quatre autres individus, elle les connaissait à peine, fraîchement embauchés pour certains, commis d’office pour d’autres, le groupuscule ne jurant que par une discutable justice n’avait rien de l’unité ayant traversé les batailles d’Azeroth. Et pourtant, une fraternité certaine pouvait se ressentir. Là était le pouvoir de la Confrérie. Unis sur le but commun du profit et de la remise en place des justes faits, ils ne formaient qu’un, l’un des nombreux bras de VanCleef ; prêt à abattre son amer courroux. Vean tapota sa ceinture comme pour vérifier l’indispensable. Fort heureusement, il s’y trouvait bien. Une pétoire, une dague ; et voilà. L’armement du siècle pour eux, d’obsolètes jouets pour les soldats du Roi.

« Cinq minutes. Delad, en place. »

Le concerné opina et dévala la pente à toute allure, à tel point que l’on se questionna par quel miracle il n’avait pas chuté pour terminer sa course à travers de douloureux tonneaux. Toujours est-il qu’il était en bas, et alla derechef se cacher derrière un épais tronc en l’attente de leur victime commune. Le temps passa ainsi, huit minutes. Albreich n’en demeurait pas moins stoïque, et conservait son regard de pierre sur le chemin. Puis, au loin, la douce mélodie des sabots écrasant la terre, agrémenté par les roues traçant leur sillage, se fit entendre. Le meneur jeta un œil à son envoyé, qui de son côté encochait lentement une flèche, dressant timidement l’arc. Une seconde, puis deux, et la corde se détendit. Le projectile fila de gauche à droite pour s’enfoncer entre les deux yeux de l’étalon, qui ne tarda pas à s’échoir au sol dans un hennissement d’agonie. Le convoi s’ébroua et ainsi purent-ils constater sa composition. Une diligence digne de la haute-noblesse menée par un cocher, et neuf cavaliers, dont trois d’entre eux voyaient leur monture munie d’une somptueuse armure. Nul doute, ce convoi était important, sentiment renforcé par l’allure à laquelle se déplaçait l’ensemble avant d’être arrêté net.

Le second cheval paniqua, se cabrant. L’un des cavaliers, probablement la tête dirigeant les troupes, commença à beugler un ordre, mais ne parvint à le terminer. Une flèche tirée par Albreich lui transperça la gorge, déchirant la peau de la pointe de fer pour ainsi noyer l’homme dans le sang. Il n’eut même pas le temps de suffoquer qu’il perdit vie pour chuter au sol avec fracas. Les autres l’observèrent, yeux écarquillés, puis levèrent les yeux vers le tireur. Lui et sa bande de filous cavalaient déjà jusqu’en bas. Le fantassin hurla aux personnes présentes dans la structure roulante de ne pas sortir, puis il récupéra une arbalète présente à sa selle. Aussitôt, il la dressa pour annoncer la première riposte. Un défias fut abattu d’un carreau en plein poitrail, s’effondrant dans sa course effrénée pour que le frais cadavre dévale pitoyablement la pente au rythme que ses collègues toujours en vie poursuivaient. La plupart des cavaliers adverses avaient posé pied au sol, la pente empêchant une attaque frontale. Ils dégainèrent leur rutilante épée aux couleurs du Lion, et chargèrent en hurlant.

La farouche embrassade ne sachant tarder, Vean dressa sa pétoire et tira à portée modérée, touchant l’épaulière d’un fantassin qui se tint cette dernière dans un cri étouffé par la détonation résonnant encore dans les environs. Tournant la tête à droite, elle put voir un soldat muni d’un fier fusil. Cette arme, à l’inverse de celles qu’elle put connaître auparavant, était noble si ce n’est magnifique. Un fier cracheur de balles tout aussi subjuguant qu’effrayant. Il tira, et à nouveau, un membre de la Confrérie s’écroula à terre pour à terme nager dans une flaque d’hémoglobine. La seconde d’après, Albreich venait tâter la puissance des représentants du Roi en parant un coup de taille. Les évènements passèrent vite, trop vite. Les masques rouges étaient au fur et à mesure blessés ou annihilés, alors Vean dans un moment de lucidité se jeta sur le fusiller en train de recharger pour le surprendre, lui enfonçant sa dague de fortune au niveau des jugulaires, laissant la victime murmurer quelques gargouillis morbides avant de quitter ce monde. Elle lui arracha son fusil avant même que le corps n’ait le temps de tomber par terre, et parvint grâce à l’habitude et l’expérience à achever la manœuvre qu’entamait l’homme. Ainsi elle leva l’arme prête à tirer, et aligna aussitôt un fantassin venant tout juste de décapiter un Défias, le foulard originellement écarlate terni par la saleté se troquant pour un flot de sang abominable. Le bourreau prit instantanément le rôle du coupable, la balle fraîchement expulsée du fut se logeant dans sa tempe.

Ils étaient à présent quatre contre six, les avatars de sa Majesté prenant le dessus. Un cavalier étant resté sur son destrier chargea Delad, et en même temps que celui-ci vint tirer une nouvelle flèche dans le crâne de l’animal, la frappe d’estoc s’initia dans son buste pour qu’il s’effondre en symbiose avec la monture. Le cavalier de son côté se récupéra plus ou moins au sol. Vean vit l’action, et cela eut don de la démoraliser un premier temps. Elle le connaissait depuis maintenant un an, et s’entendait plutôt bien avec. Elle dut, en l’espace d’une fraction de seconde, se convaincre que les conversations qu’elle pouvait auparavant entretenir avec lui s’étaient volatilisées devant ses yeux en même temps que le corps de son ami s’échouait dans l’herbe. Elle parvint à une gymnastique d’esprit aussi rude. Née dans la misère pour y vivre, son quotidien ne fut et n’était encore que labeur et acharnement. Aussi dramatique la vision pouvait-elle être, la jeune femme y était préparée, son passé l’ayant rodée. Sans plus attendre, elle fit acte de vengeance en tirant dans l’œil du soldat fraîchement vainqueur, le réduisant ainsi à l’état de vaincu. Jeeves prit peur malgré cela, et s’éclipsa entre deux mêlées. Rythme haletant et désespéré, il remercia intérieurement Vean de tenir le fusil, sans quoi l’homme le possédant précédemment aurait fait de lui un vulgaire gibier. Il suffoquait, tourmenté par la panique, et avait amplement conscience qu’il abandonnait les siens pour rejoindre la couardise qui l’accueillait à bras ouverts. Sa fuite eut le don d’énerver Albreich. Colère et stupéfaction dont le fantassin croisant les armes avec lui exploita, frappant en plein cœur pour ainsi le faire suivre ses frères d’outre-tombe plus vite que Vean ne le craignait, la laissant pour ainsi dire seule face au reste des soldats. Ils s’approchèrent lentement, murmurant presque.

« Lâche cette arme, gamine. Le Royaume t’accordera une mort rapide. Tu seras lavée de ta traîtrise. »

Elle ferma les yeux en se crispant, les rouvrant derechef pour tirer dans la cuisse du négociateur improvisé. Il tomba sur le genou pour grommeler en insultant la jouvencelle et sa mère de mille grossièretés. Ses collègues se ruèrent sur elle, Vean parvenant à recharger une ultime fois pour tirer vers la gorge d’un d’eux, le faisant tomber au sol pour gémir d’une souffrance étouffée. Elle se retourna en lâchant le fusil vide, et entama une course folle. Cette dernière débutait à peine qu’elle fut neutralisée, un homme se jetant sur elle pour la plaquer puis glisser sa lame sous sa gorge. Alors qu’il s’apprêtait à la faire glisser pour gracieusement scinder la chair, ce qui devait être le sous-officier en charge fit signe à l’exécutant d’arrêter sa funèbre manœuvre.

« Ta vie est-elle en danger, Soldat ?
- Non monsieur ! »
- Alors ne la tue pas. Nous ne sommes pas des monstres. Justice sera rendue. »


Il opina, dressant son poing vers le ciel, pour ainsi abattre le pommeau de son arme sur la tête de sa proie, qui perdit connaissance.

...

Migraine farouche l’assaillant, elle força ses paupières à s’ouvrir pour constater, au travers d’une lucidité recrudescente, le lieu où elle se trouvait. Elle crut apercevoir des barreaux, des chaînes ; puis réalisa au fil du temps qu’elle se trouvait effectivement dans des geôles. Ambiance croupie et froide, la jeune femme constata avec étonnement qu’elle était seule dans la vaste pièce. Toute cette place pour elle seule ? Pour une fois pouvait-elle se vanter d’un luxe illusoire, une prison dorée. Elle leva le bras pour atteindre sa tête, mais un cliquetis d’acier l’en empêcha. Fronçant les sourcils, elle agita mollement son poignet auquel siégeait une chaîne. Constat similaire à l’autre, et aux chevilles. Elle grogna d’insatisfaction, mais la porte de fer vint mettre fin à cette lamentation pour laisser place à la curiosité d’une idiote se retrouvant dénuée de repères. Cette première s’ouvrit pour laisser place à trois silhouettes. Deux assassins fièrement équipés de lames aiguisées, de renforts en cuir et d’armes de jet fermement logées à leurs épaulières. Nul doute, il s’agissait là d’une élite. Ces deux vétérans entouraient un homme simplement vêtu d’une chemise au col ouvert, d’un pantalon brun en lin et de chaussures somme toutes classiques. Se tenait entre ses dents un cigare embrasé, inspirant l’air du chacal fraîchement rentré du front. Il observa Vean en ricanant bêtement, se penchant par la suite vers elle en se frottant sa barbe grisâtre.

« Quel est ton nom, jeune fille ?
- Elenna.
- Dis-moi, Elenna. Sais-tu pourquoi tu es ici ? »


Un silence suivit, la jeune femme fuyant du regard le vieux renard. À en juger le ton joueur et taquin de sa dernière réplique, il devait se douter de la supercherie et la demoiselle eut la judicieuse idée de lui lancer un regard mauvais, aigre. Il haussa un sourcil en affichant un malin rictus, décidément en position de traqueur face à sa pathétique proie désarmée.

« Et bien ? Quelque chose à me dire ?
- Stormwind tombera.
- Oh oh. Rien que ça. À voir la gueule que tirent tes amis et la tienne, j’en doute. Pour en revenir à nos moutons... le fusil que tu as chapardé tantôt, combien de temps cela fait-il que tu as appris à t’en servir ?
- Jamais.
- Hin hin. Cela ne m’étonne même pas. »


Il jouait de sa malice, s’amusait si ce n’est se moquait de la gazelle comme le ferait un guépard savourant sa victoire avant de la dévorer. Elle n’appréciait guère cette posture, et vint à nouveau poser son regard sur les deux hommes sobrement vêtus, ces derniers restés près de la porte. L’homme se retourna tout en dansant avec son cigare, tirant une élégante bouffée pour dégager la fumée blanchâtre fraîchement expulsée d’un souffle.

« Ils sont beaux, n’est-ce pas ? Est-ce qu’à tout hasard, tu souhaiterais devenir comme eux ?
- Quoi ?
- Je sais qui tu es, Vean. Inutile de rappeler toutes les saloperies dans lesquelles tu fus mêlée, cela risquerait de m’énerver rien que d’y repenser. Toujours est-il que tu as une lourde dette envers notre Roi. Que dirais-tu de te racheter ? »


La réponse ne se fit pas attendre. Elle sécréta un généreux glaire pour lui envoyer en pleine poire. Légèrement surpris, l’individu ferma les yeux un instant en soupirant, pour ensuite, et ce sans prévenir, envoyer une droite mémorable dans la tempe de Vean. Sa tête fut emportée par l’impact, et elle prit beaucoup de peine à la redresser pour à nouveau lui faire face, souhaitant à travers ses iris mille et un maux à cet enfoiré.

« Idiote. Tu sais ce qui t’attend ? L’exécution publique. Ta petite tête de pétasse gigotant misérablement au gré de la corde se serrant sur ton cou. Mais je suis là, et je te propose d’y échapper. Est-ce ainsi que l’on remercie son sauveur ? Je fais preuve d’un altruisme divin, pour l’heure. Ne me le fais pas regretter.
- Qu’est-ce que vous voulez ?
- Ha ha. La survie l’emporte sur le reste. Ce que je veux ? Faire de toi l’ombre du Roi. Là où nos fiers soldats frappent de front, nous abattons les têtes de dos. Faire de toi un membre du SI:7.
- Vous savez que je souhaite la ruine de ce Royaume plus que tout le reste. Pourquoi me le proposer à moi.
- D’une part car tu te méprends. Tu ne souhaites qu’une vie plus agréable que celle que tu as connue. La richesse, le calme... peut-être même l’amour ? Qu’en sais-je. La fin de Stormwind ne t’apportera en rien cela, aussi bornée puisses tu être. D’autre part car tu as visiblement des talents sous-exploités. Je n’en suis pas encore certain, mais d’après le rapport de votre assaut suicidaire, tu t’en sors admirablement avec les armes à feu. »
- Alors c’est ça le SI:7 ? Il suffit de se faire attraper pour qu’on nous propose une place ? La belle histoire. »


Il lui mit une pichenette en plein front pour la faire taire. Souriant sincèrement, il se releva pour se détourner, entamant un lent pas vers la sortie. Jouant une fois encore avec son cigare comme un dandy le ferait avec une conquête, il chantonna un très court instant un début d’air, se ravisant après coup pour s’énoncer.

« Si tu acceptes, je te promets les pires atrocités que ce monde réserve. J’évaluerai si tu vaux quelque chose, et s’il y a moyen de faire de toi une personne utile. Si tel est le cas, tu t’entraîneras jour et nuit jusqu’à ce que les résultats parlent d’eux-mêmes. Si jamais tu refuses, ou que je me suis trompé sur ton compte, j’assisterai moi-même à ton exécution. Sur ce, mademoiselle Kensley, je vous laisse y réfléchir. »

Sur ces bases quitta-t-il la pièce, les deux hommes refermant derrière lui. La jeune femme se retrouvait à présent à faire un choix, ignorant si elle serait capable d’extirper de sa tête toutes ces années aveugles vouées à malmener le Royaume. Ne sachant y répondre sur l’instant, elle libéra un soupir puis préféra fermer les yeux et se reposer quelques minutes, animée de l’intime conviction que tout cela n’avait rien d’anodin ; que cet espèce d’animal en savait plus que les autres.

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