La femme et l'épée

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La femme et l'épée

Message  Aldorey Kelbourg le Lun 03 Juin 2013, 05:49

« "Cocorico, s'écria le coq, Cocorico ! La demoiselle d'or est ici de nouveau." Elle rentra alors chez sa mère. Et puis comme elle était couverte d'or, on lui fit bon accueil : sa mère autant que sa demi-sœur.

« La jeune fille raconta son épopée, et quand la mère apprit de quelle manière elle était devenue riche, elle partagea le secret avec sa fille, fut-elle laide, méchante et pleine de paresse.

« La fille de la mère alla donc au puits s'essayer à la même chose que sa demi-sœur, la douce, belle et travailleuse. Et il lui arriva la même chose. Elle apparue dans la même prairie et emprunta le même chemin. Quand elle trouva le four, elle entendit dire : "Retire-moi ! Sinon je vais brûler !" Mais la paresseuse se contenta de répondre : "Non, je ne me salirais pas !" Elle alla alors au pommier, il appela et cria : "Secoue-moi ! Les pommes sont mûres !" Mais la méchante fille ne s'en soucia pas et répondit : "Pour qu'elles me tombent sur la tête ?" Elle continua pour arriver chez Dame Hiver. Elle travailla un jour en pensant à l'or, soupira le deuxième et ignora le troisième. Elle ne faisait pas non plus le lit de Dame Hiver comme demandé, elle négligeait de secouer l'édredon et de faire voler les plumes. Dame Hiver n'en voulue plus et la congédia. La fainéante en sourit, mais la Dame ne lui donna point d'or, mais du charbon. "Tu as là ce que tu mérites !" lui dit-elle avant de la renvoyer.

« La paresseuse retourna chez sa mère, noire de pied en cape. Le coq, la voyant passer le puits cria : "Cocorico ! Cocorico ! La sale demoiselle est ici de nouveau." Et jamais le charbon, cette demi-sœur, ne put-elle l'enlever. »

La jeune rouquine releva son nez par-dessus son épais livre de contes. La petite fille qui lui faisait face sur le grand lit semblait toute émerveillée, ses doux yeux candides à pétiller avec les feux juvéniles de l'imaginaire. L'enfant était quelque peu plus jeune que la conteuse, aussi rousse de cheveux, aussi tachetée de poix d'ambre. Toutes les deux possédaient des yeux caramels.

Ceux de la plus jeune s'en allèrent mirer ses pieds. Pieds qu'elle balançait doucement sur le vide, assise au bord du lit. Elle laissa une moue la prendre, le temps d'une enfantine pensée.

« Dis, Mimie, c'est nous les deux demi-sœurs de ton histoire ?
_Non, ce n'est qu'un conte ma puce. » et elle lui baisa le front avant de refermer l'ancestral recueil.

Il faisait nuit noire au dehors, et à travers l'unique fenêtre de la grande chambre scintillaient de nombreuses étoiles ce soir. De ces rares nuits où le feu des chandelles se fait moquer de la clarté lunaire, elle qui se suffit à éclairer le monde d'une douce et pâle blancheur. La plus grande des deux filles se redressa et posa le livre sur une table de chevet. Elle approcha la fenêtre et baigna un instant son visage maigre dans la lueur, s'étira doucement.

Au loin un cheval galopait sur le chemin de la propriété, arrivant à brides abattues dans le domaine, dépassant les jardins, fruits comme légumes, arbres comme fleurs. Il gagna rapidement l'entrée, se masquant à la fenêtre alors qu'il ne restait plus que pour le savoir là le son des sabots, l'agitation des étriers, deux bottes sur un pas de porte.

On frappa, et la servante due ouvrir car on entra. Lentement les lourdes bottes du cavalier s'abattaient sur le sol pour le faire avancer. Il grimpa des marches avant d'arriver à la porte de la chambre où se trouvaient les deux filles. La plus jeune lorgne sur la plus grande, un brin effrayée. Cela fit sourire la conteuse qui la rassura, une main sur son épaule, la collant à elle comme elle aimait le faire. Se faire sa protectrice, sa gardienne. La plus vieille des deux, la plus forte. Comme une sœur. Une véritable sœur, pas une moitié.

« Qui c'est ? murmura tout bas la plus enfantine des voix.
_ Un homme de ton père. Sois gentille. »

L'homme toqua à la porte et pénétra la chambre en l'ouvrant de lui-même. Il était suivit par la servante, qui elle resta dehors, surveillant discrètement la scène comme s'il le fallait. C'était un vieillard âgé de la quarantaine. Du moins la conteuse le pensait, car il avait une bonne barbe brune bien peu soignée, et puis son visage était sans finesse, avec une grosse marque noire sur le bord des lèvres, un épais poil trônant dessus. Ou alors était-ce car elle le connaissait déjà, et qu'elle buvait ses histoires de guerre et de bataille comme lui buvait la bière. Il protégeait son casque d'acier sous un bras de fer, et avait des jambières de cuir et des bottes crasseuses en maille verte. L'écusson de sa poitrine flambait d'un soleil orange encerclé de vert. « Mesdames. Le Seigneur Bocroix m'envoie. L'écuyer de votre père est grièvement blessé. Une sale traque... Hm. Il ne s'en sortira peut-être pas. En l'absence de votre père il faut un témoin familial pour... enfin en cas de... trépas. »

La petite regarda la grande, gardée par son bras, bien au chaud là-dessous, bien en sécurité. Elle l'entoura de ses bras très fins engoncés dans une robe richement taillée, sa tête se cachant de l'homme. C'est la grande qui répondit.

« La petite est encore trop jeune.
_ Alors toi, Anémyce. Tu suffiras. »

La grande rouquine embrassa le front de l'enfant. Elle se savait à peine plus grande, quelques années tout au plus. Mais elle avait déjà la maturité requise pour souffrir la vue d'un mort, pour l'engendrer aussi jugeait-elle. Contrairement à sa demi-sœur, elle maniait déjà l'épée, et d'après les hommes, avec brio. C'est pour cela qu'elle s'entendait bien avec les soldats, et aussi avec Bocroix, ce seigneur de Lordaeron qui persistait à défendre ses terres, conquises par le Fléau, avec l'aide du père de la petite.

Elle laissa sa demi-sœur aux mains de la servante et s'en alla s'habiller. Anémyce troqua une armure de cuir assez simple contre ses vêtements de nuit. Rien de bien riche pour elle, on ne lui donnait que le strict minimum. De toute manière elle n'affectionnait pas énormément les jolis vêtements et préférait d'ailleurs une armure à cela. Les femmes de la maison essayaient sans cesse de lui apprendre les goûts, mais elle persistait, têtue et capricieuse, à tout gâcher par ses sottises. Et puis, propre, elle ne le restait jamais longtemps.

Ses cuirs basiques sur elle et son épée bâtarde dans le dos, elle retourna voir le soldat et tous les deux redescendirent. Il la fit monter derrière elle en souriant. Sans plus attendre, ils prirent le chemin avec vivacité.

A peine en dehors du domaine l'homme lorgna par-dessus épaule maillée pour observer Anémyce. « Joyeux anniversaire, sale semence. Quel âge alors ? » il en rit un peu.

Elle resta un moment silencieuse, ses yeux essayant de suivre les arbres qui défilaient, un à un. « Merci, ducon. Seize ans. » Il en sourit, son regard revenant aux méandres du chemin. La nuit sévissait terriblement dans de tels endroits, et partir à vive allure présentait de nombreux dangers, surtout pour la monture. La lune avait la pudeur de dessiner des jalons le long de la route, mais jamais on était à l'abri d'un obstacle secret. D'un perturbateur imprévu.

Anémyce n'appréciait jamais trop les escapades nocturnes. Non pas qu'elle n'aimait pas sortir, au contraire, c'est dehors qu'elle vivait. Mais la nuit, elle voulait plutôt lire. Des histoires de chevalerie, des contes sur une noble âme, un homme honorable, une femme vaillante. Une héroïne, audacieuse et loyale. Chevauchant un digne destrier, elle inspirerait le respect chez les hommes depuis sa justesse, et la crainte chez l'ennemi grâce à sa grande lame. Elle était friande de ce genre de lectures. Elle en viderait toutes les bibliothèques. Et surtout, et ça, elle en était persuadée, elle se le jurait, elle en deviendrait un jour le personnage. Féale comme jamais. Implacable. La seule à ne pas céder, pourrait-on la plier avec la plus colossale des forces.

La rouquine avait déjà fait ses marques auprès du Seigneur Bocroix. Cet homme d'honneur était un imperturbable, un exemple de justice et de droiture. Un incontournable de la loi, de la règle. Fin limier de Lordaeron, le museau prompt à toute faute, prêt à tout pour la punir. C'est pour cela qu'il faisait la guerre au Fléau, et qu'il se bornait à défendre certaines terres avec la rudesse d'un titanide. Il ne pliait pas, lui. Anémyce s'en inspirait toujours. Elle deviendrait cet homme, c'est ce qu'elle se disait. Mais pour le moment lui ne le pensait guère. Il avait été clair avec : « Une femme, et une bâtarde. Je ne vois qu'une gosse qui a une grande gueule parce qu'elle est la fille d'un riche noble. Mais pour moi, t'es juste la lavandière du moulin d'à côté, sautée une nuit, oubliée l'autre. »

Quand elle y repensait, elle en pleurait. Elle était une fille, une femme. On l'avait écarté du cercle des autres femmes car elle se comportait trop mal. On l'avait écarté de la Lumière parce qu'elle était de mauvaise engeance, et qu'un tel être, créé de manière malfaisante, ne pouvait pas la servir dignement. Correctement. On lui avait donc jeté une épée bâtarde, lame qu'elle pouvait à peine porter, et on lui dit en tout et pour tout : « Voici ton époux, ton fils et ton confident. Maintenant frappe ce mannequin et fais ta vie, car elle ne sera pas autrement, bâtarde. »

Il en fut ainsi.

Elle s'entraîna durement. Ses journées se passaient à frapper le mannequin, s'user les bras à manier l'épée, se torde les poignets, se blesser. Elle pleurait seulement le soir en lisant ses contes, en s'animant d'histoires fantaisistes qui n'étaient pas les siennes. Et chaque lendemain elle s'en retrouvait davantage épuisée, au point de ne plus même pouvoir pleurer.

La monture et les deux cavaliers tournèrent à droite à une patte d'oie, et elle se dit qu'au final si elle ne pleurait plus, c'est peut-être car elle avait accepté son destin. Et puis Bocroix avait commencé à faire avec elle. Il l'enseigna à la monte à l'anniversaire suivant. L'anniversaire d'après, à la chasse. Et puis elle commença à fréquenter les hommes, et puis à se battre avec eux, rigoler, boire parfois quand les jours étaient les plus joyeux. Mais elle n'aimait pas. « Aussi bâtarde que ton épée sois-tu, je crois que je t'aime bien. » dit-il un jour à la rousse. Depuis, il la conviait quasiment à tout.

« T'endors pas, la gamine, c'est ici qu'on descend, toi et moi. » Et il démonta avant de la démonter à son tour. La monture fut attachée à un poteau. Il délimitait l'espace du camp de fortune, de faible taille pour un faible nombre d'hommes. Au centre de ce dernier brûlait un grand feu joyeux où une broche tournait, traversant un cochon de lait loin d'être cuit. Un jus odorant s'égouttait du futur repas, et c'est ce qui devait rassembler les hommes autour de lui, à jouer aux dés sur des troncs d'arbre en guise de banc. Des tentes étaient levées non loin, certaines noires et vides, d'autres lumineuses et égayée d'exclamations.

On conduisit Anémyce dans la pus vaste des tentes. Celle-ci possédait carrément un parquet sur son dos, qui surélevait le tout avec un semblant de noblesse. On y trouvait une longue table munie de quoi festoyer dignement, ainsi que de chaises hautes en dossiers et coussins de tissu pourpres. C'est non loin de la table que se rassemblait un petit comité présidé par Bocroix. Tous étaient debout et observaient un homme couché au sol. La rousse se questionna un temps, et puis l'homme poussa un cri d'agonie. On la fit avancer plus près d'une poussée.

« Bonsoir » plaça-t-elle faiblement, le regard posé sur le blessé qui ne la vit même pas, cherchant un ange ou un autre cantique à réciter dans sa détresse. « Ma bâtarde, s'étonna faussement Bocroix. Toi ici, quelle surprise. » Il lui signala qu'elle devait s'avancer encore. Il portait son armure de chasse, cérémonieuse et pompeuse, de l'écarlate en maille fine sur le corps, du cuir brun et strictement traité sur les épaules.

Anémyce s'avança et il lui saisit les épaules, la tournant vers le blessé qui se perdait en chants stridents et insupportables. Les hommes s'en allèrent un par un d'un signe de tête du seigneur, et tout devint plus étrange alors. Dérangeant. La mort ne lui faisait pas peur, à la bâtarde, mais la faiblesse, la blessure, cela la désenchantait de ses rêves et de ses espoirs, cela lui entaillait sa dignité, lui perçait son courage d'une dague vicieuse et intenable.

« Ton père n'est pas là. Il fallait un témoin pour prouver la raison de la mort de son écuyer. Ce satané Fléau... Une simple chasse, on ne s'attendait pas à lui. Je désirais simplement faire sécuriser les environs, repousser les loups et les ourses, et voilà qu'on nous tombe dessus. Saloperie. Un carreau d'arbalète lui a fondu dessus. Le médecin dit que c'est le foie, qu'il a peu de chances de s'en sortir...
_Vous allez le sauver, messire ? questionna Anémyce, détournant son regard de l'agonisant.
_Si je vais le sauver ? »

Il abandonna la jeune rousse et plia le genou. Sur son gantelet il posa la tête tremblante du jeune chasseur. Un garçonnet à peine plus vieux qu'elle, un début de barbe sous le menton. Ses dents crachaient en plus de ses chants divins une salive blanche et poisseuse. Son regard ne désignait personne, perdu dans l'au-delà déjà. Il ne saignait que peu, mais son sang était noir et tachait tout le tabard qu'il portait. On n'avait pas touché le carreau qui siégeait encore, vainqueur, à travers son corps.

Le seigneur aux cheveux gris et précisément écourtés posa ses prunelles noires et puissantes sur le garçon, comme lui envoyant le plus silencieux des messages avant de revenir à Anémyce. Il réfléchit, sa main latente contre le cœur de l'écuyer.

« Tu es une bonne fille, Anémyce. Je veux que tu restes bonne. Que tu le sois pour toujours et à jamais. Aussi je vais t'enseigner ce soir une première leçon. »

Il tira le jeune-homme contre lui et le colla à son buste, lui intimant de taire ses chants et de serrer les dents, sur le ton du réconfort. Anémyce suivit cela avec silence, elle admirait l'homme, admirait son calme, son maintien et sa maîtrise. Il n'était pas inquiet. Il demeurait fort.

Elle hocha la tête et lui en sourit brièvement. Elle allait apprendre de son idole, de son futur chef elle l'espérait. Elle allait recevoir une leçon de celui qui était son plus beau héros, son plus réel et abordable. Elle devenait enfin important à ses yeux, la bâtarde en était convaincue. Ses yeux s'illuminèrent et elle joignit ses mains, toute ouïe. Jamais, jura-t-elle, jamais elle n'oublierait les prochains mots qui sortiraient de la bouche de Bocroix. Jamais elle ne s'en détournera.

« Anémyce, il y a dans ce monde deux sortes de douleur. Il y a tout d'abord la douleur qui nous rend plus fort. Mais il y a la douleur qui est inutile. Cette sorte de douleur qui n'est vouée qu'à nous faire souffrir. Moi, le monde... n'avons pas la patience pour les choses inutiles. »

Il ferma les yeux et baissa sa tête pour baiser la joue de l'écuyer dont le ventre s'agitait en spasmes terribles. Les mains du seigneur se refermèrent sur son front et sur son menton. Anémyce oublia un instant pourquoi, mais elle ne recula pas. Elle fut prise de nausée, mais resta bouchée fermée. Elle rencontra la peur, fréquenta la tristesse, mais ses yeux ne se fermèrent pas. Elle endura le coup, souffrit la douleur comme s'ils étaient siens. Bocroix, d'un seul mouvement sec, retira la douleur à l'écuyer, stoppa ses spasmes, l'empêcha de murmurer la souffrance. Il en fut terminé à cet instant.

De l'écuyer, comme de sa leçon.

« Et bon anniversaire, Anémyce. »

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