Confessions

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Confessions

Message  Caliel le Ven 04 Juil 2014, 16:56

Gilnéas avait une cathédrale somptueuse. Bien plus belle que celle de Hurlevent. Les tons y étaient sombres et lumineux à la fois. Je me souviens des soieries, des vitraux. Lorsque nous venions nous y recueillir, la fraîcheur apaisait notre visage. Lorsqu'ils venaient se confesser, l'ombre apaisait leurs péchés. Je comprends maintenant pourquoi : plutôt que de les excuser, elle les accueillait en son sein.
Je suis parmi eux à présent.

***

Ma première, c'était après t'avoir tué.
Tous deux adossés à une sobre maison, l'un fume sereinement. L'autre fulmine. Tous deux portent un libram et leur armure est claire. Le fumeur est blond, l'autre a les cheveux de jais. Ils sont coupés courts sur des visages durs, mais le premier est apaisé. Le silence gronde, fait battre le sang aux tympans. Le souffle embué provoque une palpitation de trop. Le silence finit par être brisé, quelques mots s'échangent à voix basse. Ce sont des mots chargés de colère :
« Ce n'est qu'une enfant.
-Elle est infectée.
-Elle reste une enfant. »
En coin, le blond regarde son collègue. Il se redresse et lui tend une roulée. L'autre la rejette d'un revers de la main : il n'a jamais fumé et ne compte pas commencer ce soir. Le regard du premier, pourtant moins grand et moins large que le second, s'intensifie. Ses épaules s'affaissent, leur axe se courbe. Sa tranquillité perd de sa superbe.
« Je t'ai pris sous mon aile : en tant qu'apprenti, tu ne dois pas remettre mon enseignement en question.
-Je te parle en tant qu'ami et ce sont tes principes que je trouve abjects.
-Elle est condamnée et finira dangereuse. Nous devons le faire. Sujet clos. »
Il s'engouffre dans la demeure, celui aux cheveux d'ébène sur ses talons. Poings fermés, mâchoires serrées.

Ils entrent directement dans un salon. Il y a un lustre vieillot qui pend du plafond. Je me souviens de ces arabesques, dessus : la peinture était écaillée. C'était laid, mais ça devait avoir le goût du foyer pour elle. Il éclaire la pièce : le mobilier est strict, nécessaire. Une table, un buffet, trois chaises. Les pieds des meubles, faits de bois, se sont imprégnés d'une humidité désagréable, ont commencé à prendre une teinte verdâtre. Il ne fait probablement pas bon vivre ici.
Sous la table, dans l'ombre, une gamine est recroquevillée. Elle regarde les deux paladins avec deux grands yeux verts effrayés. Le père ne viendra pas à sa rescousse : c'est lui qui a demandé leur venue, qui a demandé l'exécution de sa propre fille.
Sans aucun plaisir, le blond tire la lame de son fourreau. Elle émane une Lumière brûlante. Ce n'est pas de la colère : c'est sa justice. La petite fille se traîne à quatre pattes sous la table, s'échappe en courant dans un coin de la pièce, terrifiée. Elle est blonde, nez retroussé. Il s'approche, implacable, lame en main. Son regard lui crie ses justifications : mais elle ne le comprend pas, ne le veut pas.
Elle ne voit que la mort arriver, acculée.
Il ne cille pas en frappant. Le sang recouvre les murs et l'armure, et avec lui le poids des péchés s'écrasent sur les épaules du paladin. Il mettra probablement toute une vie à les expier. Ainsi débute sa pénitence : en regardant dans les yeux ce petit cadavre éventré.

Mais il y a une autre fillette. Une jumelle, sûrement. Ses yeux sont écarquillés et traumatisés. Elle se tient, là, dans l'embrasure d'une porte. Son père aurait du la retenir : il ne l'a visiblement pas fait. D'un bras posé sur le battant, elle révèle à la vue du bourreau une vilaine morsure.
Il pince les lèvres, fronce les sourcils et se redresse, lame au poing. Il s'en approche, mais une silhouette sombre se glisse entre eux. C'est l'autre : celui aux cheveux noirs, dont la fureur déforme les traits.
« Assez.
-Laisse-moi passer. Elle aussi est atteinte.
-Tu as fait couler bien assez de sang pour ce soir. Prie pour ta victime et laisse sa sœur en paix, laisse cette famille faire son deuil.
-Ne me parle pas comme si j'étais un meurtrier ! »
Ils s'adressent tous deux un regard noir.  Le blond lève sa lame trempée de sang, souillée des viscères du petit corps. Il reprend, véhément :
« Je fais ce qui doit être fait. Je sers la Lumière et je suis la Compassion ! Ne comprends-tu pas son appel ? Ne sais-tu pas ce qu'est la miséricorde ? Ces jeunes filles sont condamnées. Ils n'ont pas de remède !
-Tu es un meurtrier.
-Ôte-toi de mon chemin. »
Il s'avance à pas mesurés.
« Tu es un meurtrier, mais tu es aussi mon ami.
-Je suis ton maître !
-Je ne te laisserai plus faire d'écart. »
Encore un pas. Ils sont maintenant à portée l'un de l'autre. Il pourrait l'étriper, lui aussi.
« Ne pars pas là où je ne pourrai pas te suivre. »
Les muscles sont bandés, les iris minuscules, les lèvres sèches. Tout se passe alors très vite : l'épée se lève, un mot bref retentit, la Lumière jaillit, aveuglante.
Puis le paladin se retrouve désarmé, le bras cloué au mur.

L'apprenti laisse sa propre lame profondément plantée dans la paume, coincée dans l'interstice entre deux pierres.
Le mentor hurle. Il vient d'être trahi : une incantation, et un éclair jaillit de sa main libre, en aussi gros bouillon que son sang. Il vise le félon : l'armure se perce au torse, le sang jaillit. Ce n'est pas une brûlure, ou une explosion, mais des dizaines de coupures. Il n'a pas l'intention de tuer. La Lumière envoie l'homme à terre. Le carmin coule entre les plaques de l'armure. Ils prennent un moment pour souffler, tous les deux. L'épée longue est enfoncée jusqu'à la garde et la douleur arrache encore quelques grognements. Son regard dément, brûlant de colère, se pose sur la petite fille à nouveau.
Ce n'est plus qu'une question de principes : il veut sa mort, car il veut enseigner la Compassion. Patiemment, il attend que son ami se redresse. Il sait que la blessure lui aura fait entendre raison.
Mais ce dernier reste tourné vers lui. S'il se courbe, ce n'est que parce qu'il fait le dos rond, agressif. Il s'approche, son armure suintant le sang à grosses gouttes. Son regard a quelque chose d'effrayant : au delà de la fureur, c'est la vengeance qui l'anime.
« A quoi est-ce que tu joues ? Nous avons parlé de ce qui se passerait ce soir. Libère-moi !
-Promets-moi de ne plus blesser qui que ce soit ce soir. »
Pour toute réponse, le blond incante. Il vise manifestement la fillette, résolu. Mais un gantelet à sa gorge l'interrompt brusquement. Il se retrouve plaqué au mur, le crâne le heurte, et il reste un instant hébété. Il se sent soulevé, il sent la chair tourner, se tordre autour de l'épée longue et hurle à nouveau. Il panique, envoie les genoux où il le peut : mais la prise est inexorable. Il ne tarde pas à suffoquer. Les cris ont alerté le père qui a rejoint la jumelle.
Tu m'as fixé jusqu'à ce que la vie s'échappe de ton regard. J'ai serré, serré, serré. Tu étais un homme mauvais et j'étais un ange venu pour expier, endosser ton fardeau. J'étais la Justice.

Il reste plusieurs longues secondes ainsi. Le corps est ballant depuis un long moment quand Caliel le laisse retomber. Son regard est vif, acéré. Furieux et triste. Il arrache la lame du mur dans une violente gerbe de sang, puis se dirige vers l'enfant et son père.
L'homme prend la parole fébrilement.
« Qu'avez-vous fait ? Est-ce fait ? »
Il cherche des yeux le corps de sa fille infectée. Puis il s'y précipite en bousculant le sauveur de sa fille. On entend peut-être un sanglot. Dans le mouvement, il n'a distingué que le visage ravagé de larmes du père. Pourtant, aucune pitié n'adoucit le sien.
La sauvagerie étrécit le regard du paria : d'une main il attrape le col de l'homme, dans la nuque. Sa course est coupée et il étouffe un instant. Puis Caliel le tire, le retourne et abat son poing libre à sa tempe. L'autre tombe à la renverse en se cognant au parquet à moitié pourri, il renverse une chaise.
La petite blonde ne lève même pas les yeux vers cet homme qui en a étranglé un autre : ils sont rivés sur le cadavre de sa sœur. Elle ne le regarde toujours pas quand il s'agenouille près d'elle, qu'il passe une main gauche poisseuse de sang à sa joue. Elle sent à peine le bras se refermer autour d'elle, par-dessous ses épaules. Elle se cramponne à ce qu'elle trouve, se macule du sang de celui qui la porte.

C'est dans un silence religieux qu'il prend le pas vers la sortie. Puis il s'arrête un instant, tourne les talons, revient sur ses pas. Avec un regard pour son maître, il se penche en s'assurant que la gosse ne bascule pas. Il attrape le briquet, et l'une des clopes.
Il faisait frais, cette nuit là. Pourtant, ma gorge était brûlante : elle m'a fait tousser.


Dernière édition par Caliel le Jeu 11 Sep 2014, 17:34, édité 2 fois

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Re: Confessions

Message  Caliel le Dim 06 Juil 2014, 17:51

Il a fallu attendre plusieurs longues minutes pour que tu veuilles que je te pose. Je t'ai lâchée, ne t'ai pas tenu la main, et tu ne t'es pas enfuie. J'avais encore ce briquet d'argent entre les doigts ; tu n'y as pas jeté un œil. La seule chose que nous avons fait, c'était de marcher en silence. Puis, de fatigue et de mes blessures, je me suis effondré.

***

C'est la pluie qui le réveille. Depuis le sentier jusqu'à un gros arbre, il a été traîné : l'herbe haute s'est couchée et maquillée de rouge. Il n'a pas du perdre connaissance bien longtemps, puisque l'enfant à ses côtés est encore essoufflée. Caliel a le regard vague de l'endormi, mais quelques gouttes sur ses coupures le font sursauter brusquement. Aussitôt la gamine se méfie, se redresse et l'observe avec les grands yeux qu'un prédateur peut faire devant une proie.
C'est le petit matin. Le soleil, de toute manière timide en Gilnéas, ose à peine pointer ses rayons au travers des épais nuages à l'horizon. Il fait frais et un frisson glacial monte sur l'échine de l'homme. Autour d'eux, c'est le silence complet : peut-être sont-ils encore loin d'un village.
Je me souviens avoir pensé que notre état ne nous attirerait que des questions et des problèmes. Nous avons donc évité de séjourner dans les auberges par la suite.
Il est assis, ou plutôt affalé le dos contre le tronc. Avec des mouvements très lents, très faibles, il lève la tête et les bras : la première pour souffler et jurer tout bas, les seconds pour se réchauffer. Il écarquille les yeux : son plastron l'a quitté.
Il est aux pieds de la fillette, dans l'herbe humide. La blonde s'approche à pas mesurés.
« Vous allez me faire mal ? »
Il lui jette un regard noir : la douleur le rend moins aimable qu'il ne voudrait l'être.
« Non. Pourquoi je t'en ferais ?
-Votre ami voulait, non ?
-Il en est mort. »
Elle se fige un instant et hoche la tête, les lèvres pincées et les paupières plissées. Elle a un linge à la main : c'est un morceau de tissu qu'elle a tranché du bas de sa robe, rendue écarlate du sang de l'homme. Elle s'est servie de l'épée pour ça, et ce faisant a désarmé son sauveur, ou ravisseur.
« Je vais vous soigner, bougez pas. »
Il soupire, épuisé, avant de répondre alors qu'elle s'agenouille près de lui.
« Je peux le faire moi-même.
-Mais j'y tiens. »
Elle pose une main sur une blessure. Il grimace. Puis elle enfonce l'index dans la plaie.

La douleur est fulgurante ; il hurle, la repousse, et elle aussi hurle. Elle hurle que c'est pour l'homme qu'il a tué, et revient à la charge, faite d'ongles et de dents. Elle le griffe, racle la peau déjà meurtrie. L'autre la retient comme il peut, d'un bras au-dessus de la tête.
« Et ça, c'est pour avoir cogné mon père ! »
Il est pris d'assaut par une petite furie, désemparé. Caliel hésite un moment, l'observant comme si elle était un animal sauvage, presque détaché de la scène. Il oscille entre la douleur et l'autorité, et finalement fait son choix : la gifle part. Le claquement de la paume contre la joue retentit, sans écho. La gamine se tient la joue, sonnée. Ses lèvres tremblent, son corps entier frémit, elle ferme les yeux.
Alors elle fond en larmes, en sanglots déchirants qui secouent ses frêles épaules. Elle crie, s'essuie les larmes qui roulent à ses joues avec le revers de poings rageurs, renifle bruyamment. Ses larmes creusent des sillons sur la saleté de son visage.
Je t'ai regardée, toute rouge et le visage ruisselant. Était-ce de la colère ou du désespoir ?
A gorge déployée, ses pleurs retentissent. Elle tombe près de lui, pose les mains sur son bras et s'y agrippe, tremble violemment. Elle s'abîme la voix, se la casse, la fait devenir rauque.
Ce devait être du désespoir.
Des mots retentissent : un reproche brutal et bégayant.
« V-vous l'avez pas sauvée. Pourquoi moi et pas elle ? »
Je ne me suis jamais senti aussi désarmé de ma vie. Peut-être que t'emmener avec moi avait été une erreur. Je n'ai rien trouvé à te répondre et aucun geste pour te réconforter. Je t'ai observée poser le front sur mon épaule, restant à distance comme je le pouvais. J'avais peur que tes larmes me brûlent.
Elle s'essuie les joues avec son tissu et se barbouille de sang. Une véritable enfant sauvage et sale. Elle hurle à nouveau, de hargne cette fois, entre ses dents, lorsqu'elle comprend qu'elle n'aura que le silence pour réponse. Encore quelques secondes, et sa détresse devient peu à peu inaudible.
La fillette sanglote, s'étrangle, suffoque. Et puis, progressivement, s'apaise. Elle s'immobilise, calme sa respiration, ses gestes. Elle ferme les yeux et pendant un bref instant, semble sur le point de s'endormir ; et elle se redresse, la lèvre mordue, les yeux encore brillants mais le visage revêche. Elle s'essuie ses doigts poisseux, et se penche, le linge entre ses mains.

Doucement, elle nettoie le sang des plaies de Caliel. Il détourne le regard. Elle murmure :
« Vous savez que ce qui a mordu ma sœur m'a mordu moi aussi, hein ? »
Il hoche la tête.
« Votre ami.. Il venait empêcher ma sœur de se transformer pour faire du mal.
-Où veux-tu en venir ? »
Le ton est brusque et agacé.
« Moi aussi, je vais me transformer et faire du mal. Je veux pas. Vous auriez du le laisser faire. Je me vois pas vivre sans elle.
-Arrête de dire des idioties ou je nettoie mes plaies moi-même.
-C'est pas des idioties !
-Qu'est-ce que ça change, que tu sois condamnée ? »
Elle lève ses yeux vers lui et à nouveau essuie ses larmes. Cette fois, ils sont secs et perçants. Elle le jauge et le juge.
« Je pourrais vous tuer si je me transforme pendant votre sommeil. »
Il hoche la tête, toujours le regard ailleurs et vague. Puis répond après un moment de silence :
« ..C'est à moi de te soigner avant que ça n'arrive. Ne pense plus à rejoindre ta sœur : je n'ai pas pu la sauver. J'ai pensé jusqu'au dernier instant qu'il changerait d'avis. C'est à moi que la pénitence revient, et ma pénitence est de te faire vivre pour deux. »
Elle fronce un peu les sourcils, remet le regard sur les plaies de l'homme. Lui, ferme les yeux et sent à nouveau les griffes du sommeil l'attraper.. Mais la voix de l'enfant le retient :
« Je comprends pas tout ce que vous me dîtes.. Mais je sais me défendre. Je vois pas pourquoi vous m'aideriez, je suis grande, je sais me débrouiller seule. »
Il ne rouvre pas les paupières. Elle n'ajoute rien, et lui non plus. Et lorsqu'elle reprend son soin vague, il sait qu'ils se sont compris.

Je me suis endormi, bercé par l'herbe qui chatouillait mes bras, par le soleil qui réchauffait pour une fois. La pluie s'était éteinte. Nous n'avions droit à des éclaircies que lorsque l'un de nous deux était blessé. A mon réveil, toi aussi, tu étais allongée, un peu plus loin dans l'herbe mouillée. Tu me tournais le dos pour que je ne vois pas tes pleurs : je les ai malgré tout devinés.
Ce jour-là, tu n'as pas dormi. Les jours suivants, j'ai gardé les cicatrices des blessures que tu avais enfoncées. Les autres plaies se sont estompées.

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Re: Confessions

Message  Caliel le Jeu 14 Aoû 2014, 18:53

Désolace. Ses vents arides, son épais sable gris, l'odeur de la mort. L'endroit rêvé pour mon premier affrontement depuis l'exode. Je sais qu'il s'y trouve, je sais où il s'y trouve. Je peux sentir le fel dont il est imprégné, sa corruption et les forces obscures qu'il manie. Ah : la Justice vient à toi, et son glaive va s'abattre. Tu as commis trop d'erreurs. Il n'y aura qu'une variation dans ton châtiment si tu te révèles être celui que je cherche.

***
Le cavalier met pied à terre. L'épais sable gris crisse sous le cuir. Depuis Darnassus, il a monté le même hippogriffe. Jamais il n'avait volé et il avait du apprendre à manier la bride de ces créatures, mais enfin il touche – peut-être – au but. Les mois d'apprentissage n'ont pas été vains.
Ici, la mer apporte son vent frais. La tour a quelque chose d'elfique dans son architecture. Elle culmine sur une falaise. Tout à fait contre elle, un précipice est enjambé par un pont que les âges ont vieilli. Le lieu surplombe le rôdeur : le terrain est en pente. Il sent sur sa peau les grains du sable grisâtre, la poussière des os que les charognards ont raclé.
A sa main gauche un fourreau d'ébène noir, qu'il a décroché de la selle et n'a pas pris la peine de sangler en bandoulière. L'arme qu'il renferme n'y restera pas longtemps : son ennemi est là, caché derrière un Infernal massif. Il l'attend : on devine sa forme accroupie, dans un cercle que des runes démoniaques ont orné.
Tu es un homme mort.

La main droite se referme sur la poignée d'or de la lame, la tire de son écrin sobre. L'acier est séparé en son centre : il irradie une puissance sacrée, douce et terrifiante à la fois. Des deux mains, il la tient face à lui, inclinée vers le démon. Aucune peur, dans les yeux, à l'ombre de la capuche. Seule une fureur vengeresse subsiste. Il se campe sur ses appuis solidement : ses jambes sont tendues, prêtes à bondir et esquiver. Son libram bat sa cuisse.
Alors l'assaut vient. L'assemblage se met en marche, d'un pas lourd, et puis en course. Les quelques mètres qui les séparaient encore sont vite engloutis, et ce grâce à un seul mot de la part du démoniste. La terre tremble et nul doute que d'un seul coup, le mastodonte pourrait l'écraser et ne laisser qu'une flaque rouge dans la terre. Mais il est lent : et lorsque la roche brûlante du feu du fel s'abat, ce n'est pour écraser que la terre : d'un saut, l'épée dans une main, le rôdeur a échappé à sa portée. Ses talons glissent et ne trouvent pas un appui suffisant : il chute, trébuche et glisse ; de sa main libre – la gauche – il se réceptionne et s'écorche la paume sur le sol irrégulier.
Il lève la tête. Le golem est lourd et ses gestes sont pesants. C'est là que sa chance se trouve. Il ne frappera que lorsqu'il sera sûr que le coup sera mortel. Alors que le second bras rocailleux se lève pour un nouveau coup, l'homme sent fondre sur lui l'énergie gangrenée. Le démoniste n'est pas resté inactif ; d'un trait, il entame une série qui harcèlera le rôdeur jusqu'à son épuisement. L'épée se lève, tenue des deux mains. A sa rencontre, à celle de la Lumière à laquelle la lame double a été forgée, le sort se scinde en deux et part s'échouer dans l'air sec de Désolace ; et d'une nouvelle esquive, l'homme joue l'anguille avec son principal et énorme adversaire. La tête, minuscule et enfoncée dans un brasier vert, le fixe d'un regard mauvais et étréci.

Il se met alors à courir en cercles larges autour du démon. Sa main gauche est levée et les pointes des lames traînent au sol, y dessinent des spirales rapides. Il incante. Il était temps de passer à l'offensive avant de ne plus en avoir la force.
La provocation porte ses fruits et, d'un coup large, en taille, qu'il manque, l'Infernal s'effondre sur un côté. La Lumière des doigts de Caliel jaillit, et dévie l'arrivée d'un second projectile du démoniste en lui brûlant les yeux, l'aveuglant : deux traits dorés se sont enfoncés dans les rétines, profondément. Le choc a levé, et retiré le couvre-chef qu'il portait : il se prend le visage en hurlant de douleur, et tombe à la renverse.
Une fois débarrassée du flux sacré qui courait dans ses veines, la main gauche rejoint la droite à la poignée de Hurlante. Il se campe près de l'épaule du démon, et entaille l'air d'un coup ample. Les lames se lèvent. Elles font gémir l'air d'une voix sifflante, et le son se fait plus fort, plus glaçant au fur et à mesure qu'elles prennent de la vitesse. Enfin, elles tranchent la tête comme si elle n'avait été que par quelques minces fils : la poussière du sol monte en nuage et le feu démoniaque jaillit comme autant de sang verdâtre.

Le rôdeur s'autorise un instant de manière à reprendre son souffle, mais très vite il est interrompu par une masse lourde qui le bouscule et le fait tomber à la renverse et se cogner l'arcade contre la roche du golem à présent inanimée. Il grogne, l'oeil déjà embué de larmes réflexes, et pose le regard sur la scène : c'est l'hippogriffe qui, touché par le second trait de fel à l'aile, s'est rué sur le lanceur. Il le plaque au sol : ses serres lacèrent les mains de l'homme, et son bec s'acharne à ses lèvres qu'il veut lui faire ouvrir. S'il résiste un moment, il finit par hurler à gorge déployée. Alors la bête en profite, fouille le gosier et en tire la langue dans une gerbe de carmin immonde. Il la laisse retomber au sol.. Et s'éloigne, la menace anéantie. Le cri s'est tu.
Encore sonné, son récent cavalier se redresse et se dirige à grands pas vers la victime inerte. Le sang s'échappe à gros bouillons et a trempé son visage. Le pouls est pris. La respiration vérifiée. Une cigarette allumée. Il est en vie, et lorsque sa plaie sera refermée, et qu'il retrouvera connaissance..
Caliel aura ses réponses.

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Re: Confessions

Message  Caliel le Jeu 18 Sep 2014, 19:17




Il l'entendait.
L'air l'enferma.


Les cris des innocents.


L'ombre le serra. Il s'y noya. Sur sa peau, il la sentit couler. Plutôt, il se sentit s'y enfoncer. Ses yeux grands ouverts ne voyaient que le noir. Le gouffre était étroit, froid, angoissant.

Le doute s'était déjà installé en lui.

Son visage se crispa. Quelle qu'allait être l'issue du plongeon, il devait aller au bout. On lui avait promis vengeance, force. On lui avait promis la protection. Pas pour lui – pour ses proches. Pour tous les autres. La mort avait d'ores et déjà trop frappé les habitants de la cité. Les purs.
Il était assez intelligent pour croire tout cela possible. Mais il n'était pas assez idiot pour penser que son refus serait impuni.
Il ne comptait pas refuser. Alors pourquoi le doute s'était-il si solidement ancré en lui ? Pourquoi son cœur semblait avoir cessé de battre, là, dans l'Ombre, si proche d'Elle et ses promesses ?

Tout au fond, il devinait la lumière. Perçante. Crevant la membrane de la noirceur qui l'étouffait. Il n'avait qu'à l'atteindre, et ses bras étaient assez puissants pour le mener loin et fort. L'Ombre, il l'écraserait. Il s'y frayerait un chemin. Il allait trouver la lumière. Là. Au fond. Plus si loin, finalement.

Mais pour ça, il devait devenir l'Ombre.
Il devait communier avec elle. Il devait l'épouser. Ce plongeon n'était pas exempt de symbolisme. Il toucherait la relique et il sentirait Son souffle. Il entendrait Sa voix, Sa main lui accorderait tout.
Mais pour l'heure, être rassuré lui aurait suffi. Bien assez. L'Ombre était chaude. Il n'était pas sûr de vouloir trouver cette lumière, tout compte fait. Il allait le faire. Plus le choix.

Le doute s'était installé en lui bien avant son plongeon.


Les sacrifiés.


Sa bouche s'ouvrit. La lumière, plus proche, là. Ses mains tiraient sur les parois de pierre. Il poussait. Ses sourcils se froncèrent. Son regard s'assombrit. Et puis voilà : ses doigts touchaient la fin. Il se laissa glisser dans la lumière et ce fut plus simple. Son estomac se retourna lorsque la gravité se fit plus douce. C'était Elle : elle pervertissait toutes les lois. Il s'autorisa un souffle. Erreur.

L'air ici était perverti. Il n'y avait rien que la pénombre, et seuls Ses anneaux, sifflants, émanaient cette lumière corrompue. Celle du feu, suffocante, des bûchers. Il n'y avait rien que la relique, posée au sol, très simplement. Approximativement, elle lui arrivait à mi-mollet.
La sonnette à quatre mues, l'extrémité.

Il l'entendait. Il sentit Sa caresse et pendant un instant, tous ses sens furent exacerbés. Il ressentait absolument tout, au moins avec le double d'intensité qu'en temps normal : mais c'était douloureux, plutôt qu'agréable.
La sensation s'éteignit heureusement bien vite. Mais dans sa bouche, de nouveaux arômes le chatouillaient et lui donnaient la nausée.

Cendres. Poussière. Venin. Mort.
Le goût des os. Celui des guerres, celui du sang, métallique, écoeurant. L'amertume de l'humidité, le sel de la pourriture. La froideur de l'acier. Les chairs disparues. Du soufre. La charogne. Les plumes sales. Le sucre et le piquant de l'aconit. Les écailles, lisses.
Et puis il y avait le goût de l'ombre, car ici la Lumière s'était perdue.

Il s'échappa. Remonta. Il avait inspiré, pas respiré.
Dans les ténèbres, comme dans l'eau, les noyés flottaient.
Les yeux rivés vers le fond.


Renaître. Vite.

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Re: Confessions

Message  Caliel le Mar 17 Fév 2015, 18:49

« Fais attention. C'est encore frais, tu sais.
- Je suis prêtresse. Ne l'oublie pas. »
Ses mâchoires se serrent lorsque les mains de la rouquine se posent. Proches : trop. Là où la hache a mordu, il ne restait qu'une chair sanguinolente, mutilée – jusqu'à ce que Julyne ne chante.
Fraîches, aussi. Mais, au moins, pas tremblantes. Il n'en est pas étonné, car elle lui a raconté les horreurs auxquelles elle avait du faire face avant qu'ils ne partent au front.
« Regarde-moi. Croyais-tu un jour que je me retrouverais diminué au point de ne plus marcher sans aide ?
-Tu es plein de surprises, rétorqua-t-elle, un sourire aux lèvres.
-Je sais comme tu les apprécies. Je préfère quand elles ne se font pas à mes dépends. »
Il soupire. Un peu.
« L'Agonie aura bientôt raison de moi. Crois-tu que je doive baisser les bras ?
-A ton avis ? »

Léger silence, cette fois. Ses yeux se baissent sur un plancher qu'ils ont déjà beaucoup foulé : celui d'une chambre d'auberge, aux senteurs de tabac et de cerise, un parfum douceâtre et amer. Les vêtements jonchent le sol, du cuir rapiécé ou du tissu riche. Çà et là, la poussière a fait son nid. La fenêtre est ouverte.

« Non. »

Plutôt que le voir, il sent son sourire. Ses lèvres roses et fines étirées, dans sa nuque. Le rôdeur ferme les yeux.
« Trop de promesses à tenir. Imagine comme Nith doit nous en vouloir. Ethan, Léa. Sharps aussi doit se languir de nous – et je lui avais promis un châtiment juste. Mais par-dessus tout...
-Caliel. Je ne veux pas entendre son nom. Pas encore, s'il te plaît, nous venons de rentrer. »

Quelques instants passent, et sa bouche se referme sans plus rien prononcer. Il finit par hocher la tête.
La Clef. Et Juliette.. Probablement morte à présent. S'il était une promesse qu'il n'avait pas pu tenir, c'est celle qu'il avait faite à la tueuse au sang chaud, un soir au communicateur.
Je te traquerai. Je suis la Justice et tu n'en es qu'une parodie. Lorsque ma lame s'abattra, tu n'imploreras pas pitié et je le sais, mais mon courroux sera juste et ta mort certaine. J'abattrai chaque homme qui te défendra et je finirai par t'atteindre, et lorsque ton nom sera dévoilé, tu l'auras déjà toi-même traîné dans le déshonneur et la lâcheté. Toi, la voix de l'Égalité ? Ton existence n'est qu'une imposture.

Quelques secondes passent. La Lumière s'échappe, en un flot lent, quelques ondulations, sur la blessure du brun.
Enfin, péniblement, il se redresse. Il enfile un pantalon de toile, sangle ses jambières de cuir, et se dirige à la fenêtre. Le ciel est blanc et l'air est frais, mais le soleil, timidement, baigne la chambre. Chacun de ses pas appelle la douleur d'une lame de rasoir sur tout un côté de son corps. Enfin, il atteint le rebord, y pose les mains.
Une longue inspiration lui suffit.

« Tu l'entendras, inévitablement. Mais soit. J'éviterai de t'en parler. Julyne ? »
Elle lève la tête et lui tourne la sienne vers elle.
« Je n'aurai pas de repos tant que ta famille n'aura pas été vengée. »
Un maigre sourire lui répond. Il le connaît trop bien : c'est celui que la fatigue peint sur le visage de la rousse.

« Dors. Je veille. »

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Re: Confessions

Message  Caliel le Jeu 07 Mai 2015, 18:55

Spoiler:


Une petite chapelle. Il fait nuit. Les ombres dansent.
Une dernière bougie s’allume. Le claquement du briquet retentit, avant que le chevalier blanc ne le pose sur la pierre ; ici, le silence est roi et l’austérité sa compagne. On distingue les premières rangées de bancs, celles qui font directement face à l’autel qu’on a pris soin d’illuminer.
L’homme se meut sans un bruit. Même la plaque et la maille semblent retenir leurs cliquetis, mais le plancher, moisi depuis longtemps, humide et vert au pied des murs, émet un son spongieux. Le paladin prend place sur la droite de l’allée centrale et retire son casque, qu’il pose à côté. A l’effigie d’un rapace, sa visière est parfaitement arrondie et sa couleur d’une pureté sans pareille. La crinière d’ébène et le visage sec en émergent. Un instant, il renverse la tête en arrière, ferme les yeux, entrouvre les lèvres et respire à peine. L’air est chargé d’iode, épaissi de l’odeur du bois trop longtemps mouillé. Mais surtout, il prend à la gorge : la magie démoniaque a imprégné chaque mur de l’immense demeure.

Face à lui, les vitraux se multiplient. On a dépeint il y a longtemps une fresque divine. On La représente, glorieuse, dans le sang des monstres ou sur une montagne de sacrifiés à sa cause. Son visage est d’une douceur immaculée, candide et serein.
Elle, Dieu parmi les démons. Son corps se termine par une cascabelle, instrument effroyable aux multiples anneaux de mue. Ici, on présente de profil un couffin et une femme priant face à lui. Là, elle tient deux crânes canidés. Plus loin, elle est martyr, allongée sur un carreau rouge.
Derrière les couleurs que le temps a rendues ternes, on distingue, à la lueur des flammes fragiles, un bois cerné par le domaine. La pleine lune y a posé une lumière évasive, celle qui n’éclaire que la cime des arbres et laisse leurs racines plonger dans le noir le plus total.
Le plafond s’est recouvert d’une peinture en mauvais état, mais il ne laisse au moins pas passer les intempéries. Y figure un homme immense, à l’armure de plaques et de plumes noires comme de l’encre, contemplant un paysage depuis une colline à l’aurore, autrefois chatoyants, aujourd’hui tristes et délavés.

La pénombre vieillit l’homme. Il a rouvert les yeux pour qu’ils puissent parcourir la pièce, sans réelle surprise : il connaît les lieux. Lorsque la porte de la chapelle s’ouvre, il ne tourne pas la tête. Un pas traînant s’avance dans l’allée, suivi de près par un tissu frottant au sol. La silhouette n’entre pas tout à fait dans le champ de vision du chevalier, préférant rester dans un coin du regard. Sa voix, gutturale et vieille, résonne :
« Tu n’es pas avec les autres ?
-Non. Il faut que quelqu’un veille sur vous. »
Un rire comme un toussotement répond, et s’évanouit alors que le vieillard crache ses poumons. Les ombres répondent à sa douleur en se tordant anormalement – c’est du moins ce qui semble se passer, l’espace d’un instant. Peut-être un courant d’air, d’un des vitraux fendus ?
« Ne me mens pas. Nous savons tous pourquoi tu as préféré rester. »
L’homme en armure de nacre reste de marbre. Son regard est dur, mais s’étrécit. Ses bras restent sur le dossier du banc, mais ses poings se serrent. Quelques secondes se déroulent, et le temps semble s’y arrêter. A son côté, il ne bouge pas. On devine des mots, un regard accusateurs. Lourds de menaces.
Même les vagues, au loin, se sont tues.
Puis le même pas s’éloigne, et la porte se referme. Quelques minutes de plus, et les gantelets de plaque se desserrent. Il ferme les yeux et s’abandonne à la méditation qu’il est venu chercher.

« Amy, où est-ce que tu ranges ça ?
-Mets-le à côté de la cheminée. »
Il pose le balai et se redresse. Elle regarde dehors, au travers de la vitre : il pleut.
« Regarde. Au loin, on voit la Cathédrale. La pointe. Tu la vois ? »
Un bruit, léger, à l’étage, les interrompt. Puis des pleurs d’enfant. Il reprend la parole, après un instant, avant de monter.
« J’y vais. »

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Re: Confessions

Message  Caliel le Mer 02 Nov 2016, 19:54

Les couloirs sont dédales dans cet endroit étrange ; au loin les lunes se couchent, dans la brume du lac, sous les étoiles noires. Bientôt, la lumière n'existera plus ici, et il faudra alors se guider à l'aide de torches. L'on n'a pas besoin de lumière, lorsqu'on est l'obscurité.

Le bal reprendrait bientôt, mais les musiques se seront tues. Les danseurs seront là, mais pas leur chaleur, car depuis longtemps on la leur a volée, dans leur jeunesse innocente ; sous les étoiles noires. Sous les étoiles noires, on surprend encore quelques murmures, qui traversent les longs corridors, que je parviens à saisir, et qui s'échouent dans les murs pour les tatouer de leur empreinte, une marque maigre qui trahit, encore aujourd'hui, la vie. Pas un bruit, près du lac, et sa brume engourdit les sens ; on sent l'automne aux feuilles mortes, au goût particulier de l'air, et aux brindilles qui craquent comme des os sous mes pieds lourds. Parfois, l'on croit voir, dans le brouillard, une silhouette évasive, qui traverse l'horizon et disparaît aussitôt, comme des ombres par une nuit sans lune, sans lueur.

Je regarde derrière moi, et je vois, du sol, jaillir de hautes pierres noircies, marquées par les intempéries et les âges, car elles sont vieilles comme le monde, plus vieilles que le temps lui-même, et ici viennent mourir les perdus, les âmes confuses et ambitieuses, brisées ; les vies se font et s'éteignent ici, dans la cité, sans un souffle, dans le silence, et parfois seulement l'un d'entre eux revient sur ses pas, voit sa stèle et découvre alors sa mort, après qu'elle lui soit arrivée. Une quiétude l'envahit alors, et il erre dans les couloirs à jamais, là où les lunes se couchent, dans la brume du lac, sous les étoiles noires.

Mais de mes lèvres s'échappent encore des souffles chauds de vie, fuyant ce corps et ce lieu, surtout ce lieu, et je dois marcher pour les rattraper ; et les battements de mon cœur rythment ma marche, retentissants, dans ma poitrine ; j'entends encore, sous mes doigts, la plaque crisser quand mes poings se ferment, j'entends encore le hululement des chouettes, les cris des rapaces, dans le ciel où les lunes s'abaissent et le soleil point, m'aveugle un instant. Mais il ne se lève que sur un jour sans fin et sans saveur, et les arbres ici n'apporteront aucun fruit, seulement des racines et des feuilles basses, cachant à tous les tombes et les noms des défunts. Le sol n'est que poussière et sable, et la terre n'est pas meuble, pas fertile ; elle ne laisse pousser rien d'autre que ce qu'elle désire.

Derrière moi, les pierres s'élèvent, celles de la cité, et les criquets chantent encore. Bientôt, je devrai y retourner et affronter les regards. Ces ruines seront peut-être ma fin, et peut-être, peut-être que moi aussi, je deviendrai un esprit errant, à la recherche de la vérité – à la recherche de ce nom, de cette date gravés sur une pierre, marquant ma fin – sans ce souffle de vie me brûlant la gorge. Car les regards sont froids, parfois empathiques, compréhensifs, surtout Satine, la prêtresse, qui sous sa douceur et sa beauté cache la même folie à laquelle nous avons tous prêté serment, le goût du sang versé, la volonté de savoir, de rejoindre les étoiles noires, et faire battre le ciel d'un futur plus beau, pur, et ouvrir à tous les portes de la cité, pour que temps et vie et mort ne signifient plus rien et que, dans la spirale, nous voyions : les guenilles de celui qui arpenta la cité, ses guenilles, voletant toujours à ses pas à présent, toujours, dans la cité.

Le sang bat à mes oreilles. Ah, la lumière m'a aveuglé ; il est à présent temps de rentrer, dans la chaleur et la sécheresse des ruines, à l'abri de la vieillesse et de la maladie, du chagrin, du bonheur. Je m'y efforce, car Elle m'y attend, pour me bercer et me former à, Ô, ses desseins, quels qu'ils soient, car de mon sang, de mon être, j'ai juré allégeance, et j'ai vu, derrière les ombres et les étoiles noires, la vérité secrète de l'univers, aperçue pour tout dire, avant qu'elle n'échappe à mes doigts fermés, et à mon esprit étriqué.

Sous les lunes qui se couchent ; dans la brume du lac, et sous les étoiles noires ; alors que j'entre dans les vestiges antiques, je me demande : verrai-je encore un jour la félicité ?

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Re: Confessions

Message  Caliel le Dim 20 Nov 2016, 15:44

Il n'était pas si tard, mais l'hiver avait déjà fait tomber la nuit sur Gilnéas. Nous voyions, de notre fenêtre, la flèche de la cathédrale percer le ciel, et sur les toits, nulle ombre ne dansait : nous avions pris l'habitude de les surveiller, car certaines rumeurs effrayantes couraient. Je n'y croyais pas.

Nulle ombre ne dansait mais la brume était tombée dans les rues ; les pavés et les murs ruisselaient d'une pluie récente et les nuages, épais et menaçants, s'avançaient une fois de plus vers la ville, au loin, sur l'horizon, toussant leurs éclairs qui m'éclairaient, par intermittence, un peu plus que la bougie solitaire allumée, et faisaient rouler le tonnerre jusqu'à moi.

De temps en temps, des passants osaient encore pointer, les têtes enfoncées dans les épaules, sous un chapeau masquant leurs visages et leurs regards pour éviter d'en croiser d'autres. Ils se ressemblaient tous : des silhouettes noires, interchangeables, méfiantes. Ce quartier ne voyait pas les diligences des nobles, jamais, car nous nous trouvions dans les rues modestes – d'autres diraient pauvres, mais les filles de joies et les ivrognes nous épargnaient de leur présence, et le crime, lui non plus, n'avait pas sa place ici.

J'ai soupiré. Les éclaircies étaient rares. Derrière moi, Amy lisait, enfoncée dans un fauteuil brun. Le feu crépitait, près d'elle, et projetait des ombres soulignant son visage, et ses expressions changeantes au gré des pages qu'elle tournait. Je suis resté quelques minutes à l'observer, jusqu'à ce que ses yeux se lèvent, rencontrent les miens et qu'elle me fasse un sourire. Le mien lui répondit ; je m'appuyai sur le balai en prenant la parole, quelque sujet futile, qui maintenant n'a plus d'importance, et que j'ai de toute façon oublié ; nous parlions à voix basse.

Dans un coin, une petite table s'étendait. Elle était propre, et luisait de perles d'eau fraîche, reflétant les lueurs des flammes sur sa surface d'ébène. Là-bas, un escalier menait à l'étage ; sous ce dernier, j'avais entreposé mon uniforme. Je profitais de ces jours avec vous deux ; mais pas assez.

Nous pensions qu'elle dormait ; pourtant, un léger bruit au-dessus de nous a interrompu notre conversation. Ses cauchemars étaient récurrents et probablement liés à ces racontars, qui parlaient de monstres nocturnes, vivant à la lueur de la lune. Mais elle était grande, désormais, et nous nous étonnions qu'elle soit encore si impressionnée. D'un geste de la main, d'un murmure, je t'incitai à rester assise, et posai le balai. J'y allai, et il ne fallait pas que tu te déranges. Alors, je montai l'escalier.

Un courant d'air bref m'avertissait de quelque chose d'anormal, s'échappant de sous la porte. Cette dernière s'était refermée d'un claquement sec. Je n'avais pas eu le temps de voir quoi que ce soit, car nous soufflions ta bougie chaque soir, avant que tu ne t'endormes : ainsi, ta chambre était plongée dans la pénombre. Mais tes premiers sanglots s'étaient tus, et un silence angoissant avait envahi l'espace. Un long frisson m'a parcouru l'échine – je m'en souviens encore, car il était si intense qu'il en fut douloureux.

Je me postai devant la porte, et écoutai en y collant l'oreille. Au début, il n'y eut rien, et je fus rassuré ; mais alors que j'allais descendre, un horrible son, qui me hante encore, me glaça le sang : c'était celui de la mastication, suivi par un déchirement de tissu, de ceux qui ressemblent à des craquements sous la violence d'un geste ample. Sans attendre, je tournai la poignée et entrai.

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