Chasseurs et Charognards

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Chasseurs et Charognards

Message  Asélryn / Towann le Mer 27 Mai 2015, 09:39

Son regard se détacha de la houle ébène dont elle avait essayé de discerner l'horizon sous le ciel nocturne.

Cette fois-ci, elle l’avait entendu arriver.

Un pas feutré, tout juste perceptible, et elle s’était retournée à temps pour voir apparaître cet homme, sans doute parmi les plus puissants qu’elle ait eu l’occasion de rencontrer. Asélryn avait déjà eu affaire à lui mais un imprévu l’avait forcée à couper court à de juteuses négociations. Il exerçait une influence de celles qui sont aussi discrètes qu’étendues, qu’il s’agisse de son réseau d’information ou des commerces qu’il contrôlait. Un œil partout mais si difficile à trouver, l’exemple d’une réussite comme celle à laquelle la jeune héritière Magtorus aspirait, et elle avait besoin de son aide pour cela, du moins de son soutien.
Restait seulement à recoller les morceaux qu’elle avait été contrainte d’éparpiller.

« - Il est rare qu’une même personne puisse me rencontrer à deux reprises, tout particulièrement après une interruption aussi brutale.
- Je suis plutôt exceptionnelle oui, mais vous avez du vous en rendre compte. »


Il ne fut pas difficile de l’imaginer sourire sous son masque. Assorti aux tons ocre de sa tunique de cuir, sa forme harmonieuse, les fentes ouvertes sur son regard brillant, la finesse de l’ouvrage, tout dans ce masque évoquait le félin dont il empruntait le nom. Cet homme que l’on appelle le Lynx arborait une carrure athlétique, et si sa largeur d’épaules pouvait faire penser le contraire, sa démarche et son port assuraient à Asélryn que c’était un maître des Ombres plus que redoutable. Elle retrouvait presque ce malaise admiratif qu’avait autrefois éprouvé une gamine en cavale rattrapée par un maître-espie.
Mais tant de choses avaient changé depuis, tout impressionnant que le Lynx pouvait être, elle était loin de se laisser intimider. Elle n’était pas tout à fait à l’aise non plus ceci dit.

« - Mes hommes ont perdu votre trace lorsque vous vous êtes enfuie.
- Je savais que vous les enverriez à mes trousses, et je ne m’enfuyais pas. Un impondérable m’est tombé dessus, c’est tout. Et avec tout le respect… ça ne vous regardait pas.
- Vous espérez que nous fassions affaire avec ce genre de petits secrets ?
- Une collaboratrice avait des ennuis, et je prends soin de mes collaborateurs. A ce que je sache, nous n’avons pas eu le temps de le devenir. Si ça arrive vous pourrez en juger vous-même.
- C’est bien mon intention. »


Asélryn s’accorda un rapide regard aux alentours. Il lui semblait peu plausible que le Lynx se présente sans être accompagné de Faucons, les agents d’élite qui faisaient la force de son organisation. Mais dans ce cas, ils étaient bien dissimulés car le quai isolé semblait parfaitement vide en cette fin de journée.

« - Sous le ponton. Ils sont deux. »

Naturellement, son geste n’avait pas échappé au Lynx. L’important était maintenant de demeurer sereine et afficher un compromis entre prudence et confiance.

« - Ils feront partie de notre opération ?
- Notre opération… c’était le sujet de notre dernière rencontre, pas de celle-ci.
- C’est une seconde chance ou une exécution ? »


Penchant un peu la tête, elle s’efforçait de montrer un calme olympien, surveillant son ton qui ne devait surtout pas se teindre de la moindre précipitation, ni être trop insolent. Le Lynx présenta ses paumes en répondant avec courtoisie.

« - Je n’aurais pas pris la peine de me montrer si notre partenariat tombait à l’eau.
- Je ne parle pas d’une exécution immédiate, vous pourriez avoir décidé de vous approprier le commerce de Folpétoire à ma place en fin d’opération.
- Si c’était le cas ?
- Vous ne seriez pas aussi raisonnable qu’on le dit. Vous avez déjà beaucoup à gérer, et si vous décidiez de m’éliminer là-bas vous auriez en plus affaire à mes alliés. Si vous aviez l’intention de me faire disparaître, je serais morte ou au courant. L’opportunité vous intéresse, mais vous voulez que quelqu’un de confiance gère ça pour vous. Je ne compte pas m’assimiler à votre organisation, mais pour peu qu’un étroit partenariat vous convienne, vous avez trouvé la meilleure personne.
- Il vous reste à me le prouver. A vrai dire, votre échappée de la dernière fois est bien tombée, c’est maintenant un bon prétexte pour vous tester.
- Je connais la forteresse de Folpétoire, si le plan est respecté tout se passera à merveille.
- Ce n’est pas votre équipe que je veux voir à l’œuvre, mais vous. »


Une perte de temps à première vue. Cependant, Asélryn craignait toujours de voir le Lynx la trahir dès qu’ils auraient mis la main sur le commerce du sombrefer. En plus de risquer la vie de ceux qui l’accompagneraient, elle devrait alors se priver d’un allié de choix. Gagner la confiance du Lynx était une bonne chose, mais s’il s’agissait d’un leurre pour la tenir occupée pendant qu’il s’emparait de la carrière de Folpétoire…
Elle reprit.

« - Voyons ça comme un gage de bonne foi. Qu’est-ce que vous attendez de moi ?
- Rallier un homme à ma cause.
- C’est tout ?
- Il est menacé de mort et le sait. Sa paranoïa réagirait mal face à un Faucon, et les Vautours ne sont pas du genre diplomate. »


Elle pouvait le confirmer. Les Vautours, hommes de main au bas de l’échelle du Lynx, étaient plus des brutes qu’autre chose. Elle avait fait la connaissance d’un certain Sam Flynn pour sa première prise de contact, et le bougre n’avait certainement pas inventé la poudre.

« - Qui veut sa mort ?
- Difficile d’être précis à ce sujet, jusqu’à récemment personne ne le savait mais il s’avère être l’associé de Brett Nazak. »


Brett Nazak, le nom lui disait bien quelque chose.

« - Nazak était un excellent informateur, un peu trop bon à vrai dire.
- On l’a donc abattu. Son partenaire sait des choses intéressantes ?
- Mieux encore, il était sa mémoire. Aucune des informations de Nazak n’était consignée par écrit, son partenaire a le don de ne jamais rien oublier.
- Les gens avec une mémoire infaillible ça n’oublie jamais de vous attirer des ennuis, je sais de quoi je parle.
- Des opportunités aussi. Son nom est Gareth, Nazak s’assurait qu’il reste toujours caché, il n’a donc aucune expérience avec le milieu. Je ne lui donne pas longtemps à vivre, sauf si je venais à le prendre sous mon aile.
- Vous ne voulez pas seulement que je le convainque, vous espérez que j’intercepte un éventuel assassin.
- Je ferai surveiller les alentours pour que vous ne soyez pas interrompue.
- Alors c’est vraiment tout ?
- Je ne sais pas si vous réalisez dans quel état d’esprit se trouve un homme lorsqu’il s’imagine que le monde entier veut sa peau.
- Vous n’avez pas idée.
- Allons, nous parlons de la pègre, pas du SI:7. »


Asélryn ne put empêcher un sourcil de s’arquer. Jusqu’où allaient donc les renseignements de cet homme ? Elle n’avait jamais évoqué le nom d’Elraan, qu’elle portait lors de ses démêlés avec les Services. Elle s’était attendue à une enquête de la part du Lynx, mais pas à ce qu’il remonte aussi loin dans son passif.

Calme-toi…

« - Vous vous tiendrez prêts à le récupérer quand je l’aurai convaincu ?
- Naturellement. Si cette affaire se déroule bien, nous pourrons envisager votre opération à nouveau.
- Préparez vos hommes alors, de mon côté nous serons vite prêts.
- Soyez aussi efficace que confiante et nous irons sans doute très loin ensemble. »

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Re: Chasseurs et Charognards

Message  Asélryn / Towann le Lun 01 Juin 2015, 09:09

Asélryn n’avait plus mis les pieds à Cabestan depuis un arrimage du Talandra au sud de la ville, et ça lui semblait déjà si loin. Elle en avait presque oublié l’odeur particulière, mélange d’air marin, de naphte, de poussière et la Lumière sait quoi d’autre. En outre, elle ne gardait pas forcément un bon souvenir des lieux, notamment lorsqu’elle devait trouver une personne à mémoire d’elekk.

Elle tenta de se refocaliser sur sa mission de persuasion tandis qu’elle rejoignait les hauteurs de la ville en direction de la taverne où devait se trouver son homme. Et aussitôt passée l’entrée, plongeant dans une ambiance lourde et moite, elle ne tarda pas à repérer le fameux Gareth.

Il ne s’agissait certainement pas de ce troll en train de se curer les dents, ni d’un de ces gobelins en pleine partie de poker, encore moins de l’orque ivre-morte dans un coin de la salle. Le rouquin en question sirotait un verre de lait en jetant de fréquents coups d’œil vers l’entrée – et il n’avait pas raté son arrivée. Ça ne pouvait pas être quelqu’un d’autre.
Faisant mine de se diriger vers le comptoir, sentant le regard de l’homme peser sur elle, Asélryn attendit le moment de dépasser sa table pour saisir une chaise proche en se retournant et s’installer soudain face à lui.

« - Salut. »

Un sursaut prévisible, il s’éclaircit la gorge.

« - Excusez-moi, j’attends quelqu’un.
- Je sais, c’est moi que t’attends. Pour m’offrir un verre bien sûr, sois naturel. »


Ce n’était peut-être pas l’approche la plus pertinente mais elle était curieuse de sonder ses réactions. Et peut-être s’amuser un peu au passage. En tout cas elle eut droit à son verre sans avoir à insister, elle devait avoir piqué sa curiosité. Le contraste était fort entre la gaieté détendue de l’une et la terreur contenue de l’autre.

« - Gareth, c’est ça ?
- Vous êtes ici pour me tuer… ?
- Alors ça c’est direct dis donc. Mais non, j’suis ton issue d’secours. J’ai du boulot pour toi !
- C’était Brett l’informateur, et si lui s’est fait descendre combien de temps est-ce que je vais durer ? »


Gareth contempla le fond de son verre presque vide, la mort dans l’âme. Asélryn claqua des doigts, attirant son regard, un grand sourire aux lèvres.

« - On dirait qu’tu t’es déjà enterré ! Ça te fait pas plus d’effet quand j’te dis que t’as une échappatoire ?
- Une échappatoire ou un traquenard ? Vous voulez peut-être m’attirer loin des cogneurs pour me faire disparaître.
- Non, crois-moi j’m’y serais prise autrement pour te refroidir. Et puis c’est pas mon… »


Gareth se leva subitement pour prendre la fuite, mais avant qu’il ait pu faire un pas Asélryn avait saisi son poignet et son épaule, essayant de le faire se rasseoir le moins brusquement possible avec un regard plus sérieux. Elle prit garde à ne pas paraître menaçante, mais plutôt craintive – un point commun le mettrait peut-être en confiance - et baissa le ton, consciente qu’ils attiraient maintenant l’attention.

« - Panique pas comme ça, crois-moi si tu sors d’ici comme ça t’es un homme mort ! »

Rehaussant la voix, elle sortit la première idée lui passant par la tête pour qu’ils cessent d’être l’attraction des clients de la taverne, adoptant un ton exagérément dramatique.

« - Tu peux pas m’quitter comme ça, on va discuter d’ça à tête reposée, d’accord ? »

Gareth fronça les sourcils.

« - Sauver les apparences mon grand. Ecoute, j’vais faire tout c’que j’peux pour que tu sortes de cet endroit vivant, parc’que si y a bien une personne dans cette ville qui veut pas qu’tu passes l’arme à gauche c’est moi. Mais là tu m’facilites pas la tâche, alors trouve quelque chose de plus futé que céder à la panique et courir partout en agitant les bras.
- Je vais rester ici… plus question que je sorte de cette taverne, les cogneurs me protégeront.
- C’est pas t’changer en poivrot qui empêchera tes détracteurs de t’reconnaître, et puis tu parles d’un lieu sûr… J’vais pas te mentir, les types qui veulent ta mort lâcheront probablement pas l’affaire. Ta seule chance, c’est d’avoir quelqu’un de puissant pour te cacher et t’protéger.
- Et vous êtes cette personne peut-être ? »


Le voilà qui commence à être ironique. C’est pas gagné mais on progresse.

« - Non, mais j’viens de sa part.
- S’il voulait me convaincre il aurait dû venir en personne.
- Il aime pas les espaces publics, j’crois qu’il a une allergie. Le Lynx, ça t’parle ?
- Le Lynx, maître d’une large organisation commerciale. Il vend à peu près tout ce qu’il peut trouver sur le marché noir, cuir, minerais, explosifs, informations… Il a deux forces de frappe. Les Vautours, ses hommes de main qui assurent les transactions et les prises de contact, et les Faucons, ses assassins et hommes de confiance qui rassemblent les informations et tombent sur quiconque ne respecte pas son contrat avec le Lynx. Il se montre rarement en personne à qui que ce soit. »


Asélryn attendit la fin du discours au ton machinal pour esquisser un hochement de tête approbateur.

« - Au moins maintenant j’suis sûre que j’suis pas allée aborder le mauvais type.
- N’importe qui peut utiliser ce prétexte, et le Lynx pourrait vouloir ma mort aussi.
- Si c’était l’cas j’aurais empoisonné ton verre. Les cogneurs auraient rien vu et j’me fatiguerais pas à te convaincre de m’faire confiance. Tu veux que j’continue de lister les façons d’faire ? J’ai l’impression qu’le sujet te tient à cœur.
- Est-ce que vous imaginez seulement ce que c’est de savoir qu’au moindre faux mouvement… »


Les lamentations de Gareth ne retinrent pas l’attention d’Asélryn très longtemps. Quelque chose de beaucoup plus perturbant venait de se l’accaparer. La disparition des cogneurs.

Les cogneurs étaient du genre fier de leur travail, comme tout gobelin bien payé. Et le seul moyen qu’elle connaissait pour leur faire quitter leur poste était de leur offrir plus que la dite paie. Et débourser une somme supérieure au salaire de quatre cogneurs, ce n’était pas anodin. La jeune Magtorus avait furtivement observé les nouveaux arrivants depuis son entrée, un orc et un humain tour à tour, mais ils ne lui avaient pas parus suspects. Ils avaient commandé, s’étaient interpelés et entamaient maintenant un bras de fer, mais ils étaient assis dans son champ de vision. Rien à craindre d’eux à priori.

Elle ne put pas en dire autant du nouvel arrivant, vêtu d’un grand manteau brun, la tête orné d’un large chapeau sous lequel elle put apercevoir une moustache blonde.
Celui-là était même clairement louche, et le cliquetis qu’elle perçut au milieu de l’ambiance tavernière déclencha la sonnette d’alarme.

« - …j’avais rien demandé moi, mais forcément Brett… »

Bondissant de sa chaise, Asélryn agrippa le col de Gareth, forçant ce dernier à quitter la sienne. A son air effaré, le pauvre devait croire qu’elle avait perdu patience et que son heure était venue. Mettant toutes ses forces dans l’impulsion, elle poussa le rouquin en direction du comptoir avant de courir à sa poursuite en jetant un œil vers le tueur présumé.

Enfin, présumé n’était plus le mot juste maintenant qu’un fusil à double canon avait surgi de sous son manteau.


Arrivant sur Gareth, elle sauta sur ce dernier, les deux basculant alors derrière le comptoir tandis qu’un premier coup de feu brisait une bouteille proche. N’ayant pas pu anticiper l’atterrissage, elle siffla entre ses dents et le gémissement de son compagnon d’infortune lui apprit que sa réception n’avait pas été meilleure.

Merde, le Lynx devait surveiller les alentours !

Un nouveau coup de feu, une nouvelle bouteille brisée. Ils étaient bons pour une douche d’éclats de verre - et de whiskey à l’odeur. Gareth était maintenant recroquevillé et tremblait comme une feuille. L’espace d’un instant, Asélryn aurait aimé s’évaporer et le laisser ici.

Réfléchis, réfléchis…

Se redressant avec une extrême précaution, elle osa un regard furtif par-dessus le comptoir. Elle changea d’avis aussitôt que son regard croisa celui des canons de la seconde arme de l’assassin.
Nouvelle détonation, des éclats de bois et une peur bleue.
Elle avait au moins eu le temps de constater qu’il approchait. Une fois qu’il aurait contourné le comptoir il les tirerait comme des lapins. Il fallait agir vite et bien. Vite surtout.

En ouvrant un placard donnant sous le comptoir – elle espéra un instant trouver une issue de secours – elle ne trouva que de nouvelles bouteilles mais plus anciennes à première vue.

« - On va devoir sacrifier la réserve.
- CERTAINEMENT PAS !! »


Ce n’est qu’à ce moment qu’Asélryn remarqua la présence du tavernier gobelin, caché avec eux derrière le comptoir.

« - C’est ça ou on y passe tous !
- Vous avez une idée de leur valeur ?! C’est vous que ça regarde, pas… »


Cette bouteille-ci ne lui survécut pas, saisie par Gareth, elle venait de se fracasser contre le crâne du gobelin qui s’effondra avant d’avoir pu finir sa phrase. Asélryn ne put s’empêcher de marquer un temps d’arrêt en voyant ce prétendu poids mort concrétiser l’idée qu’elle venait d’avoir en tête.
Puis elle en saisit à son tour une paire.

« - Bouge pas d’ici. »

Au lancer de la première bouteille, il ne fallut pas une seconde pour que le chasseur de primes ne l’explose en vol. Mais le tavernier inconscient était sans doute le seul qui aurait pu soupçonner ce qu’il adviendrait de la seconde. Quel que fut son contenu, il était hautement volatil. Taverne gobeline après tout…
Le tueur avait commencé à recharger son arme d’une main lorsqu’il tira sur la seconde bouteille de l’autre. La détonation manqua de carboniser les réfugiés mais se contenta de laisser un bourdonnement sourd dans leurs oreilles. Etourdie, Asélryn avait tout de même obtenu le distraction qu’elle espérait, et plus encore, c’était le moment d’agir. Surgissant du comptoir, elle n’avait besoin que d’avoir son adversaire en visuel pour…

Détonation.

Un sourire étira les lèvres du tueur. Cette gêneuse avait pensé que l’explosion le distrairait mais il aurait fallu plus que ça pour qu’il ne soit pas prêt à faire feu. Et il ne ratait jamais sa cible. Il ne restait maintenant plus qu’à mettre la main sur l’informateur.
Mais c’est à cet instant inattendu que des années d’expérience le sauvèrent, lorsqu’il sentit un courant d’air contre sa nuque, tandis que l’image immobile de la roublarde devant le comptoir s’effilochait comme une toile usée.

Il se retourne, bloque mon poignet, ma dague se stoppe tout près de sa gorge. Il tire quelque chose de son manteau, une riposte. Je me fends, son couteau siffle au-dessus de ma tête, remontée du genou vers ses côtes, il bondit en arrière sans lâcher mon poignet. Sa lame revient vers mon visage, saisie de l’autre dague sous ma cape. Choc métallique.
Un coup dévié, je retire ma jambe, évitant que son pied ne frappe contre mon genou. Je me laisse tomber en arrière lorsque son arme trace une nouvelle courbe vers ma gorge. Il me tient toujours, je perturbe son équilibre, son coup rate de peu et sa garde est grande ouverte. Je tire sur le bras qu’il tient prisonnier pour me remettre droite et le déséquilibrer un peu plus, ripostant vers la main qui m’entrave le poignet. Il doit lâcher prise pour éviter. Enfin libre. Mais un nouveau double canon m’offre son plus beau sourire.


Mais combien est-ce qu’il en a comme ça ?!

Dagues croisées sous le canon, coup de feu, plafond. Crochet du couteau, je bondis en arrière mais une ligne écarlate brûlante se glisse entre mes côtes. Habile avec son arme, il inverse sa tenue et tente de m’empaler d’un revers. Dévié au-dessus de ma tête, j’entends son canon se fendre, il l’utilise pour bloquer ma riposte et tire deux cartouches de sa manche. Pas question que je le laisse rech…

Choc. Je n’ai pas vu venir son coude, distraite par la vue de ses balles. Ma vision se floute mais je rétablis ma garde. Cliquètement de son arme rechargée, je pivote et lui sers un coup de talon circulaire à hauteur de mâchoire. Bloqué.


Cette fois ça craint…

Coup d’épaule, je perds l’équilibre sur mon seul appui. Je chute. Dos au sol, ma vue se refait nette pour apercevoir ces maudits canons pointés sur moi.


« - Pas mal du tout, mais ça s’arrête ici. »

Aucune moquerie ne perçait dans cette voix rocailleuse à l’accent qu’Asélryn ne sut identifier sur le moment. Cet homme était redoutable, mais elle était sûre d’avoir déjà affronté pire. Ce n’était que maintenant qu’elle pouvait prendre conscience de son excès de confiance.
Depuis combien de temps ne s’était-elle plus battue ? Elle avait pris garde à s’entretenir physiquement mais à éviter les affrontements, ses réflexes devaient s’être émoussés. Pas son assurance en tout cas, elle espérait avoir l’occasion d’y remédier un jour.

« - Rien de personnel gamine, mais c… »

Appui sur le sol, coup de pied, entrejambe.

Un gémissement aigu franchit les lèvres de l’homme tandis que son canon scié lui glissait des doigts. Il ne comprendrait peut-être jamais quel terrible choix de mot avait réveillé un vieux réflexe chez la jeune femme. S'il y avait une prochaine fois, il ne pourrait probablement plus dire qu'il n'y avait rien de personnel désormais.

Se redressant rapidement, Asélryn s’empara de l’arme abandonnée par la mauvaise extrémité pour lui décocher un violent coup de crosse derrière le crâne. A bout de souffle, elle jeta le fusil pour laisser le mercenaire inconscient derrière elle, se dirigeant vers le comptoir en grommelant. L’entaille entre ses côtes était peu profonde mais elle n’avait plus essuyé de blessure depuis longtemps – et ça ne lui avait pas manqué le moins du monde.

« - Gareth ! Tu t’remues maint’nant, viens avec moi si tu veux vivre. »

Mais avant de voir qui que ce soit sortir de l’abri, elle sentit une main sur son épaule et laissa échapper un soupir épuisé. Elle était pourtant sûre d’avoir frappé assez fort pour assommer le tueur à gages, mais à tous les coups elle avait affaire à un genre de surhomme.
Tournant la tête, elle se figea en découvrant un masque de cuir raffiné dont les formes élancées évoquaient la tête d’un faucon.

« - C’est une blague… ?
- Nous avons récupéré Gareth.
- Et il vous est pas venu à l’idée de venir m’aider ?
- Le Lynx nous a ordonné de ne pas intervenir. »


Espèce de pourriture…

Ce mercenaire avait peut-être été engagé par le Lynx lui-même. Non, en fait elle en était sûre. C’était à se demander si faire affaire avec cet homme était une si bonne idée que ça.

« - Votre mission était de livrer Gareth au Lynx, vous avez échoué.
- PARDON ?
- Vous ne devriez pas rester là. »


Suivant le regard du Faucon, Asélryn constata en effet que le tueur commençait à remuer. Lorsque son regard revint à l’interlocuteur, elle aperçut tout juste quelque chose quitter la taverne et, sans réfléchir, partit aussitôt à sa poursuite.

Elle n’avait pas encore dit son dernier mot. Loin de là.

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Re: Chasseurs et Charognards

Message  Asélryn / Towann le Mer 08 Juil 2015, 12:51

Le Faucon escaladait déjà la paroi d’une bâtisse lorsqu’Asélryn posa le pied à l’extérieur de la taverne. Elle se drapa aussitôt des ombres que le soleil couchant étirait sur son chemin pour suivre l’agent du Lynx. Ce dernier acheva de se hisser sur le toit au moment où elle saisissait ses premières prises.
Accélérant le rythme, elle agrippa, bondit, se balançant d’un relief à l’autre de la paroi. Saisissant brièvement une planche à demi-détachée du mur, juste assez pour atteindre un balcon de l’autre main avant d’effectuer une traction pour caler son pied sous sa rambarde pour trouver plus aisément une nouvelle prise plus en hauteur, elle se mouvait presque aussi vite à la verticale qu’à l’horizontale.
Un nouveau saut et ses mains se refermèrent sur l’angle du toit, et une souple impulsion…

Le Faucon l’attendait, son pied la cueillit sous le menton.

Je perds tous mes appuis et bascule en arrière, suis le mouvement pour refaire face au mur avant de retourner au sol, j’agrippe une prise utilisée dans mon ascension. Mes doigts menacent de glisser mais je tiens bon, une vive douleur me vrille encore la mâchoire. Impulsion.

Il en aurait fallu bien plus pour qu’elle abandonne. Le toit fut à nouveau à sa portée dans les secondes suivantes, mais déjà le Faucon avait commencé à creuser la distance. Asélryn fila aussitôt à sa poursuite, d’une foulée rapide, plaçant précautionneusement le pied sur l’angle à chaque fois qu’elle devait sauter au toit suivant pour accélérer et regagner le terrain qu’elle venait de perdre.
Sa proie restait en bordure du désert, contournant la ville afin de la semer sur ces reliefs urbains dont, il était loin de l’imaginer, elle était si familière. Asélryn rattrapa doucement le Faucon, compensant un peu plus son retard à chaque saut, chaque réception, glissant fluidement sous une cheminée métallique tordue qu’il avait gravie au détriment de sa vitesse lorsqu’elle s’était trouvée sur sa route.

La course-poursuite sur les toits tourna lentement à son avantage lorsque l’homme bifurqua pour se diriger vers un bâtiment plus éloigné de ses voisins. A mesure qu’ils approchaient, Asélryn douta qu’ils fussent l’un comme l’autre capables d’un saut aussi long. Mais elle ne pouvait plus faire demi-tour lorsque le Faucon s’élança dans les airs, tirant un grappin d’on ne sait où. Celui-ci trouva sa place sur une cheminée alors que la jeune fille bondissait à son tour, suivant la trajectoire de l’acrobate.

C’est une mauvaise idée, une très mauvaise idée !

Pieds placés à la rencontre de la paroi, le Faucon s’immobilisa une seconde avant de la gravir en tirant sur la corde de son grappin. C’était la seconde durant laquelle elle allait lui tomber dessus et l’attraper.
Du moins c’était ce qu’elle avait prévu. Ce qui serait arrivé si elle n’avait pas légèrement dévié sur la droite en vol. Elle fut donc forcée de se recroqueviller pour éviter le pire en traversant une fenêtre du premier étage.
Il s’agissait manifestement d’une auberge puisqu’elle surprit un orc en train de quitter la chambre. Se retournant, ce dernier sembla mal réagir en la voyant courir droit sur lui. Mais avant qu’il n’ait pu réagir, Asélryn était déjà sortie de son ombre et enfonçait d’un coup de pied la serrure de la chambre d’en face.
Vide. Un aller simple pour la fenêtre – qu’elle prit tout de même le temps d’ouvrir – et elle fut vite en train de gravir la façade pour retourner aux toits. Le Faucon passa au-dessus d’elle une paire de secondes avant qu’elle ne l’atteigne, atterrissant sur le toit d’un entrepôt voisin. Il n’avait pas passé la moitié de ce toit-ci qu’elle y roulait déjà en réception.
Le retard de la poursuivante s’était encore amenuisé lorsqu’il atteignit une demeure plus luxueuse que le reste de la ville, sans doute celle d’un riche négociant gobelin. Arrivant sur un long balcon qui semblait en faire le tour, il le suivit en espérant la semer à la course puisqu’elle semblait si bien s’adapter aux obstacles.

L’angle du bâtiment approchait, il était prêt à changer de direction. Il ne marqua qu’une très brève pause pour cela, mais c’est à cet instant qu’il fut agrippé par le bras d’une roublarde qui n’avait pas pris la peine de ralentir et le dépassa aussitôt, les forçant tous les deux à basculer par-dessus la rambarde.

Le sol du balcon fut une prise salvatrice pour Asélryn qui, alors suspendue d’une main, put voir le Faucon heurter durement le sol.
Ce dernier se redressa vite, moins vif qu’avant le choc, et surtout son ombre était maintenant projetée sur une surface régulière qui ne risquait pas de changer dans la seconde. En y surgissant, la jeune femme crut d’abord saisir le col de son opposant, mais celui-ci venait de l’imiter et d’échanger les rôles. Saisie à revers, sur sa droite, elle fit rapidement passer le poing gauche sous son autre bras pour décocher deux frappes vives au plexus et à l’estomac.
Plié en deux et engourdi par sa chute, le Faucon ne tarda pas à se retrouver les quatre fers en l’air, un pied vindicateur appuyé contre sa gorge.

« - J’ai pas encore rempli mon contrat alors tu vas coopérer.
- Il n’y a plus de collaboration.
- C’est pas à toi d’en décider ! Où est… »


Retirant son pied du Faucon, Asélryn se courba pour éviter celui d’un nouvel adversaire, qu’elle identifia avec stupéfaction comme nul autre que le Lynx en personne. Repartant subitement en avant, elle tenta de pénétrer son champ d’action et appuyer l’avant-bras contre son cou et le forcer à reculer – le croc-en-jambe ne tarderait alors pas.
Mais cet opposant-ci était de loin plus réactif, elle reçut un coup sec au foie, tenta d’agripper le masque de félin mais sentit seulement une torsion sur son bras avant que tout ne bascule autour d’elle. Le dos maintenant au sol, elle eut encore la présence d’esprit de rouler de côté pour éviter le talon du Lynx et commencer à se redresser.

« - C’est à moi de décider des termes de notre accord, et j’espérais que vous me surprendriez.
- Vous vous attendiez à ce que je rattrape votre larbin ?
- Je m’attendais à ce que vous me voyiez arriver au lieu de le malmener. »


Asélryn grommela.

« - Vous êtes trop clairement celle qui a besoin d’aide, de nous deux. Que pourriez-vous bien m’offrir ?
- Je sais pas, les clés de… laissez-moi deviner, les fers de Gareth ? Pas très cordial comme façon d’appréhender les gens. »


Un sourire reprit sa place sur les lèvres de la jeune Magtorus tandis qu’elle présentait le trousseau qu’elle était parvenue à saisir à la ceinture du Lynx lors de leur bref échange. Elle crut deviner de la surprise sous le masque… ou du moins elle l’espérait, car si ç’avait bien été le cas, ça n’avait duré qu’une demi-seconde.

« - Voilà qui est mieux. Debout ! »

Le Faucon vint reprendre clopin-clopant place auprès de son maître.

« - Ce que j’ai fait pour vous était parfaitement inutile en fait.
- Pas du tout, vous avez finalement droit à un marché très avantageux. Un trousseau de clés contre un partenariat commercial. »


Asélryn jeta un œil aux quelques autres clés du trousseau.

« - Elles ouvrent les verrous d’autres choses précieuses, hein ?
- Vous aurez tôt fait de découvrir par vous-même que je ne manque pas de trésors, si c’est ce qui vous intéresse.
- Je pourrai jamais vous faire confiance en fait.
- La confiance aveugle vous desservirait en toutes circonstances, restez alerte. J’aime tester régulièrement mes collaborateurs.
- Alors vous me permettrez de vous rendre la pareille à l’occasion. »


Les clés volèrent jusqu’à la main du Lynx, qui tira une basse révérence. Elle devina le sourire dans sa voix avant qu’il ne disparaisse en même temps que son Faucon.

« - Avec plaisir. »

Poussant un long soupir, Asélryn allait se laisser tomber au sol lorsqu’elle vit arriver un hobgobelin massif dans sa direction. Le fait qu’elle se trouvait sans doute sur une propriété privée lui revint à l’esprit.
C’était presque avec nostalgie qu’elle constatait que son talent pour les ennuis n’avait pas tout à fait disparu.

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Re: Chasseurs et Charognards

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