Sur un arbre perché...

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Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Mer 11 Nov 2015, 03:49

Il y a des fois, je suis vraiment demeuré.

C’est le cas en cet instant. Mais comme d’hab’, je m’en rends compte trop tard. Juste au moment où la douleur remonte depuis mes phalanges brisées, le long de mon bras, pour se nicher dans mon cerveau. Toutes les alarmes s’allume. Putain de douleur.

Les os craquent. Je suis un peu plus chanceux que le pauvre type qui encaisse mon crochet, et je sens clairement sa mâchoire se fracturer à l’impact. Le reste de son injure à propos des mœurs de ma mère se perd dans un gargouillis sanguinolent, tandis qu’il crache ses dents.

Mais bordel, qu’est ce que j’ai mal.

Autour de moi, c’est le foutoir généralisé. Les chaises volent, les tables se brisent. La petite rixe amicale s’est transformée en pugilat global, tout le monde se fout sur la gueule sans trop savoir pourquoi. Le débit de boisson frelatés qu’ils nous servent dans cette taverne merdique doit aider. Les esprits déjà pas très fins des dockers et des raclures qui trainent dans le coin sont prompts à s’emporter après quelques verres.

Le type que je viens d’allonger ne cherche pas à se relever. Tant mieux pour lui. Un de ses potes me sautent dans le dos et m’étrangle de ses bras en me soufflant son haleine avinée en pleine face. Il est si proche que je parviens à dénombrer le nombre de chicots manquants, et l’éclat haineux de ses petits yeux porcins.

Lui aussi cherche à me traiter, avec un accent à couper au couteau. Grand mal lui en prend, car je profite de l’occasion pour m’élancer en arrière, vers un mur. Et ce connard me sert d’amortisseur. Malgré tout, il ne lâche pas. Coriace le bougre. Alors je répète l’opération, deux fois, trois fois. Sa poigne se dessert, et il me suffit de lui envoyer mon coude dans le ventre pour le faire définitivement lâcher prise.

Pour la forme, et par ce que je suis pas un mec discourtois, je lui met ma botte contre son visage, avec insistance. Le craquement humide que produit son nez est une petite récompense pour moi, et je le laisse dans une flaque faite d’un mélange de ses fluides.

C’est à ce moment là que je remarque un gus qui me fonce dessus. Contrairement aux autres, il n’a pas l’air ivre mort, et encore moins habitué de ce genre de cloitre puant. Sous une épaisse cape en cuir mat, je devine aisément une armure à bande, et une épée dans sa main. Un putain de trouffion, j’en suis sur. Peut-être un aventurier avide de se défouler, ou un trou du cul qui s’imagine récolter un peu de gloire en se mesurant aux longs couteaux des bas quartier ?

Peu importe. Il vient à la castagne, et je sens déjà l’excitation remonter le long de mes membres engourdis. Ca fait longtemps que je me suis pas mesuré à autre chose qu’un bouseux complètement cuit ou à un bourgeois sans défense.

En un instant, ma dague file vers sa gorge. Il part le coup et riposte. S’en suit un ballet frénétique, où nous échangeons des passes d’arme sans qu’aucun ne prenne l’avantage. Il est plus grand, et plus fort, je me retrouve peu à peu acculé vers un mur. Notre duel est d’autant plus complexe que les poivrots se tapent joyeusement dessus et manquent de nous renverser à chaque instant.

Mais le type fait une grosse erreur. Il croit que je vais l’affronter à la régulière, me battre comme un bretteur avisé et lui tenir tête jusqu’au bout. Sauf que contrairement à lui, je ne suis pas un combattant de métier, ni un soldat expérimenté.

Je suis un meurtrier. Un égorgeur, et je n’ai aucun scrupule à attraper un ivrogne moche comme un poux qui passait à coté de moi pour le balancer sur le type qui veut ma peau. Le mec à la sale trogne se prend un coup à ma place, et il s’effondre sur mon assaillant en pissant le sang. Ce dernier est déstabilisé par ce qui vient de se passer et j’en profite pour lui bondir dessus.

Mon coup de genoux qui percute son aine l’empêchera sans doute à jamais d’avoir des gosses. Il n’a pas le temps de gueuler, et la tranche de ma main écrase sa gorge. Une fois, deux fois, trois fois. Je réduis sa trachée en purée. Le type tente de m’attraper par le col, mais mon index lui perce l’œil gauche et s’enfonce profondément dans son orbite. Il a beau se débattre, je ne lui laisse pas l’occasion de me filer entre les pattes.

Le dernier coup est à l’image de notre duel. Sale. Traitre. Ma lame s’enfonce sous son menton et remonte, le tuant net. Il s’écroule, et c’est à ce moment que je remarque que je suis couvert de son sang. J’entends un battement d’aile tout près de mon oreille. Un croassement lugubre. Une ombre se dessine à la frontière de mon champs de vision et…

« V’là les bleus ! »

Le cri d’alerte est un seau d’eau froide, dissipant dans l’instant toute velléité de la part des pochtrons encore debout. Branle bas de combat, chacun pour sa pomme. Ca court dans tous les sens, au moment ou une escouade de gardes fait son entrée.

Pour ma part, c’est par une fenêtre que je décampe. J’avais presque oublié la douleur dans ma main, mais l’adrénaline retombe et la souffrance refait surface. Je suis un des rares à filer par la ruelle sud, et nous détalons sans trop de problème. Je m’aventure dans un des bordels ou j’ai une putain d’ardoise longue comme le bras, et je trouve sans peine de la bonne compagnie pour passer la nuit.

Ce n’est qu’au matin que je me rends compte que j’ai oublié ma bourse dans la taverne. La maquerelle me chasse à grands coups de pompe dans le cul sans même me rendre mes bottes, me menaçant de me les couper si je remets le pied ici. Pas de bol, moi qui avait sympathisé avec la petite blonde du comptoir.

Me revoilà dans la rue, sans pognon, et une main amochée. Je suis bon pour retourner au turbin, et soulager quelques bourgeoises de leurs jolies parures… Une fois que j’aurais retrouvé des godasses acceptables, bien entendu.

Franchement, il y a des fois où je suis vraiment demeuré.

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Jeu 12 Nov 2015, 02:32

Qu’est ce que vous croyez ? Que les gnolls ou les démons puent à vous retourner les tripes ? Qu’il n’y a rien de plus laid qu’un mort vivant ? Et que les orcs sont l’apogée de la barbarie ?

Non seulement vous vous plantez, mais en plus, vous y croyez dur comme fer. Votre foi en vos propres conneries me fait gerber. Comme s’il fallait traverser les océans et les portails entre les mondes pour toucher du doigt le paroxysme des immondices que votre esprit peut imaginer.


Vous avez de la chance. Je suis dans un bon jour, et c’est pas tous les quatre matins que ça m’arrive. Alors accrochez vous, donnez moi la main si ça vous fait marrer, et suivez moi.

Je ne vais pas vous mener à l’autre bout du monde, et pourtant ce périple vous marquera, autant qu’il a marqué un bon nombre de types avant vous. Si vous en revenez, et c’est pas gagné d’avance quand je vois vos têtes de vainqueurs, je peux vous assurer que vous ne serez plus les même. Rangez vos idéaux et vos espoirs dans un joli coffret en bois d’hêtre, et planquez le sous les coussins moelleux de vos orgueilleuses demeures.



Là où je vous propose de vous rendre, c’est chez moi. Pas ma piaule, ni même celle de mes parents – paix à leur âme- loin de là. Quand je vous parle de « chez moi », j’entends par là le seul endroit ou je peux me sentir à ma place. Le genre de lieu qui fait vibrer la fibre intime qui m’anime, et me rassure quand à mes convictions. Si tant est que le peu de chose en lequel je crois puissent être appelées ainsi.

Pas non plus la peine de vous vêtir chaudement. Prenez la première paire de pompe qui vous tombe sous la main, et le manteau le moins chic de votre garde robe. Hé, ça serait con de se le faire piquer au bout d’une heure, non ?



Pour sûr, on risque de s’éloigner de vos promenades habituelles. Pas de charmante rue bordée de fleur, de perrons aux couleurs chatoyantes, ou d’agréables voisins vous souhaitant bonne journée de leur atroce sourire hypocrite. Rien que d’en parler, ça me fout la gerbe.

Bientôt, les pavés se feront moins entretenus. Les lampadaires brilleront moins fort. La peinture des devantures s’écaillera au fur et à mesure qu’on approchera de notre destination.


Ca y est ? Vous pigez ? Non ? Pas étonnant. Alors en avant, mauvaise troupe. On continue.




Plus de gamins dans les rues. Ou alors de petites silhouettes rachitiques, qui bondissent d’ombre en ombre. Gare à vos porte monnaie, conseil d’ami. Les rats remplacent les petits chatons et les adorables toutous que vous avez l’habitude de caresser devant la cathédrale. Les caniveaux entretenus ne sont qu’un souvenir, et ici, l’eau croupie stagne au petit bonheur la chance. Les odeurs rances d’égouts et d’immondices prennent la place des parfums floraux et de la bonne senteur du pain chaud.


N’allez pas demander votre route aux badauds que vous croisez. A défaut de vous donner une direction à suivre, ils se chargeront de vous délester de quelques biens trop encombrant : bourses, bijoux…


Laissez moi vous ouvrir la porte de cet illustre bâtiment ; notre cathédrale à nous, des habitants du dessous. Notre chapelle sans espoir, notre bastion des vices. Pas la peine de chercher une pancarte ou un panneau, si cette auberge a un jour eu un nom, celui-ci est depuis longtemps perdu. Ce n’est que « l’auberge ». Débit de boisson, filles trop joyeuses pour être seulement serveuses, et contrebande en tout genre. La recette du bonheur.



Allons nous asseoir à une des tables vides. Celle taché par la gerbe de son précédant propriétaire par exemple. Voilà, installez vous. Vous y êtes ? Maintenant, inspirez. Regardez autour de vous.

Vous comprenez mieux ? C’est bon, vous le touchez du doigt.




La voilà, la vrai crasse. La saleté de l’âme. Celle qui s’incruste tout au fond de l’esprit humain, et le mine jour après jour, transformant les hommes en être égoïstes, brutaux. La foi et la vertu s’y perdent, et disparaissent dans l’engrenage bruyant et braillard de ces traine-misère, qui n’ont pas grand-chose à perdre, et tout à gagner.
Vous pouvez bien fustiger les démons, les mors-vivants décérébrés. Mais nous n’avons rien à leur envier. Regardez donc ces facies émaciés, rongés par les errances et les maigres illusions d’échapper à la fange où ils vivent.

Voilà le visage de nos semblable. Les nôtres. Le miens. Le votre. Sous des couches épaisses de maquillage que vous nommez décence, courtoisie, honneur, nous sommes tous égaux de médiocrité. Ces barrières de naissance, de privilège, dont vous vous parez dans le vain espoir d’apparaitre plus présentable ou respectable, ce vernis illusoire n’est qu’un tour de passe passe temporaire.


Peut-être bien que vous me trouvez trop dramatique, grandiloquent. Voir un peu con. Pour le coup, je vais pas vous donner tord. Mais buvez donc le reste de votre verre et écoutez la suite de mon histoire.



J’en ai vu, des princesses, des chevalier pète-cul, des évêques de la paroisse et des jouvenceaux à la crinière blonde. A la pelle, je les ai reluqué, se vanter de leurs principes et leur étiquette. Une droiture à faire pâlir le haut du panier. Des ronds de jambe, des petits doigts levés, du vouvoiement à s’en racler la gorge. Oh, les beaux vétérans débordant d’une virilité à se faire pâmer toutes les donzelles du bourg. Quelle armure. Quelle classe. Quelle prestance.



Mais mon secret, mon petit trésor à moi, c’est d’être têtu comme un cochon. On me dit rouge, on me montre rouge, et ben j’y crois pas. Alors je fouine. Je fouille. J’attends. J’épie la douce comtesse parée de dentelle qui sort de sa soirée de gala organisée pour les orphelins de guerre. A vivre dans l’ombre, on finit par s’y sentir à l’aise, et j’ai aucun mal à lui filer le train jusqu’à sa jolie villa en bordure de ville.

Je vous épargne les détails. Mais croyez moi, même ce tripot merdique dans lequel ont boit tout les deux cette pinte dégueulasse a plus de valeur que ces gens prétendument respectable. Ca se bat, ça s’insulte, ça baise comme des lapins. Ca se roule dans l’opulence, foulant au pied leurs principes et ceux du voisin, avec la piètre sensation grisante de surpasser leur condition.

Degueulasse et hypocrites. Ca vous étonne ? Pas moi.



Ici, on ne se cache pas de notre nature profonde. Sans en être fiers, ou honteux, nous l’acceptons. Vivre au jour le jour, arborant nos tares et nos cicatrices. Au diable la perte de temps à vouloir sauver les apparence.


Pourquoi est ce que je vous raconte tout ça ? N’allez pas vous imaginer qu’un connard dans mon genre le fasse par charité d’âme, ou encore pour me dresser en idole des miséreux. Je n’ai pas plus de sympathie pour les uns que pour les autres. Mon mépris ne s’arrête pas à de telles considérations. Et c’est bien pour cette raison que je vous offre cette pinte.


Peu m’importe d’avoir raison ou tord, d’être dans le camp des gentils ou des méchants. Ni cause, ni bannière, sinon de sauver mon cul et garder les pieds au chaud. Mais je ne peux pas nier que j’éprouve une intense satisfaction à chaque fois que j’écrase le visage d’un de vos semblables dans la fange que vous vous obstinez à ignorer. Faire ouvrir les yeux, me faire haïr pour ça. Qu’on me traite d’enfoiré indigne, et ma journée est faite.


Une minorité me direz vous ? Mensonges, mensonges. Entendez, grandes gens, les battements de cœur du peuple d’en dessous. Tous ces véreux, ces difformes, ces êtres qui font tâches dans vos beaux jardins et vos cérémonies chevaleresque. Votre Lumière est loin de briller assez fort pour éclairer les recoins miteux que j’aime à fréquenter. Ici bas, le frère égorge le frère, la mère vend ses enfants, et le sang est loin d’être la plus précieuse des ressources.

Mon verre est vide, et le votre aussi. Vous raccompagner ? Comment ça, vous raccompagner ? Je n’ai jamais parler d’un aller et retour. Vous voilà à ma place maintenant, englué jusqu’aux genoux dans les miasmes nauséeux et les excrétions les plus abjecte de notre espèce. Vos hauts le cœur sont mes sourires. Ne perdez pas votre salive à demander pitié, et n’attendez pas d’aide de votre prochain. Ici bas, le vrai visage de l’âme humaine se révèle dans toute sa splendeur. Sauve qui peut et âme qui vive !

Merci pour la pinte, étranger. Votre jolie bourse payera la note. Quand à moi, si vous avez la chance de voir le soleil se lever, vous me trouverez sans doute au chaud, une bière dans la main et une jolie blonde sur les genoux.


Allez au diable, et saluez le pour moi.

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Mer 18 Nov 2015, 07:35




La nation. Bordel. Quelle connerie il faut pas entendre.

Ma clope termine de se consumer, sans même que le souvenir de l’avoir allumé ne revienne à mon esprit embrumé. Les pieds dans le vide, je lève le visage vers la pâleur obscène de la lune. Il fait un froid à vous geler les os, et seuls les relents d’alcool me tiennent chaud. Une autre journée qui s’achève, le vent porte à mes oreilles les rires et les chants du bal qui se tient dans les jardins. Je suis même pas foutu de me souvenir de la raison de leur sauterie. Solstice d’hiver ? Commémoration ?

Mais merde, en quoi j’en ai quelque chose à carrer ?


Je me laisse glisser le long d’une gouttière, et j’atterris lestement sur mes pieds. Un bon début. La musique se fait plus fort, et une partie de ma mémoire se souvient qu’il s’agit d’une sorte d’hymne. De qui ou de quoi, j’en ai pas la moindre idée.

Les mains dans les poches et le pif baissé, je me rapproche discrètement. La sécurité laisse à désirer, les gardes privés sont d’avantage là pour la parade et montrer qui a la plus grosse que dans un réel soucis de filtrer les invités. Les fanions claquent fièrement, une débauche de couleur et de symbole. Des maisons nobles par dizaines. Les dorures et les arabesques baroques s’entrelacent à qui mieux mieux. Qu’est ce qu’il faut pas faire pour vouloir resplendir, et surpasser le voisin.

Un groupe de donzelle en jolies robes passent devant moi. Pomponnées et maquillées comme des gobelines de cabestan, elles cherchent à masquer la laideur de leurs âmes rabougries sous des couches de fond de teint. Je n’arrive même pas à les mépriser, ces drôles de dames. Si j’étais capable de pitié, je pense que c’est ce que je ressentirais, devant le spectacle qu’elles offrent.

Peu à peu, je me rapproche du buffet. Au milieu de la foule, les convives rient, s’amusent. Le bougre discret que je suis n’a pas de mal à se faire oublier. Faut dire qu’à force de se regarder le nombril, ces gens là finissent pas ne plus faire attention aux petites personnes qui s’agitent sous leurs bottes.
Pas timide, je pique une coupe de champagne et quelques amuse gueule.
Voilà qu’un autre connard pompeux grimpe sur une estrade, et se lance dans un discours. Non pas que je pige pas ce qu’il raconte au sujet de son pays sous la pluie, ou de la beauté du temps passé… Mais ça m’en touche une sans faire bouger l’autre. Et ça se lance des fleurs, ça s’empiffre de leur propre suffisance.

A ma droite, deux types en armures. Les peigne cul typique qui passent plus de temps à lustrer leurs belles épées que les plonger dans les viscères fumantes d’un autre gus. Leurs armures brillent tellement que ça me pique les yeux. Je sens leur regard hautain alors que j’ai du mal à réprimer un éclat de rire, et je décide d’opter pour une solution de repli.

Je m’éloigne de la foule. Il fait plus frais. La lune est haute, et les nuages sont aux abonnés absent. Derrière moi, la fête bat son plein. Je m’interroge sur ce que ces gens là espèrent, de leur châteaux de cartes en faux semblant. Est-ce qu’ils s’amusent vraiment ? Est-ce que la farce est jouée jusqu’au bout ?

Fait chier. Je m’allume une clope. La dernière du paquet. Je sais qu’en fin de compte, il suffit d’attendre, pour voir ce bonheur bricolé se casser la gueule. Une semaine, un mois. Un an. Dix, pour les plus courageux. Mais au bout du tunnel, les véritables sentiments humains vont refaire surface. Monsieur va se lasser de madame. Les alliances de pacotille se casseront la gueule à la première levrette extraconjugale. Des torrents de larme, une tragédie de haute volée, et des plats cassés. Bref , un beau merdier en perspective. J’aime cette laideur. Je prends plaisir à la serrer dans mes bras, cette honte égoïste, cette culpabilité coupable dont tous font preuves, mais qu’aucun n’assume.

Ca me fait sourire. J’y suis pour rien, mais je sais que ça finira comme ça. Je n’y prend aucun plaisir, ou si peu, mais l’évidence blessante de cette finalité immuable me rassure. Ne rien attendre de soi-même, ou des autres, c’est peut-être se mettre dans la peau du pire des connards. Mais au dernier chapitre du bouquin, quand les beaux idéaux seront trainés dans la boue, moi et mon froc, on sera au sec.

J’écrase ma clope sous mon talon. C’est une belle nuit, en fin de compte. Ouai. Une putain de belle nuit.

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Mer 27 Jan 2016, 09:04


Juste un homme parmi les autres. Un visage dans le flot anonyme, un monsieur tout le monde. Un type ordinaire, dont la lacheté quotidienne fait de son âme le terreau fertile pour toute la pourriture égoiste qui croît si bien à l’ombre de l’indifference.
Si vous me croisez, peu de chance que mon facies ne vous marque plus de quelques secondes. Je suis votre voisin, le type que vous bousculer pour aller prendre un griffon. Le gars sans histoire qu’on verrait presque se ballader un dimanche après midi auprès du lac avec un tissu sur les épaules, au bras de sa bourgeoise en regardant son gamin courir après les pigeons.

Un sacré connard, en quelque sorte.


La présence rassurante des fourreaux qui battent à mes flancs me pousse plus avant au travers de la foule. Je suis bousculé, j’avance, je recule. Je me laisse porter par l’odeur rance des corps serrés. L’humanité pue, les miasmes écoeurant de mes semblables manque de me faire vomir, et il me faut toute ma concentration pour porter mes pensées ailleurs. D’un pas de coté, je m’engouffre dans un tripot, pas tant pour échapper au vent glacial que la proximité étouffante des hommes et femmes qui arpentent les rues.

Le tavernier me verse une bière frelatée, sans même que j’ai besoin de passer commande. J’ai la gueule d’un type à m’enfiler de la mauvaise binouse. Il me fixe de sa sale trogne au pif en bouchon. D’un sourire édenté, il s’adresse à moi l’haleine plus chargée qu’un convois de nains.

« Alors, la journée ? »

Je met un moment à répondre. Dans une zone de mon esprit abimé, un tic-tic nerveux bat la mesure. J’ai la nette impression de percevoir une tumeur ramper à l’intérieur de ma tête, étendre ses griffes et arracher des pans entier de ma santé mentale. Il me faut toute ma concentration pour réprimer l’envie de lui coller mon poing dans les dents.
Alors je rétorque avec la désinvolture qui va en toute situation. Celle du type qui n’en n’a rien à carrer, et se contente de se laisser porter.

« Il y a des jours avec… et des jours sans »


¨¨¨¨

C’était un jour de sang. L’alerte fut donnée par une fille de la taverne, qui venait faire les draps. L’odeur infecte de la mort, si vive qu’elle vomit avant même d’en voir la cause. La puanteur du sang coagulée et des chairs encore chaudes.
La fille de chambre fut prise d’une nouvelle nausée en voyant les corps mis à mal. C’était sa première fois, son dépucelage face au visage sordide de la mort. Et ceux là n’avaient visiblement pas eu une belle mort, malgré l’inexpérience de la gamine.

Il n’y avait pas de trace de lutte ou de combat. Juste trois corps allongés, assassiné avec une froide mesure, et une retenue à peine contrôlée. Le premier y avait laissé ses entrailles, étalés dans une flaque d’hémoglobine sombre. Le second était pâle comme la mort elle-même, un second sourire écarlate profondément incisé sur la gorge. Quand au troisième, l’arme du triple homicide était encore enfoncée jusqu’à la garde dans son orbite gauche.

Le fait que les trois gus étaient à moitié nus ne fut relevé que bien plus tard, quand les corps furent emportés par la garde du comté de l’or. Aussitôt vidée, la chambre fut nettoyée avant d’être mise à la disposition de nouveaux clients. Les affaires prévalaient largement sur ce genre d’incident. Trois malfrats étripés un soir de beuverie, ce n’était pas forcement courant, mais pas non plus de quoi gêner la populace débauchée et sordide de cette auberge.

La nouvelle s’éteignit à peine lancée, déjà balayée par le quotidien mouvementé de la populace agitée.

Après tout, contrairement aux ronds de jambes obséquieux des grandes gens de la ville aux histoire à l’eau de rose, le train-train miséreux des oubliés ne faisait pas de bon commérages.

Et tant mieux.

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Mar 02 Fév 2016, 09:21

Qu’on se le dise, Hugues Mautresson était un bûcheur, un zélote du travail bien fait. Depuis son plus jeune âge, alors qu’il n’était encore qu’un apprenti de l’école de joallerie d’Hurlevent, sa passion pour l’orfèvre et la minutie des œuvres précieuses l’avait conduit à se surpasser, s’attelant des heures entières à la confection de bijoux tous plus sublimes les uns que les autres.

Lui se voyait comme un artiste, les autres le considéraient soit comme un génie, soit comme un arrogant arriviste. Car le talent fait souvent naitre la rancœur stupide. Hugues avait par chance échappé aux mains avides de la vanité, tirant son plaisir du seul travail de ses mains. Perfectioniste sans être hautain, il pouvait passer des nuits entières à tailler et retailler des gemmes qu’il ne considérait pas parfaite, selon ses standards draconiens.

De tous ses défauts, le plus marqué devait sans nul doute être son manque d’empathie à l’égard de ses semblables. Bien que le succès l’ai placé à la tête d’une des plus belle boutique du quartier des mages, il restait la plupart du temps enfermé dans son atelier, laissant le soin à sa fille et son épouse de tenir le commerce en lui-même. L’introversion étant le prix à payer pour son talent, l’orfèvre qui approchait la cinquantaine était toujours le premier debout, et le dernier à aller se coucher. Le manque de sommeil et une vie passée sur son établi avait vouté ses épaules et asseché sa carcasse. Il n’en restait pas moins acceuillant et ouvert, dans les rares occasions où il sortait de son bureau pour aller à la rencontre des clients.

De temps à autre, on pouvait même le voir dans les bals et les galas, invité gracieusement par la riche noblesse du royaume dont les dames s’arrachaient les créations.

Hugues Mautresson était un de ces hommes. Travailleur, bon, qui mène son existence avec humilité et dévotion envers les siens. Un artiste, une âme qui œuvre à apporter au royaume, à l’embellir chaque jour.


Le bruit fit redresser la tête de l’orfèvre. Un coup sourd, une chute peut-être. Il retira ses lunettes, et se hissa depuis son fauteuil à la seule force de ses bras rachitiques. Hugue attrapa d’une main la lampe à huile trônant sur son bureau. Faire un tel raffut à une heure pareille, bon sang, quel manque de politesse. L’homme jura entre ses dents. A tout les coups, il s’agissait de Justin, l’apprenti qu’il logeait dans le grenier. Ce saligaud devait encore essayer de faire le mur. Une bonne punition s’imposait.

L’orfèvre sorti de son bureau. Un nouveau bruit, plus feutré, lui provint directement de la boutique. Cette fois, l’inquiétude passa sur son visage fatigué. Une partie de son esprit senti la panique naitre en lui. Il garda le silence, tout en empruntant le couloir à la lueur de sa lampe. Il voulu appeler, apostropher les ombres, mais aucun son ne franchit ses lèvres.

Lorsqu’il penetra dans la boutique même, la faible lumière qu’il tenait en main fit danser les ombres sur les nombreuses vitrines derrière lesquelles s’étalaient les plus splendides bijoux de sa création. Le vieil homme retint sa respiration, aux aguets du moindre bruit, du moindre mouvement.

Une seconde passa. Puis une autre. Rien.

Hugues Mautresson poussa un profond soupire, plus soulagé qu’il n’aurait voulu l’admetre. Sans doute le fruit de son imagination ou bien u…

Le coup fut si vif que son sang aspergea les carreaux de toute la vitrine gauche. Le cou laceré, il s’effondra comme une masse. Sa gorge convulsant, ouverte d’un coté à l’autre, dans le vain espoir d’aspirer une providentielle goulée d’oxygène. Se noyant dans son propre sang, l’orfèvre mourant agitait les doigts, le regard déjà vitreux rivé vers la silhouette qui se tenait toute proche.

C’était une vision misérable, presque pitoyable. Un masque décharné, illuminé par la lampe au sol, des traits tirés par la fatigue sur un visage osseux. Le facies d’un corvidé macabre, n’accordant qu’un intérêt limité au pauvre homme agonisant au sol. Une tignasse sombre, tombant en mèches rêches sur ses épaules, il aurait presque réussi à passer pour beau, mais il émanait de lui une impression morbide. Dans son œil unique pétillait la lueur malsaine de celui qui vient de prendre une vie, sans rien éprouver d’autre qu’une satisfaction vicieuse. Le goût de la mort sur le bout de ses lèvres pâles, qu'il humidifiait de sa langue fine.

Vêtu d’une armure de cuir mat, une lame ensanglanté à la main gauche, l’assassin se tenait presque vouté, comme s’il émergeait du creuset fécond de la nuit. Il se tint là, debout, à observer les immenses richesses autour de lui. Un trésor formidable, qui s’offrait à ses bras, de quoi faire de lui un homme immensément riche. Il n’avait qu’a tendre la main pour faire fortune.

Et pourtant, il ne le fit pas. Bercé par les derniers gémissements de l’orfèvre, la silhouette traversa la boutique, observant les étincelants rubis, les topazes brillantes, et les joyaux aux multiples couleurs. Chacun de ses bijoux aurait fait de lui un prince, mais il ne s’arrêta pas, continuant de déambuler lentement entre les étagères, comme si la beauté de ces œuvres ne l’intéressait pas.

Son attention se porta finalement sur une des vitrines se trouvant dans un coin de la pièce. Elle n’était ni la plus grande, ni la mieux mise en évidence, et ne contenait aucune dorure. Sous la glace, porté dans un couffin écarlate, trônait une bague d’argent, sertie d’une perle noire. Au milieu de cette débauche de fioritures et de couleurs, l’anneau brillait par sa simplicité. La froideur qui émanait de ses courbes, et l’absence totale de reflets à sa surface polie attira l’œil unique du tueur. Avec précaution, il ouvrit la vitrine pour s’emparer du bijou. Le serrant dans sa paume, il laissa échapper un rire froid, cynique. Comme si toute cette mascarade ne lui apportait qu’un vague sentiment de médiocrité délectable.

Durant ses derniers instants, alors que son cœur entamait ses ultimes battements, Hugues Mautresson assista avec consternation au vol de cet unique objet, si terne qu’on ne remarquerait sans doute même pas sa disparition. Puis la silhouette quitta les lieux par la fenêtre crochetée un peu plus tôt, sans un regard vers le pauvre homme qui se vidait de son sang au milieu de sa boutique.

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Quel que fut le but du larcin, ou qui qu’en fut la bénéficiaire, ce fut aux dépends d’une vie de passion et de labeur, pour une mort solitaire, sans pudeur. Une fin sale et misérable.

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Mer 03 Fév 2016, 08:48

C'était un homme qui avait voyagé plus loin dans les ténèbres qu'aucun autre avant lui, mais ce qu'il avait rencontré là bas n'égala jamais la noirceur d’âme de ses semblables.

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Mon souffle forme des volutes de buée, témoignant du froid glacial qui règne, malgré l’éclat du soleil dans le ciel azur. C’est une putain de belle journée, les oiseaux gazouillent, les enfants jouent en riant aux éclats, emmitouflés dans d’épais vêtements et de lourdes écharpes de laine tricotées avec tendresse. Comme si le beau temps venait de chasser la morosité hivernal, l’espace de quelques heures.

A gerber.


Je me caille sévèrement, le manteau qui tombe sur mes épaules me garde pourtant des rafales cinglantes, mais je suis frigorifié en dedans. Mes os sont gelés, j’ai la gorge sèche. Je suis un cadavre au sang froid, qui ne tient debout qu’à la charge d’aigreur et de cynisme. Le bonheur et les élans joyeux des amoureux qui déambulent en se tenant la main me file la boule au ventre. Je veux rire, moi aussi. Rire de leur égoïsme, de leur folie douce et de l’aveuglement écœurant dont ces crétins font preuves. Je ne peux pas attendre de voir retomber les premières passions, que leur mièvre complicité laisse place à la rancune, la lassitude, et le dégout de l’autre. La putréfaction de leurs bons sentiments me tarde.

Vous me trouvez grinçant ? Rabat joie ? N’allez pas croire que je vais m’habiller en noir pour aller lire des poèmes morbide dans une cave. Ce genre d’attardés me répugne tout autant. Ils sont les premiers à se parer d’armure macabre aussi voyante que de mauvais goût, pour aller taquiner les autres crétins de la cathédrale. Les blancs contre les noirs, une sorte de partie d’échec, à cela près que la tactique et l’intellect sont remplacés par l’orgueil bouffi de connerie.

Je vais vous dire, ce qui me mine. La vrai tumeur qui nous ronge tous, vous comme moi, c’est le manichéisme forcené, que certains défendent avec la ferveur d’un sacro saint crédo. Les uns veulent s’arroger de prétendues vertus de Lumière, s’en faire champions et porte parole incontestés. Les autres, par opposition bête et méchante, se parent de flammes et d’ombres.

Leur terrain de jeu favori ? Cette plaie qui déforme le cœur de la ville. Une entaille grossière, d’où suinte le pire et le plus désastreux. Vous la nommez Cathédrale, à mes yeux, c’est une porcherie. N’allez pas croire que je suis un anticlérical martelant sa haine de la Foi, pas du tout. Je pense que chacun a le droit à sa drogue. Alcool, feuillerêve, femmes, ou Lumière. Le croyant forcené et le poivrot notoire sont en tout point identique, bien qu’ils ne boivent pas au même calice.

Si mon aigreur se porte si aisément sur l’immense édifice aux flèches pointant le ciel, c’est bien par ce qu’elle fait l’effet d’une lampe à huile au cœur de la nuit. Elle attire toutes les bestioles volantes comme un aimant, les poussant à venir s’y cramer les ailes dans le vain espoir de briller plus fort que les autres l’espace de quelques heures.

Me voilà justement face aux marches immaculé, recouverte d’un épais tapis bleuté. Je la déteste, et pourtant, à l’image de ces abrutis que je dénigre, moi aussi je finis par venir m’y frotter. Je ne vaux pas mieux qu’eux, pas mieux que vous. Ai-je prétendu le contraire ? Nous sommes tous égaux, dans nos tares. Drapez vous de titre, de robes, d’armure et de symboles, cela n’a pas d’importance. Nous ne restons que des sacs de viande, condamnés à déambuler sur cette terre l’espace de quelques décennies, avant d’aller nourrir les asticots. Et eux au moins, se foutent de savoir s’ils se régalent d’une chair noble ou paysanne.

Je lève les yeux vers l’immense structure, démesurée. Construite à l’image d’un peuple présomptueux, elle projette une ombre écrasante sur les alentours. Ah, qu’elle est belle, la Maison de la Très Sainte ! Resplendissante dans sa robe immaculée, qui reflète avec force les rayons de l’astre diurne !
Conneries.

Venez voir de plus près, rapprochez vous. Longez l’édifice avec moi, et portez un regard neuf sur ses murs. Voyez les mauvaises herbes qui poussent entre le pavé et les premiers blocs de pierre. La mousse qui se répand à chaque interstice, qui doit être constamment arraché, nettoyé. Sans les petites mains de cette monstruosité boursouflée d’orgueil, la nature reprendrait ses droits. Et ne pensez pas que je prêche pour les druides perchés, je ne parle pas là des jolies fleurs – A mes yeux une belle plante se mesure à ses courbes plus qu’à ses couleurs et son parfum. Quoi que.

Ce que j’évoque, c’est la lente décadence qui frappe tout ce que l’humanité touche. Des dégradations, des touffes d’herbes éparses, la crasse qui peu à peu ternie le marbre blanc. Toute cette mascarade de pureté, un énième mensonge qu’il convient d’avouer. Prendre conscience de la réalité, c’est là le seul dogme que je me permet de suivre et de prêcher.

Les bruits d’une conversation animée attirent mon attention. Des voix sèches, gorgées d’une autorité toute suffisante. Je ne parviens pas à noter le sujet du grief, mais en posant le regard sur les intervenants, je n’ai plus besoin de chercher à le deviner.

Un festival de couleurs, arc en ciel chatoyant d’or, d’argent, de rouge vif et de bleu azur, qui fait face à deux types qui sortent visiblement eux aussi du même carnaval. Parés d’armures noires aux arrêtes effilés, de casques à cimier d’un violet tout à fait douteux, je crois d’abord à un mauvais reflet avant de me rendre compte qu’en fait, ils sont vraiment moches. Attention, ne vous y méprenez pas, je ne parle pas de la laideur disgracieuse qu’on trouve au naturel, chez mes comparses. Mais bien de celle qui provient des crétins narcissiques.

Ces types en questions, j’ignore s’ils ont vu le jour dans la soie ou la paille, mais une chose est sure, l’outrage au bon goût devrait être plus sévèrement réprimé par la Loi. Je distingue qu’au moins un des gars en noir est un chevalier de la mort, ses yeux brillent d’une lueur fantasmagorique. Reste qu’il brille moins que les paladins qui lui barrent l’entrée, à grand renforts d’allégories pompeuses et de moulinets des bras. Et ça se balance au visage des titres de guerre, de noblesse, des chevalier-commandeur-haut-croisé à tout va. Ca rétorque des banalités à faire débander un marin au bordel, et tout ce beau monde se menace avec la subtilité d’un Elekk dans un magasin de porcelaine.

J’exulte d’une satisfaction malsaine. Je profite de chaque goutte de ce spectacle délicieux, je m’en lèche les babines. Il n’en faut pas plus pour éclairer ma journée. Je me prend à vouloir parier avec moi-même à quel moment la garde va débarquer pour botter le cul des uns (ou des autres). Mais une part de mon âme n’a pas envie de se trouver dans le coin quand les bleus vont débouler.

C’est en me retournant que je remarque non loin l’éclat d’une chevelure blonde. Sa propriétaire se pend au cou de ce qui ressemble à un marchand, ou un bourgeois, avec un sourire trop éclatant pour être vrai. Sous ses traits délicats et son visage de poupée, il ne me faut pas longtemps pour remarquer les fêlures suintantes de son esprit malade. Une tumeur maligne, apprêtée comme une princesse. La voir me fait ressentir le goût de ma bile qui remonte le long de ma gorge, et des fourmillements engourdissent mes doigts.

Cela ne dure qu’un instant, mais nos regards se croisent. Cette garce me sourit, et l’envie d’enfoncer mes doigts dans ses prunelles émeraudes me lacèrent l’arrière du crâne, tant elle se fait insistante.

Je souris. La semaine s’annonce excellente.

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Jeu 04 Fév 2016, 08:34

C’est terrible, de se sentir crever.
Je veux dire, pas de se faire saigner comme un goret et de se vider de son sang en quelques minutes, non. Par ce que mine de rien, c’est la voie facile. Hop, une lame aiguisée, une poignée d’instants déplaisant à se tordre de douleur au sol, et ensuite la paix. Pas de quoi en faire tout un plat. Des types crèvent chaque jour, parfois c’est beau, parfois c’est moche. En tout cas, c’est rarement une experience agréable, de passer l’arme à gauche. J’ai suffisament aidé de connards à le faire pour m’en rendre compte. Qu’ils geignent, appellent leur mère, ou se fassent dessus en suppliant, j’en connais pas un qui se soit régalé de l’affaire.

Mais ça reste bref. Un désagrément passager.

Alors que là, moi, je vous parle de la mort qu’on partage tous, à divers degrés. Lente. Méticuleuse. La dégénérescence de nos carcasses, le temps qui fait son œuvre, et la maladie qui l’encourage. En fin de compte, on crève tous chaque jour, à petit feu. Chaque inspiration nous rapproche de la tombe, et le tic-tac de la pendule continue son chemin, qu’il vente ou qu’il neige.

Alors on gère tous ça d’une manière où d’une autre. La plus simple reste de juste éviter d’y penser. Faire l’autruche jusqu’au dernier moment. Je serais un peu plus con, je pense que c’est ce que je ferais, mais libre à chacun de faire son choix.
Pour d’autres, c’est la foi, l’espoir d’un après, d’une réincarnation, d’un cycle qui recommence. Je vais pas vous dresser la liste, par ce que d’une part j’en ai rien à carrer, et d’autre part, ça risque de vite me gonfler de raconter des salades. Quand on crève, on devient froid et on part en petits morceaux, point. La machine arrête de tourner, et on retourne en pièces détachées.

J’ai arrêté de me voiler la face depuis longtemps. Ca me fait moins de soucis.

Une main se pose sur mon épaule. Des doigts fins, à la manucure parfaite. Un anneau d’argent ceignant à la perfection un annulaire délicat.

« A quoi tu penses ? »

Je pense à cette tumeur, ce mal rampant, que je sens grimper le long de mes cuisses. Un cancer insidieux, dévorant mes cellules les unes après les autres. C’est ça, ma mort. Je ne vais pas vivre jusqu’à cent ans, entouré d’une ribambelle de gamins souriant, près d’un feu de cheminé à raconter mes histoires de jeunesse. Je vais crever affaibli par le mal, dans un caniveau sordide de la ville. La peau sur les os, mon corps va rester à pourrir plusieurs jours avant qu’on deigne me trainer vers une fosse commune. Point de sépulture pour les miséreux, juste un trou anonyme, dans lequel les corps sans nom s’entasse, orgie macabre vouée à l’oubli.

Je tourne la tête vers Vélyane. La vision de son visage me frappe. D’une laideur insolente. L’espace d’un instant, je ne vois qu’un crâne moribond, couvert d’une peau flétrie et desséchée. Des vers qui se tortillent sur sa chair à vif. Chaque pore de son épiderme suinte d’un fiel goudronneux, dont l’odeur rance me rappelle celle des cadavres qu’on abandonne au soleil.
Pourtant, c’est impossible. Car la jeune femme qui m’observe en souriant est une nymphe délicate, au visage poupon. Une princesse mêlant la candeur innocente et la beauté suave d’une femme. Elle exerce de sa main une pression sur mon épaule, me rappelant à la réalité.

« Sev ? »

« Je pense à hier »

Pas besoin de plus. Elle sait, elle comprend. Nous partageons la même culpabilité honteuse. Le masque délicat de sa beauté peut bien tromper les bourgeois infidèles et les soudards trop sûr d’eux, je vois au travers des artifices alléchants. Je perçois les vibrations de sa voix, les nuances subtiles de son regard. Par certains cotés, elle n’a rien à m’envier. Tout chez elle respire le révoltant, le monstrueux. La migraine disparait, remplacée par un mal plus insidieux, un désir coupable et contre nature.

« Il y a une chance pour que ça marche ? »

Elle hausse les épaules. Sa suffisance m’exaspère. Ma dague me hurle d’effacer son air amusé, de trancher dans les chairs tendres. Mais je sais que même agonisante et écorchée, elle gardera ce sourire mielleux qui attise mes appétits décadents.
Nous patientons, sans échanger une parole. En dessous de nous, le port vibre des chants d’oiseaux, des claquements de cordage dans les voiles. Ca et là, des dockers transportent de lourds sacs de grain. L’activité portuaire ne souffre pas de l’hiver mordant, et les cales pleines des navires se chargent et se déchargent inlassablement au rythme des marées.
Elle me prévient d’un coup de coude, alors que la patrouille de soldats approche. Elle s’éloigne de moi, pour aller s’adosser au mur qu’ils longent en direction du cimetière. Qu’ils sont beaux, qu’ils sont glorieux, parés d’argent et de marine. Engoncés des pieds à la tête dans une épaisse armure, je sais qu’en combat loyal je n’aurais aucune chance contre l’un d’entre eux. Encore moins contre tout un groupe.

Bien évidement, il serait idiot de s’attendre à ce que la suite de cette histoire soit honorable.

Le dernier nous passe devant, et il tourne la tête, son regard accrochant le sourire de la blonde. A cet instant précis, je le sais perdu. Le moucheron vient de poser une patte sur la toile gluante. Il a beau retourner à sa marche cadencée, je sens, non, je ressens l’emprise infectieuse qui se love le long de son échine. C’est une non-chose, une créature faite de désir et de peur, aux formes changeantes. Un infime murmure, qui va le suivre jusqu’à cette nuit, le privant de sommeil. Lorsqu’il se mettra à tourner dans ses draps, chaque parcelle de son esprit occupé par le minois délicat de la jeune fille du port, alors la gangrène le rongera.

A n’en pas douter, le gamin reviendra, seul, avec l’espoir fébrile de croiser à nouveau cette paire d’yeux émeraudes, se damnant pour un nouveau sourire.

Pourquoi ai-je l’air sûr de moi ? Ce n’est pas de l’arrogance, loin de là. Je ne prétends pas deviner les actes de mes semblables. Mais j’ai moi-même mordu au fruit défendu. Je connais le goût de l’interdit, cette soif inextinguible de plonger vers l’inconnu. Une curiosité malsaine.
Le terreau fertile pour l’ignoble.

Nous sommes tous faibles. Destinés à voir nos âmes flétrir, ou crever avant cela. Un dicton ancien dit « Mourir plutôt que la souillure », en parlant des hommes. Sauf que nous ne luttons pas contre la souillure.

La souillure, c’est nous.

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Mar 01 Mar 2016, 09:29

Chaleur moite, sifflement grinçant. Rires gras, chargés d’un alcool de fruit exotique. Ici, la puanteur des corps a quelque chose d’enivrante. Le tissu qui colle à la peau vous imprègne jusqu’à l’os. Hommes, gobelins, autres races. Personne n’échappe à cette marque de fabrique de la baie. Loin des histoires et des mythes transportés par delà le monde, la vérité est bien plus difficile à évoquer. Vous pouvez parler d’eux comme de fiers aventuriers ou des hommes sans foi ni loi. Vanter leur liberté, ou condamner leurs pratiques immorales, vous passerez à coté du principal.

Les pirates puent.

Très sérieusement. Prenez un de ces gars en chemise ouverte, sur un torse épilé et luisant. Mettez lui des bottes en cuir, un sabre au flanc, et un chapeau ridicule sur la tête. Vous obtenez juste un ringard aux goûts vestimentaires douteux. Mais sur ce tableau risible, ajoutez l’odeur rance du manque d’hygiène corporel, mêlé au tabac froid, au mauvais alcool. Et voilà, vous avez un bandit des mers.

Et encore, je vous parle là d’un seul d’entre eux. Ce n’est déjà pas fameux pour les cinq sens ; je parle de l’ouïe, l’odorat et la vue. Pour les deux autres, je laisse la parole à plus expert. Mais empilez les par dix, vingt, trente dans une auberge… Ce qui semble arriver de plus en plus ces derniers temps. Peut-être quelques nobles désargentés, qui à défaut de boire le thé, se torchent à la gnôle ?


La blonde qui sautille sur mes genoux n’a pas l’air dérangée par l’odeur. Pourtant, elle y est plongé. Je le vois sur ses traits délicats, inspirant l’air imprégnée de crasse. Il est difficile pour le néophyte de deviner ce que cache son air distant, qu’elle quitte dès l’instant où elle remarque un type en particulier. Son visage d’ange s’orne d’un sourire, et en quelques pas, là voilà assise sur une nouvelle paire de genoux. Pour donner la forme, j’affiche un grognement mécontent, lui gueulant dessus à propos des mœurs indignes de sa génitrice.

Mes propos se perdent dans la tempête de rires et de beuglements de bœufs saouls. L’autre gus n’est ni le plus beau, ni le plus riche. Il n’est pas maitre de bord et encore moins capitaine. C’est un matelot, un canonnier, que rien en apparence ne le détache de ses semblables. Une jeunesse abimée par les abus, un éphèbe marqué par l’alcool, les drogues et la fatigue. Il n’en reste pas moins beau garçon, je devine une lueur d’innocence, au fond de ses yeux, ternie par la proximité de ses pairs.

Il accueille la nouvelle venue comme le ferait n’importe quel homme de son âge. Je n’ai pas le temps de finir ma chope, qu’ils disparaissent bras dessus bras dessous, hors de la taverne de la Baie du Butin.

Je me traine sur leurs traces, bousculant, me faisant bousculer. C’est presque avec une pointe de regret que je quitte cette fange bruyante. Ils sont touchants, ces hères perdus, violents et grossiers. Poètes des lames dentelées, chanteurs braillards. J’envie cette fraternité malsaine.


Un corbeau au milieux des goélands braillards.


Je ne met pas longtemps à retrouver leur trace. Ils sont déjà au fond d’une ruelle, à se papouiller de plus en plus aventureusement. Ce sont les éclats de rire qui me guident vers eux. Lui me tourne le dos, et ne m’entends pas approcher. Je ne peux pas le lui reprocher, il a bien mieux à faire. Quand à elle, elle joue bien son jeu, feignant d’ignorer la mort qui vient.

Car elle approche. Sans fierté, sans tambour, sans la gloire immortelle promise pour les flibustiers. Elle est maniée par une main lâche, qui poignarde en traitresse. Son tranchant plonge par trois fois, sous les côtes. Le matelot se cabre, va pour se débattre. Mais ce n’est qu’un moucheron, empêtré dans la toile de la Belle qui l’enserre de ses bras et de ses cuisses.

Il meurt contre elle. Dans ses derniers instants, la gorgée noyée de sang, il lève un regard vers le corbeau que je suis. Ce n’est qu’un gamin. Il serait resté chez lui au lieu de vouloir voguer les mers, je suis persuadé qu’il serait toujours dans les jupons de sa mère, plutôt que crever dans mes bras. Mais ça ne me fait ni chaud ni froid. Je ressens la question dans ses grands yeux bleus. Il me demande, il m’implore. Il n’a plus que cela à quoi s’accrocher, et même si ses lèvres ne peuvent former les mots, toute son âme se tend vers cette interrogation silencieuse.


« Pourquoi ? »


Pourquoi ? Pourquoi. Voilà la question. Même si la réponse semble évidente au premier abord, elle ne l’est pas.
Je pourrais lui dire qu’il s’agit d’une bête histoire de vengeance. Qu’un type jaloux voulait le voir crever. Que sa mort allait m’apporter de quoi boire et festoyer l’espace de deux ou trois semaines. Que je ne suis qu’un vampire de sa misère, un charognard penché sur un destin que je force d’un coup d’épée.


Mais finalement, ce n’est qu’une partie de la réponse. Le fait est, que cette réponse n’est qu’une excuse. La pitoyable justification d’un acte injustifiable. Je ne l’aurais pas fait pour celle-ci, cela aurait été pour une toute autre raison. Je voudrais tellement l’aider à comprendre, lui ouvrir les yeux. Lui mettre une arme en main et murmurer à son oreille « Tues, tues, tues encore. Ne t’arrête pas. Tues avant qu’on te tue. »


Je voudrais l’aider, mais il est trop tard. Il est déjà mort.


Vélyane se penche, et ramasse une preuve de notre forfait commun, un anneau d’or que portait le jeune homme à l’annulaire. Elle se redresse avec un sourire enfantin. A voir son regard rieur, je devine que moi aussi je souris. Pourtant, je n’en n’ai pas conscience.

« Et maintenant ? »


Elle enjambe le cadavre encore chaud, pour se pendre à mon cou. Une bile âcre envahie ma gorge. Je peux tuer un gamin sans ciller, mais son contact me donne envie de vomir. Même l’odeur d’une vingtaine de flibustiers crasseux ne me révulse pas autant que les délicates fragrances qui émanent de la bâtarde au sang bleu.


« Finissons ce qu’il a commencé »

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Ven 11 Mar 2016, 04:01

« Toutes les créatures fuient vers la lumière. Seules les vermines se réfugient dans les ombres. »

Je ne sais plus où j’ai entendu ces paroles. Mes souvenirs sont brumeux, dès qu’ils remontent à plus d’une décénnie. Œuvre inéluctable de l’alcool ou d’un mal plus profond, j’en sais rien. Il n’y a rien derrière moi, si ce n’est quelques bribes éparses, des visages de prétendus proches. C’est au prix d’un violent effort que j’extirpe ce qui reste de mon esprit des pensés moribondes qui me guettent. Le retour à la réalité me fait l’effet d’une grande claque dans la gueule. Cette étrange sensation de chute, qui induit dans mes muscles une dose d’adrénaline aussi douleureuse que bienvenue.

J’ai froid. J’ai froid à en crever. La sueur me coule dans le dos, fruit de mes délires eveillés. J’en suis conscient, car au dehors, la chaleur tropicale pèse sur le port. Je tente de penser à ce soleil de plomb, cette absence de vent, ce cagnard intenable. Malgré toute ma volonté, je continue de trembler. Le mal me ronge comme un vieil ami, une main sur mon épaule. Les tremblements reviennent à la charge, et les éclats de voix reprennent de plus belle.

« Jago ! Jago, reveilles toi ! »

Je termine mon verre. L’alcool me brûle la gorge, mais au moins, l’ébriété chasse les cris. C’est une des deux choses qui y parviennent. L’autre dort encore à cette heure. Nos escapades nocturnes sont aussi dangereuses qu’épuisantes. La morsure des muscles endoloris me pousse à tituber jusqu’au dehors et vomir le contenu de mon estomac à l’angle de la rue. Je suis dans un triste état. Voilà qui m’apprendra à jouer au plus malin.

Ce port est une vrai fourmilière. On y croise de tout, du mauvais, et du pire. Surtout du pire. Ici, peu importe la race. Au diable la horde, l’alliance. Des elfes magouillent avec des troll, des orcs et des humains vont ensemble au tapin. Sous cette crasse, ce n’est pas la couleur de la peau ou les origines qui font les amitiés. C’est le poids de la bourse, et la longueur de la lame. Tous les pacifistes bon enfant qui prêchent la bonne entente entre les peuples devraient en prendre de la graine. Ce n’est pas main dans la main en discutant de traités, que les conflits peuvent se tarir. Mais ici, dans l’intérêt vénal et bien souvent peu scrupuleux des pires enflures.


Je m’arrête non loin d’une échoppe, qu’on dit tenue par un noble de gilnéas, exilé ici pour échapper a ses créanciers. Le type est impressionnant, tout en fourrure et en crocs. Si on arrive à passer outre sa ridicule tenue et son haut de forme. Je lui donne pas une semaine avant de se faire planter et de servir de repas aux poissons du port. Ce crétin n’a pas compris qu’ici, la seule noblesse qui compte, c’est celle d’un couteau aiguisé. Et ce n’est pas sa gueule bardée de dents longues comme des rasoirs qui le sauveront d’une demi-douzaine de flibustiers avinés. Il pavane, fier de sa malédiction qui le couvre de puces et le fait baver comme un chien en rut. Mais la seule malédiction dans ce bas-monde, c’est d’être né du mauvais coté de la barrière.



La raison du plus fourbe est toujours la meilleure. Surtout dans le coin.


En dehors des filles trop joyeuses pour être seulement serveuses, il y a un truc que j’adore ici. C’est la bouffe. Ca parait con, hein ? Mais la mixité des gens du coin a aussi cet avantage. On peut manger pour pas cher, des trucs exotiques et sacrement bons. Même si une bonne partie doit être cuisiné à partir de viande de chien ou de chat, c’est suffisamment assaisonné pour qu’on se concentre sur autre chose que la provenance des bouts de gras.


Je vais m’attabler à la terrasse d’une gargote, et hèle la serveuse. Bon, pour le coup, je m’attendais à une sublime créature brune aux allures de bohème qui vienne prendre ma commande en s’asseyant sur mes genoux... Mais pas à une orque obèse de près de 400 livres qui me beugler dessus dans un commun approximatif. Quand je lui demande le plat du jour, son sourire me fait flipper. Sincèrement.


En attendant mon assiette, un gobelin pose son cul sur le banc en face de moi. Sa sale trogne de fouine m’inspire autant de confiance que le repas à venir. C'est-à-dire aucune. Je vais pour lui dire d’aller voir ailleurs si sa mère aux mœurs légères ne l’y attend pas. Mais il me prend de court par une proposition que je ne peux qu’écouter : une belle bourse visiblement pleine à craquer qu’il pousse dans ma direction.


« Mon employeur a quelques problèmes avec un créancier. Nous serions aux regrets d’apprendre un regrettable incident le concernant. »

Oh putain. Même sa voix me file des boutons. Lui éclater sa tronche sur la table me ferait le plus grand bien. Je pense même que rien ne me ferait plus plaisir, là, dans l’instant. Mais la partie raisonnable de ma cervelle m’oblige à me concentrer sur ce tas d’or qui me met l’eau à la bouche. Je lui rend mon sourire le plus commercial (Qui d’après Vélyane me donne l’air d’un salopard près à vendre sa mère).

« C’est qui, votre gars ? »

Le gobelin me donne les informations sur le pauvre type en question. Son nom, où le trouver, etc. Ca suffira bien pour qu’il chute malencontreusement dans le port après une beuverie arrosée, et qu’il s’y noye. Avec quinze centimètre de fer dans le bide, au passage. Mais ce n’est pas le genre de détails que les cogneurs de la baie relèvent systématiquement dans leurs rapports. Si tant est qu’ils en font.


Cela dit, cette histoire attire mon attention. D’habitude, le boulot, c’est moi qui vais le chercher. Je me débrouille pour rencontrer des gars dans le besoin, et leur proposer un coup de main. Là pour le coup, c’est la demande qui vient à la rencontre de l’offre. Je sais pas si c’est une bonne ou une mauvaise nouvelle, en fin de compte. Peut-être que mon nom commence à être murmurés dans les tavernes ? Sevatar, Sevatar. Sevatar, prince des enfoirés. Renommée, cette chienne. Elle vous fait vous sentir fier, et vous trompe au premier détour en vous foutant dans la merde jusqu’au coup.

Me reste qu’à surveiller mes arrières. Plus que d’habitude.

Comme ma mère le disait, la vérité sort de la bouche des enfants de chienne.

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Mar 29 Mar 2016, 05:43

Il était une fois…

Comment ça, c’est vu et revu ? Mon amorce n’est pas de votre goût ? Ca ne vous inspire pas, les histoires de princesses, de châteaux aux tours élancés, de carrosse et de prince charmant délivrant la belle d’un dragon maléfique ?

Pourtant, vous devriez y réfléchir à deux fois. Loin du bourrage de crâne intensif qu’on nous tamponne depuis tout petit, il y a d’autres morales à tirer des contes dont vous pensez tout savoir. Après tout, pourquoi la princesse doit-elle toujours se retrouver dans un merdier pas possible, à attendre que l’autre guignol vienne lui sauver les miches ? En quel honneur nous bassine-t-on avec une fin édulcoré « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants » ? Nom de dieu, depuis quand terminer ses jours dans un palais de cristal entouré d’une ribambelle de mômes braillards est-elle une bonne fin ?


Ecoutez plutôt mon conte à moi. Il est chiadé. Taillé dans un morceau de roche aux arrêtes tranchantes et aux surfaces glissantes. Accrochez-vous, vous vous coupez. Grimpez dessus, vous glissez. C’est une histoire fausse, et pourtant, tellement vrai. C’est votre histoire, mon histoire. Celle d’une lassitude quotidienne, que chacun ressent un jour ou l’autre, quand on se dit « Et si je foutais tout en l’air » ? Sauf que cette fin là est impossible, on est tous prisonnier de notre destin. Les deus ex machina, les retournement héroïques et les prophéties d’espérance, c’est bon pour les crétins.
Mais vous et moi, on est des gens lucides, n’est ce pas ?

Reprenons…

Il était une fois un homme. Appelons le « Le Père ». Qu’il fut noble, paysan, soldat, forgeron, ce n’est pas important. Il était juste Le Père. Un homme considérant non sans raison avoir mené une belle vie. Il ne manquait jamais de nourriture sur sa table, sa femme était d’une rare beauté, et son nom était réputé dans tout le royaume comme celui d’un homme honnête, fiable, et de grande dignité.

Mais le Père était aussi clairvoyant. Il savait que sa vie n’était pas destinée à durer, et qu’il lui fallait à présent faire face à la lourde responsabilité de préparer sa succession. Il engendra alors avec sa belle et tendre dix huit fils. (Oui, dix-huit. Je sais, c’est beaucoup. Mais il avait pas grand-chose d’autre à foutre, et c’est une histoire, alors arrêtez de compter sur vos doigts les cycles de grossesses et continuez de m’écouter).
Le Père éduqua chacun d’eux pour le mener sur une brillante carrière. Un juriste, un soldat, un prêtre, un marchand, un musicien…
Les fils grandirent dans une certaine rivalité fraternelle, chacun cherchant à surpasser les autres afin d’obtenir du Père la plus grande part de fierté.

Le Père pensait alors que l’unique moteur de ses fils était devenu l’excellence. Que lancés dans cette course vers le succès et la gloire, ils représenteraient avec fierté leur héritage aux quatre coins du royaume.

Il est pourtant bien naïf d’imaginer que tous naissent et demeurent égaux. Dans chaque fratrie, il se trouve toujours un membre légèrement en retrait, un vilain petit canard. Un peu moins talentueux, un peu moins aimé. Ce n’est pourtant pas pour cela qu’il est à la traine, loin de là. Car l’adversité développe d’autres vertus. Elle endurcie l’âme, l’insensibilise. Il fait de la solitude un puissant catalyseur pour l’aigreur, la rancœur. Et celui qui n’a pour lui que cette peur distillée, cette crainte de l’échec, a bien moins à perdre que les autres.

Il apprend que cette peur en question, lui qui la subit chaque jour, il peut la manier. Il n’a ni talent pour le chant, pour la guerre, ou les chiffres. Mais il sait manier les mots, semer la crainte, le doute. Et plus que tout, il en tire un rare plaisir, coupable et jouissif.
Au début, ce ne sont que des murmures, des sous-entendu. La graine est plantée, le doute s’enracine dans les fondements de la fratrie. Et si l’un était le favoris ? Et si les efforts d’un autre étaient vains ?

Les tensions deviennent amères. La rivalité se transforme en jalousie. Le vilain petit canard arrose chaque jour son jardin de violence mesquine, dressant ses frères entre eux. Si chacun d’entre eux a été sculpté selon un visage de l’excellence, lui est le cœur froid, l’oiseau de mauvais augure qui ne s’épanche que du malheur de ses semblables.

La grande erreur du Père fut bel et bien d’exceller lui-même à engendrer les fils parfaits. Ces princes charmants, que l’on retrouve dans chaque conte, dont l’âme est taillée à l’aune de la vertu. Mais le Destin n’aime guère qu’on lui force la main. Et l’équilibre revient toujours, là où les hommes se targuent de tenir les rennes du monde.
Une grande dame que j’ai connu me disait « Sans Ombre, point de Lumière ». L’inverse est aussi vrai, n’en déplaise aux idéalistes manichéens.


Finalement, la fratrie se déchira. Dans leur frénésie de renier ce destin que le Père avait voulu leur imposer, ils commirent un parricide lâche, l’égorgeant au milieu de la nuit, sous les injonctions perfides du vilain petit canard.



Cette histoire s’adresse à vous, pères, fils, mères, filles. A vous, à moi, à tout ceux qui ont été engendrés et engendreront à leur tour. Le seul destin d’un enfant est de supplanter ceux qui l’ont mis au monde. Surpasser ses géniteurs, les mettre en terre. C’est tout. La seule constante à laquelle vous pouvez vous raccrocher, et qui tienne la route.

Pour finir, je vais répondre au crétin qui a osé sortir un jour que nous sommes les enfants des poussières d’étoile. Je ne sais pas ce qu’il avait prit à ce moment là, mais elle devait être drôlement bonne, sa binouze.

On est rien de tout ça. Nous ne sommes que les reflets des péchés de nos pères.

Et rien d’autre.



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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Jeu 31 Mar 2016, 10:47

« Il vous reste du chemin à parcourir, Jago. Vous manquez de concentration. »

La chute est violente, mes genoux écorchés au sang me lancent violemment. Je réitère une roulade sur le côté et esquive la lame de cet enfoiré qui me traite comme un gamin, avec le vain espoir de m’enseigner quelque chose. Ma riposte est téméraire, mais inutile, le coup est dévié sans effort par Roland. Il est plus grand, plus fort, plus rapide. Meilleur, a n'en pas douter, et son assurance me fout la rage. D'après ce que j'ai entendu, il faisait partie des élèves les plus doués de Mathias lui même.

« Jago, votre équilibre. Surveillez votre centre de gravité, ne laissez pas... »

« Ta gueule ! »

Les yeux de mon maître s'écarquillent, la surprise prenant le pas sur toute volonté de m'imposer une énième leçon d'escrime. Il ne lève son sabre qu'au dernier moment, parant de peu ma lame. Cette fois, les rôles s'inversent, il défend et j'attaque. Je n'emploie aucune botte, pas la moindre feinte qu'il m'a fait répéter des jours durant. Je frappe à l'aveugle, opposant à l'orthodoxie de son escrime la sourde rancoeur qui me ronge les tripes. Mon pied heurte son tibia, mon poing frappe son flanc.  Je devine chacun de ses mouvements en avance, comme si je les voyais se produire une seconde plus tot.
À chaque assaut, je gagne du terrain , jusqu'à ce qu'il me désarme d'une vive torsion du poignet. Mon élan est coupé à l'instant où sa main me frappe à la tempe.

A terre, à nouveau. La pointe de sa lame pique ma gorge, m'obligeant à concéder la victoire une fois encore.

Roland reprends d'un ton sec, mais trop assuré, trop cinglant.

« Vous êtes trop fougueux. Incapable de voir les limites que vous vous bornez à franchir. Vous ferez deux semaines supplémentaires de corvées pour méditer sur cette leçon. »


Je ne dit rien, soutenant son regard. Je touche du doigt son esprit, effleurant l'aura d'autorité qui suinte de son âme. Comme à chaque fois, l'exercice me laisse un goût de bile en bouche. Mes tempes bourdonnent, mais je creuse ce masque qu'il affiche. Cette fois, ça y est. Je l’effleure. Je tâte la silhouette de ce secret honteux, son goût est familier. C'est une saveur rance, un parfum dont chaque note annonce une nouvelle marche vers les abysses de son subconscient rigide.


D'abord, la pitié, amer, qu’il m’adresse par dépit.
Ensuite, le dégoût, visqueux, suintant, de devoir perdre son temps précieux à m’enseigner ce qu’il sait.
Enfin, la peur. Sa caresse est froide, sa présence inconfortable. Elle revient toujours de la même manière, un bruissement d'aile à la périphérie de mon champs de vision. Un croassement rauque, que je chercher à capter en tournant la tête, mais toujours il m'échappe, glissant hors de ma vue alors que...



¨¨¨¨¨


Je vide le contenu de mon estomac sur le ponton. La tête me tourne, pourtant, je suis à peu près certain de ne rien avoir bu depuis plusieurs jours. Moi, sobre ? Felonie

Depuis les docks, les beuglements d'un quartier maître portent dans toute la zone sud du port. Le type est immense, et je comprends sans mal que son équipage se presse avec hate pour décharger la cale de leur caravelle.

« Triste corbeau, de rester clouer au sol, monsieur Sevatar. »

La pique fait son effet, sans que je ne comprenne pourquoi. Une sensation de ronces dont chaque épine déchire l'épiderme, le sang chaud qui s'écoule en flot de...

Ca y est, j'hallucine encore. Je me fait vomir, de force cette fois. Ma carcasse doit me haïr de lui infliger un tel traitement. Je me redresse péniblement, prenant une profonde inspiration de cet air chaud, et moite. Ce qui n'arrange guère mon état. Sans grand succès, je vais chercher un peu de fraîcheur dans l'atmosphère étouffée d'une taverne a flibuste. L'odeur âcre de la sueur et des putains verolées me prend à la gorge. Ici viennent s’échouer les ratés et les misérables, oubliant dans le mauvais alcool leurs déboires et leurs échecs.


Finalement, c’est au fond d’un verre de rhum bon marché, que je rumine mes pensées journalières. Le soleil est encore haut, et je reste indéniablement un oiseau de nuit.

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Re: Sur un arbre perché...

Message  Sevatar le Mer 10 Aoû 2016, 05:30

Alors comme ça, il parait que c’est la merde ? Que les démons débarquent en grande pompe (encore une fois) pour tout cramer, violer nos vaches et bouffer nos femmes ?

La belle jambe que ça me fait.

Sans déconner, au beau milieu de ces peignes-cul endimanché, il y en a pas un qui se bougerait les miches pour aller se fritter bien comme il faut avec ces saloperies gangrenés. Ou alors juste de cinq à sept, avant de revenir se dorer les miches au nouveau parc. Par ce que oui, en plus, maintenant, ça se délocalise de la cathédrale. Les lumineux vont avoir la paix, par contre, les petites frappes auront l’air bien moins craignos à revendre leur feuillerêve coupée au pissenlit entre les nouveaux bosquets de tulipes du repos du Lion. C’est pas la même ambiance que les ruines moisies qu’on se farcissait depuis des piges.


Mais je digresse.


De quoi je m’étonne de toute façon ? Toujours la même rengaine, tous les deux ou trois ans, il y a une bande de tocards qui veulent notre peau. Les morts vivants, les orcs de fer, et les démons. Et à chaque fois, ça fout un bordel monstre, et tous les aventuriers du coin se tirent pour leur casser les dents, et revenir avec des tenues encore plus tape à l’œil qu’avant.

C’est quoi le plan cette fois ? Filer une fourche à chaque pégu du coin, des carmines jusqu’à la marche, et les envoyer se castagner avec des soldats d’outremonde grand comme une maison ? Mon cul. Ca va encore être le boulot d’une poignée de mecs dopés aux hormones et de gonzesses aux tenues minimalistes.

C’est pas que ça me gêne, au contraire ! Tant qu’on me demande pas de m’y coller moi-même !

Non, non, décidément, je suis quelqu’un de raisonnable. Je vais juste me trouver un coin ou ça chie pas trop, et rester à l’ombre. De toute façon, soit on gagne et ça change rien , soit on perd et on crame tous. Je veux dire, à part compter les points, je vais pas prendre le risque de m’en manger une.

Et puis bon, tous ces héros, ces aventuriers et ces vaillants gus, ils vont se barrer quelques temps. Qui c’est qui va se charger de bobonne ? D’accord, je veux bien me dévouer, mais uniquement par empathie. Madame a l’ennuie facile.


Alors bon courage, messieurs dames. Et tâchez de pas trop vous planter, on compte sur vous. (Mais de loin.)

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Re: Sur un arbre perché...

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