Les affres de la bile noire

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Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Dim 02 Avr 2017, 14:11


Credits for the image: Belvane
Gallery: http://belvane.deviantart.com/



Longrivage, Marche de l’Ouest, Quatrième mois de l’An 20.
Le père et le fils ainé étaient de sortie, en cette belle fin d’après-midi. Le soleil déclinant offrait une vision superbe de l’horizon, baigné de bandes roses et oranges sous un ciel limpide. Les yeux émerveillés du mouflet étincelaient en imaginant ce que pouvaient bien réserver les confins de la Grande Mer s’étendant à perte de vue. Jorah Sherborne faisait avancer son enfant en le tenant par le cou, avec la poigne robuste d’une vie de labeur. Cette façon qu’il avait de le tenir fermement, Elias s’en souvenait comme l’une de ses rares manifestations de tendresse. A ce moment-là, Jorah le forçait à détourner son attention de l’horizon.

« Regarde où tu marches, et droit devant toi, toujours. Tu risquerais de te casser la gueule, ou de tomber face à face avec un de ces maudits murlocs. Je t’ai pourtant prévenu avant de partir. »

A mesure qu’ils avançaient, les contours du Phare de l’Ouest se dessinaient plus nettement.
Elias pointa du doigt le monument, tout en adressant à son géniteur un regard suppliant.

« Dîtes, Père. Peut-on s’en approcher, cette fois ? Vous m’aviez dit…
-Non. Il n’y a plus rien à voir ici. L’endroit est abandonné, et mieux vaut que cela reste ainsi. »
Frappé par la déception, le petit trébucha malencontreusement sur une motte d’herbe ayant poussé au milieu des grains de sable, et il faillit se vautrer de tout son long. S’étant repris de justesse, il se tourna instinctivement vers son père, rouge de honte. Ce dernier le cueillit d’une gifle mémorable.

« Je t’avais prévenu, fils. »






Un hameau quelque part dans la Marche de l’Ouest, Septième mois de l’An 24.
Tac, tac, tac. Les deux épées d’entraînement en bois, de confection primitive, s’entrechoquaient dans un concert de vociférations que les adversaires s’adressaient mutuellement. Les deux fils Sherborne profitaient de l’absence de leurs parents pour se livrer à leur activité favorite, le duel à l’épée en équilibre sur une poutre. Cette dernière culminait à trois bons mètres du sol, ce qui rendait l’exercice aussi périlleux qu’excitant. Xander, le fils cadet, se démenait comme un beau diable. Il avait la dextérité de son côté, et ses fentes étaient explosives, parfois même complètement imprévisibles. Risquées, également. En face, l’aîné Elias adoptait une posture plus défensive, se contentant essentiellement de contenir les fulgurances de son jeune frère. Parfois, il tentait un coup d’estoc en guise de riposte éclair, ou alors abattait-il férocement son glaive. Cette fois-ci, Xander parvint à dévier de justesse et décocher un méchant coup de coude dans le nez de son adversaire. Elias émit un cri perçant, de surprise plus que de douleur, et dû rassembler toute sa volonté pour garder l’équilibre et éviter de s’écraser en contrebas.
Xander, entretemps, avait tordu ses lèvres en un sourire goguenard. Il eût tout de même le fairplay de laisser à son frangin le temps de recouvrer l’équilibre avant de retenter la moindre attaque. Toutefois, il ne se priva pas d’une brimade.

« J’ai failli t’avoir, grand frère. Tu fais l’erreur à chaque fois, ah ! Un centimètre de plus, et c’en était fini de toi ! Rien ne vaut la rapidité, c’est pas ce que je disais ?
-Je vais effacer ce satané sourire de ton visage de bambin, Xander, tu l’auras voulu ! »

Aussitôt dit, Elias chargea avec une témérité inattendue. Le frère tenta bien de rompre pour éviter l’attaque, mais il était coincé. En équilibre sur une poutre pas plus large qu’une vingtaine de pouces, il était impossible de se déporter sur le côté. Sa seule option était d’encaisser, une perspective qui ne l’enchanta guère. Il leva son arme en biais pour parer mais rencontra la force brute venue d’en face. Il ne résista guère longtemps devant cet assaut déchaîné et la chute était inévitable. Alors il emporta son assaillant avec lui, et tous deux atterrirent dans les fétus de paille préalablement dispersés au sol. Le choc fût tout de même violent. D’ailleurs, plusieurs fois s’étaient-ils disloqué une épaule en tombant. Ce coup-ci, par chance, plus de peur que de mal. Après s’être remis de leurs esprits, tous deux fixaient le ciel, partageant un silence hilare qui mettait en lumière leur sobre complicité.






Ruisselune, Marche de l’Ouest, Neuvième mois de l’An 25.
Le professeur d’école écrivait les formules d’algèbre sur le tableau noir, à la craie blanche. La plupart des élèves était assoupie ou confondue devant la complexité de l’exercice. Parfois, certains frissonnaient lorsque la craie, en râpant, émettait un bruit strident des plus désagréables. Aucun, si ce n’est les plus téméraires, n’osait bavarder ou se faire plus bruyant que la mouche qui volait. Gare à celui qui se faisait prendre, car le maître avait l’habitude d’utiliser son effroyable règle en fer à des fins peu amènes.
Elias n’écoutait pas, trop occupé à contempler la crinière de cheveux auburn qui se déroulait en cascade sous ses yeux, un rang devant. Les moments où elle attachait ou détachait ses cheveux étaient les pics d’intensité de sa journée. Gisela, quelle beauté exquise. Un véritable joyau que le jeune Sherborne craignait d’esquinter par sa maladresse.  Alors, par simple prudence bien entendu, il se contentait de l’observer sans rien entreprendre. Du moins, pour l’instant. Un jour trouverait-il sans doute le courage de lui adresser la parole, bégaiements exclus. Pour être honnête, il espérait que le hasard fasse les choses à sa place et que tout lui tomberait cuit dans le bec. A cet âge-là, il était encore un jeune garçon un peu rêveur, prompt à la contemplation passive. Il n’avait pas encore été frappé par la lucidité amère qui deviendrait, plus tard, sa caractéristique première.
La cloche de la cour fît tinter son doux carillon, annonçant l’heure de la récréation. Même les élèves les plus assidus répondirent à ce signe par des manifestations d’enthousiasme contagieuses. Tous quittèrent la salle de classe avec moult hourras et autres grincements de chaises.
Le surveillant Renaud regardait avec circonspection les petites têtes blondes défiler devant lui à mesure qu’elles envahissaient la cour.
Elias avait retrouvé son seul véritable ami, le brave Olaf. Grassouillet et d’un naturel couard, il avait tout de même bon cœur et un humour déjà corrosif malgré son jeune âge.
Comme à leur habitude, ils longeaient les murs d’enceinte et conversaient de tout et de rien.

« Au fait, Elias. Vu que tu avais l’air de bien suivre le cours, tu seras d’accord pour m’aider avec les devoirs ? » interrogea Olaf, les yeux brillant de malice.
« Tais-toi donc, je sais bien où tu veux en venir…
-Bah ! Tu pourrais au moins être plus discret, j’ai cru voir un filet de bave tomber dans ton encrier ! »

Elias secoua la tête, les joues légèrement rosées, partagé entre la gêne et l’hilarité. Avant qu’il ne puisse répliquer, des clameurs s’élevèrent au coin du prochain tournant, qui abritait une zone hors du champ de vision du surveillant. Ils tombèrent sur la bande de durs-à-cuire de leur classe –un meneur de taille moyenne et deux grands dadais- en train de soumettre le jeune et frêle Théodore, victime idéale s’il en est.
Cette vision d’injustice insupporta Elias. Son ami s’en rendit compte immédiatement.
Olaf lui saisit le bras, avec une poigne qui surprit légèrement Sherborne. Mais il était trop tard, car ils avaient été repérés. Battre en retraite lâchement leur aurait valu des mois de brimades intenses. Le genre de moqueries qui ternirait complètement son image auprès de Gisela, notamment.

« Si j’étais toi, je ferais rien. Estime-toi heureux qu’ils ne s’intéressent pas à toi, ou à nous.
-Je vais pas les laisser le traiter comme ça. Ils sont lâches de s’attaquer à un plus faible qu’eux, à trois contre un. Quelqu’un doit avoir le courage de s’y opposer ! »

Le petit chef de la bande, un blondinet aux yeux verts et à la mine revêche, se posta devant les deux amis. Olaf battait déjà un peu en retraite. Les deux autres tourmenteurs ne tardèrent pas à rejoindre leur meneur, Elliott de son prénom. Ce dernier s’exclama :

« Tiens, tiens. Le rouquin et le gros lard. Vous en faîtes une belle paire de peignes-culs ! »

Cette saillie fit bien marrer les deux suiveurs derrière, qui se fendaient la poire à gorge déployée.
Elias fit face à l’adversité en restant stoique, le front plissé.

« Laissez donc ce pauvre gars tranquille, qu’a-t-il donc fait pour mériter pareil traitement ?
-Ho-oh, tu vas redescendre de ton grand cheval, Sherby. Ce qu’on fait avec lui, c’est pas tes affaires. Maintenant, soit tu dégages, soit on te réduit en bouillie toi et ton débile de pote. »

Elias jeta un bref regard par-dessus son épaule. Il constata sans grande surprise qu’il n’allait pas vraiment pouvoir compter sur l’appui de son ami au cas où une rixe se déclenchait. Une vingtaine de mètres plus loin, un groupe d’élèves s’était rassemblé pour observer la scène. Il était trop tard pour faire demi-tour, à présent. Elias tenait à son honneur, et ne se laisserait pas marcher sur les bottes. D’ailleurs, au fond de lui, il avait hâte de mettre en pratique toutes ses heures d’entraînement passées avec son frangin. Devant l’impassibilité de Sherborne, le trio commença à avancer dangereusement. Elias serrait ses deux poings en boule, à s’en blanchir les articulations. Il attendait le moment propice pour attaquer, tout en essayant de tempérer l’agitation intérieure qui risquait à tout moment de le desservir. Elliott n’était qu’à quelques pas, désormais. Il ne s’était toujours pas départi du vilain sourire goguenard. Une exclamation se fit entendre sur le côté, ce qui détourna l’attention du chef. Elias ne fit pas la même erreur et s’engouffra dans la fenêtre d’opportunité. Il cueillit d’un crochet puissant la mâchoire du chef, ce qui arracha à ce dernier un cri aigu, presque féminin. Elias enchaîna dans la foulée par un uppercut en plein dans les tripes, avant de se faire assaillir par un des deux gorilles. Il fût plaqué au sol et dû se protéger le visage en levant sa garde. Pour la peine, il se fit ravager les côtes par une volée de coups de poing puissants. Puis il ne sentit plus rien et prit le risque de jeter un œil dans l’interstice de ses deux bras collés. Il vit son frère, sans doute venu à son secours quelques secondes avant la débâcle, accroché comme une sangsue au cou de son assaillant. Les deux autres étaient au sol à ruminer leur défaite. Elias se remit sur pieds malgré ses côtes endolories et vint assister Xander. Le dernier adversaire tentait à la fois de tenir Elias à distance et de se débarrasser de Xander. La tâche était ardue et le grand garçon finit par tomber face à la synergie des deux frères.

« Alors Elias, on ne m’invite pas pour la castagne ?
-J’aurais pu m’en tirer tout seul, petit frère. Mais je reconnais que ton aide était la bienvenue ! »

Plusieurs élèves approchèrent pour congratuler leur victoire. Xander était le plus populaire et le plus avare en attention, alors il apprécia particulièrement le moment de gloire. Cela fit sourire Elias, qui était surtout content d’avoir réalisé une bonne action. Il allait se retirer lorsqu’il distingua Gisela approcher de loin, accompagnée d’une amie. Elles avaient visiblement été témoins du combat, elles aussi. Son bras lui faisait toujours mal, mais il eût la force d’en ignorer la sensation. A cette distance, la tourmenteuse de son petit cœur d’enfant semblait en adoration, et regardait dans sa direction avec une expression admirative. Il se sentit envahi par une fierté sans nom, mêlée à l’angoisse d’avoir à lui faire face pour la première fois. Déjà il s’imaginait la prendre par les cheveux et l’embrasser passionnément, puis éventuellement faire d’elle son épouse lorsqu’ils auraient l’âge de se marier. Bien entendu, ils couleraient de longs jours heureux et mettraient au monde une vaste progéniture.
Ses petites pensées rêveuses ne tardèrent pas à rencontrer la dure réalité. Lorsqu’il tourna la tête à ce moment précis, au point culminant de ses espoirs d’amour et d’eau fraîche, il vit son frère Xander et le sourire désinvolte, avec une pointe de lubricité, qu’il affichait effrontément. Elias regarda droit devant lui à nouveau, avec une vision plus claire cette fois, et comprit que l’admiration de la jeune fille ne lui était pas destinée.






Ferme des Sherborne, Marche de l’Ouest, Troisième mois de l’An 26.
Occupé à traire les vaches pendant que son père labourait le champ, Elias ne vit pas venir la menace.
Le cri hystérique de sa mère fut le signal d’alerte. Père et fils accoururent, retrouvant Xander et sa mère sur le perron de la maison. Le frère cadet s’était équipé d’une faux et d’un air belliqueux, les yeux rivés vers une troupe d’individus montés qui arrivait dans leur direction. Ils étaient apparus comme par magie, de l’horizon. On ne pouvait dire d’où ils venaient, mais une chose était sûre : ils approchaient. Un bout de tissu rouge, arrangé en foulard, dissimulait la partie basse de leurs visages, signe distinctif qui permit à la famille de reconnaître instantanément à qui ils avaient à faire. Des malfrats de la Confrérie Défias. Le dernier raid sur leurs terres remontait à plusieurs années, ce qui avait été une chance inouie, tout bien considéré. Mais la roue finissait toujours par tourner.
Le patriarche conserva un calme apparent et beugla des ordres.

« Elias, amène-moi mon épée, et prends de quoi te défendre aussi ! »
Le jeunot s’exécuta, le cœur battant à tout rompre alors qu’il se précipitait dans la grange pour saisir une fourche et la vieille épée bâtarde de son père.

Les bandits ne semblaient pas pressés, et arrivèrent même au trot. Les foulards dissimulaient leurs immenses sourires arrogants. A l’évidence, ils étaient là pour piller et prendre du bon temps. Le meneur fit cabrer sa monture et jaugea les trois hommes de la famille, plantés devant la maison dans laquelle se terrait la bonne femme. Leurs regards, même chez les gamins, étaient farouches. Toutefois, il ne s’y trompa pas, il y avait aussi un épouvantable effroi dans les yeux des plus jeunes. Ceux du père brillaient d’une résolution teintée de fatalité. Le vieux Jorah tenait les bandits en respect du bout de son large estramaçon. Autrefois, il aurait marché d’un pas décidé vers les assaillants et aurait livré certainement un beau combat. Rien n’était moins sûr, aujourd’hui.

« Retournez d’où vous venez, viles malfrats. Nous ne sommes pas de faibles paysans sans défense, et nous nous battrons pour protéger ce qui nous appartient, soyez-en sûrs. Il est encore temps pour vous de faire demi-tour, et de nous laisser en paix. Je vous le demande ! Mes garçons savent se servir d’une lame et vous donneront du fil à retordre. Allez, passez votre chemin, vous dis-je, l’hiver a de toute façon été rude et nos profits bien maigres. »

Le meneur élargit un sourire qui semblait presque atteindre ses oreilles. Puis il fit un signe à ses acolytes, et ils mirent tous pied à terre, de concert.

« Je me fiche de la maigreur de vos profits. On trouvera bien de quoi se mettre sous la dent. Et de ce que j’ai aperçu, votre mégère semble encore en état de satisfaire certains de nos besoins primaires. Posez vos armes, et observez-nous faire, et peut-être aurez-vous la vie sauve lorsqu’on en aura terminé. »

La messe était dite. La terreur fendit l’iris des pupilles de Sherborne lorsqu’il imagina les souffrances promises à sa mère. Xander, lui, soufflait du nez furieusement, mû par un mélange de colère et d’impuissance. Un pli sinistre vint barrer le front du père, qui entama un moulinet de son épée dans le but de faire reculer les bandits.

« Arrière, j’ai dit ! Vous ne passerez PAS ! »

Les automatismes de son passé de soldat semblaient refaire surface, lui donnant au passage une certaine crédibilité en tant que combattant. Mais ce fût loin d’être suffisant pour impressionner les bandits.

« Tu l’auras voulu, vieux fou ! »

Les lames chantèrent en sortant de leurs fourreaux. Une dague de jet insidieusement lancée sans prévenir toucha Jorah à l’épaule, qui étouffa un juron. Le leader profita de cette ouverture pour allonger son bras et tenter une frappe d’estoc, couvrant ainsi la distance qui le séparait du vieux fermier. Ce dernier eût la présence d’esprit de lever sa garde, parvenant à dévier de peine la lame assassine qui plongeait vers lui. Malgré sa blessure à l’épaule, le brave homme ne s’arrêta pas en si bon chemin. Il poussa la lame adverse en un battement, afin de se créer dans le même temps une opportunité pour riposter. Sa manœuvre fût réussit, et il parvint à érafler d’une attaque circulaire le visage du bandit, déchirant par la même son foulard. Le défias pesta, portant instinctivement la main au filet de sang qui coulait le long de sa joue.

« Tu vas me le payer, bougre de con ! Jared, occupe-toi des mioches. Ralph, avec moi ! »

Jorah voulut se déporter pour défendre sa progéniture, mais le dénommé Ralph avait anticipé, lui ayant barré la route au préalable. Qu’il en soit ainsi. Elias et Xander, s’ils parvenaient à rassembler leur courage et agir de pair, devraient venir à bout de leur unique adversaire. Quant à lui, il devait au moins emporter un des bandits dans son chute. Car le patriarche ne se faisait aucune illusion sur l’issue de ce combat. Le trépas était assuré, son âge trop avancé pour véritablement faire la différence. Le couteau encore plantée dans son épaule le lançait sévèrement, et sa vision commençait à se troubler.
Il adopta une garde de la couronne, posture lui permettant de récupérer car moins fatigante, alors que les deux bandits l’acculaient. Il était dans une bien fâcheuse position. D’une seconde à l’autre, l’un des deux allait le toucher et le mettre rapidement hors d’état de nuire. Et il serait mort pour rien.
Un bref coup d’œil sur ses deux fils finit de le convaincre. Ce n’était pas tant une décision mûrement réfléchie qu’un instinct sagace, rendu possible par l’expérience et l’honnête sens du devoir familial.
Jorah Sherborne se fendit brusquement en avant, ce que la pure logique interdisait, pour venir s’embrocher dans le cimeterre du meneur défias. Dans un râle puissant et tragique, puisant dans les dernières forces à sa disposition, le patriarche utilisa l’élan du bond pour balancer son épée à l’horizontale et décapiter son adversaire. La tête du bandit roula sur le sol alors que Jorah s’affaissait, une lame le transperçant de part en part.
Les deux criminels restant restèrent un moment coi. Elias n’en croyait pas ses yeux, embués de larme. Xander hurla à plein poumon et se lança à l’encontre du bandit le plus proche. Celui-ci esquiva le coup maladroit et lui planta sa lame dans l’œil. Bizarrement, le hurlement de Xander se perdit dans le sol poussiéreux, qu’il mordait à présent.

« Bordel de merde, le vieux con a buté Joren !
-Tu crois que j’ai pas vu, abruti ! »

Elias s’était précipité vers son frère, priant pour qu’il n’ait pas succombé lui aussi. Son pouls était faible et sa blessure si effroyable qu’il eût un haut-le-cœur. En levant les yeux, il aperçut sa mère qui se tenait dans l’encadrement de la maisonnée, une main recouvrant sa bouche horrifiée. La main d’un des bandits, qui lui avait mis un couteau sous la gorge.
Spontanément, le jeune garçon reprit la fourche en main et s’érigea, la rage au ventre.
« Un pas de plus, gamin, et je lui fais un deuxième sourire. »

Le bandit resserra son emprise et le gémissement de sa mère glaça le sang dans les veines du fils.
Il obéit donc, faute de mieux. Ralph traîna la Mère Sherborne à l’intérieur pendant que Jared barrait le passage à Elias. Du haut de ses quinze printemps, il avait une idée assez claire de ce qu’allait subir sa mère. Une idée qui lui était insupportable. Ses yeux hagards se posèrent sur le corps de son défunt père. Un sacrifice ne serait pas vain, il s’en fit le serment. Il était l’aîné, et la responsabilité familiale lui revenait. Les premiers cris venant de la maison furent toute la motivation dont il avait besoin. Il brandit sa fourche comme une lance et la jeta en direction de Jared. Celui-ci esquiva sans peine en se déportant sur la gauche, mais la manœuvre avait un tout autre but. Elias avait profité du moment de battement pour se jeter sur l’épée de Jorah Sherborne. A présent, ils étaient à armes égales.

« Tu commences à m’agacer, gamin. Bah, tu l’auras voulu ! »

Le malandrin tira sa courte massue et s’avança vers Elias. La première attaque ne tarda pas, mais elle rencontra l’acier de la lame familiale, brandie avec détermination par l’adolescent. Jared cracha un vilain juron et le gifla de sa main libre. Elias reçut la baffe de plein fouet et bascula au sol dans un nuage de poussière. Il eût la présence d’esprit de rouler sur lui-même, évitant de peine  un violent coup de masse. Rapidement sur ses pieds, il utilisait une garde d’estoc pour maintenir son ennemi à distance. Jared balaya d’un coup la pointe de l’épée et tenta de s’engouffrer vers le jeune homme. Dans un croc-en-jambe rondement mené, et en utilisant la vitesse du bandit contre lui-même, Elias parvint à faire trébucher le bandit avec lui. Ce dernier arborait encore une expression confondue lorsqu’il s’empala, jusqu’à la garde, sur l’arme de son adversaire. De nouveaux cris venaient de la maison. De résistance seulement, espérait-il. Puis un hurlement rageur. Il se défit, non sans mal, du bandit inerte affalé sur lui, et retira la lame de son corps. Avec toute la hâte du monde, il se précipita ensuite à l’intérieur du foyer. A peine arrivé dans le couloir d’entrée, son sixième sens l’alerta. Il n’entendait plus rien. Pas le moindre cri. Pas le moindre bruit. De grosses gouttes de sueur commençaient à perler sur son front. L’appréhension, la peur et la fatigue avaient créé une boule dans son estomac. Il respirait à grande peine. Seul un halètement irrégulier lui servait de souffle, à mesure qu’il progressait dans la maison. Après avoir longé le mur, il était arrivé à l’embranchement qui menait à la cuisine. Son esprit raisonnable lui dictait une infinie prudence, mais son cœur ne pouvait surmonter la hâte. Il surgit de l’encadrement de la porte et bondit dans la cuisine en grondant.
Le spectacle qu’il découvrit n’était pas celui auquel il s’attendait. Gemma Sherborne était appuyée contre la cuisinière, le visage ensanglanté mais en vie, tenant dans la main droite un épais couteau, lui aussi maculé de sang frais. Sur la table à manger, le corps en étoile, gisait le scélérat, feu Jared. En s’y approchant, Elias remarqua la large plaie ouverte au niveau de l’estomac. Se remettant de la surprise, et du soulagement ! il vint auprès de sa mère pour s’assurer de son état.

« Je… vais bien, Elias. Il faut aller aider ton frère, maintenant. »
Puis elle déposa un baiser sur son front, alors qu’il la serrait dans ses bras. Un moment qui peut sembler anecdotique, mais qui est toutefois notable ici. Rares avaient été les moments d’affection entre la mère et le fils aîné, pour une raison qui avait toujours échappé à ce dernier. La froideur de leurs caractères respectifs était une bonne piste.

Une bonne demi-heure plus tard, la Milice avait été dépêchée et, avec eux, deux prêtresses qui s’occupèrent de l’état aggravé de Xander. Il allait vivre, mais une chose était sûre : il vivrait avec un œil pour le restant de ses jours.
En faisant le tour de la propriété, il avait été constaté que le bétail était parti. Sans doute les bandits avaient eu des acolytes pour se charger de la tâche. Elias prit un instant pour se demander ce qui allait advenir de la ferme familiale. Il pensa à son père, mort. Puis sa mère à la santé fragile. Son frère, seuls les Dieux pouvaient deviner ce qu’il adviendrait de lui.
Et lui-même, qui n’avait aucune envie de reprendre cette vie de labeur. Trop de travail pour si peu de résultat sur une terre aussi stérile, susceptible d’être attaquée une nouvelle fois.
Elias Sherborne poussa un soupir fataliste. En une demi-journée, les efforts de toute une vie avaient été réduits à néant. Depuis ce jour funeste, il porterait une âpre vindicte contre les criminels, de toute sorte.






Ferme des Saldean, Marche de l’Ouest, Cinquième mois de l’An 27.
La ferme des Sherborne fût vendue peu après le tragique incident, contre une bouchée de pain. Les fermiers Saldean, dans leur infinie bonté, acceptèrent d’offrir le gîte et le couvert. Gemma avait été foudroyée par une violente maladie, connu sous le nom de «mal ardent ». Certains érudits évoquaient le terme d’ergotisme. Toujours est-il qu’elle souffrait, quasiment en permanence. Seuls les breuvages concoctés par Salma Saldean parvenaient à l’apaiser temporairement. Pour avoir soutenu sa famille dans ces terribles instants, Elias prêtait main forte aux fermiers dans leurs tâches quotidiennes.
De plus, mis à part lorsqu’il s’entraînait, il n’avait pas grand-chose d’autre à faire de son temps libre après le service. Car oui, il s’était engagé volontairement dans la Milice du Peuple l’an dernier, lui et son frère. La plupart des miliciens était d’ailleurs actuellement en Norfendre, dans les Grisonnes, menés par le légendaire Gryan Roidemantel. Au vu de la condition de sa mère, extrêmement souffrante, Elias avait dû rester à ses côtés pendant que Xander défendait l’honneur de sa famille au front. Un jet de hasard avait décidé de ce partage des tâches. L’aîné aurait préféré aller se battre, mais il acceptait la responsabilité qu’il avait auprès de sa génitrice, bien mal en point. Il ne se faisait d’ailleurs pas d’illusion, c’était sans doute les derniers instants qu’il passerait avec elle. La maladie se faisait de plus en plus forte.

Un matin, au cinquième mois de l’An vingt-sept, après s’être chargé de nourrir le bétail, notre protagoniste se dirigea vers le foyer Saldean, petite masure ne payant pas de mine. Dans la salle à manger l’attendaient Salma et son époux, la mine grave. D’un naturel perspicace, Elias ne chercha pas bien longtemps une explication à leurs regards peinés.
« Je vais monter la voir », avait-t-il fait, d’une voix sourde.







Les temps étaient durs. La population opprimée de Hurlevent s’était tournée vers la Marche de l’Ouest. En pleine période de crise, les ressources étaient déjà mises à rude épreuve, mais l’afflux migratoire n’arrangeait rien. Les nouveau-venus, va-nu-pieds pour la plupart, traînant leur triste famille et leurs baluchons, finissaient sans un toit, la faim au ventre, et les nerfs en pelote.
On les trouvait notamment amassés aux entrées de la Colline des Sentinelles, dont le périmètre avait été fortifié. Tours et murs d’enceinte avaient été érigés. Même le toit de la caserne avait été réparé. Ce n’était pas de trop, car les Gardes de la Brigade devaient subir les attaques incessantes de gnolls rivepattes, tout en gérant l’afflux de manants réclamant un abri et de quoi manger.

La Milice du Peuple avait été remplacée par la Brigade de la Marche de l’Ouest, garante de moyens organisationnels et logistiques améliorés. Les membres ayant survécu à la campagne du Norfendre reprirent donc leurs anciens postes.
Après le trépas de sa mère, victime des conséquences de sa maladie, Elias avait décidé de poursuivre son engagement dans la Brigade. Le légendaire Gryan Roidemantel, récemment promu Maréchal durant sa campagne dans les Grisonnes, était encore le responsable de ce bastion stratégique de l’Alliance sur ce territoire.






Colline des Sentinelles, Marche de l’Ouest, Premier mois de l’An 30.
Tous les matins avait lieu un entraînement des brigadiers qui consistait en une succession d’exercices physiques, qu’Elias effectuait haut la main, ainsi que des passes d’armes. Ce matin-là n’avait pas échappé à la règle. Et pour ne rien changer, tous ceux qui étaient soumis à cet entraînement finissaient au mieux en sueur, au pire avec bleus et courbatures.
Une fois la séance terminée, et après s’être désaltéré et douché, Elias disposait d’une courte pause. Il remonta la colline en se dirigeant vers la Tour des Sentinelles, centre névralgique de l’activité militaire des alentours. Il avait dans l’idée de s’offrir un petit remontant, sans doute une infusion de thé pour se revigorer, de se reposer un instant et, éventuellement, faire la causette avec la douce Espérance Saldean.
Il nourrissait depuis leur première rencontre, un soir où sa famille fût conviée à dîner chez les Saldean, une grande affection pour la jeune femme. Son visage angélique, ses courbes que l’on devinait gracieuses, pudiquement couvertes par des vêtements sobres, mais, plus que tout, c’était sa bonté et sa pureté qui le charmaient.
En sa présence, il se sentit maintes fois vulnérable, son habituel aplomb lui faisant subitement défaut. Il avait fini par s’y habituer, néanmoins, et avait développé son aise en sa compagnie. Il l’avait rapidement considérée comme une amie, bien qu’il espérât davantage, évidemment. Il refusait de se l’avouer la plupart du temps, ayant pour cause développé une méfiance envers les plaisirs de la chair depuis un jeune âge. Ce qu’elle ressentait pour lui en revanche, si elle avait bien le moindre sentiment à son égard, il n’en eût jamais la certitude.

Ensemble, ils avaient passé de nombreuses soirées au coin du feu, ou lors de promenades nocturnes, à tenir de longues discussions sur le sens de la vie, et d’autres grands thèmes métaphysiques tels que l’honneur, l’amour, ou bien encore la vengeance. Les autres femmes de la Marche, en tout cas celles qu’il avait pu fréquenter, tenaient rarement des propos intelligents, surtout lorsqu’elles étaient jolies. Platitudes superficielles, trivialités sans profondeur et insupportables niaiseries. Voilà ce qui sortait de leurs bouches, rien de plus, estimait-il avec un brin de sévérité. Espérance, elle, avait une conception des choses absolument remarquable, et sa pensée était loin des schémas manichéens qui faisaient fureur dans la société paysanne. Non, elle était consciente de vivre dans un monde éminemment complexe, et qu’il était profondément impertinent de l’appréhender en des termes simplistes. Elle ne croyait pas aux monstres et voyait toujours la lumière au-delà de l’obscurité. Les hommes n’étaient pas mauvais, seulement ignorants. Et toujours cette croyance profonde en l’espoir qui la caractérisait : « Avec l’aube naît une vie meilleure ». A bien des égards, Elias développa une réflexion plus sophistiquée aux côtés de la belle brune. Souvent, elle lui conseillait même certains de ses ouvrages favoris. Obéissant, il les lisait d’une traite afin d’avoir un sujet de conversation supplémentaire, prétexte pour passer davantage de temps avec elle. Il lui faisait une confiance telle qu’il n’hésitait pas à raconter les détails de ses patrouilles ou des anecdotes amusantes sur ses supérieurs. Pourtant, et bien qu’il l’eût fréquenté pendant des années, il ne pouvait chasser une impression récurrente, arrière-pensée fugace venant titiller les parois de sa raison. D’une certaine façon, Espérance lui échappait comme elle échappait au monde. Le mystère qui planait autour de cette fille, dont on ignorait tout du passé précédant son apparition fortuite sur le perron des Saldean, avait quelque chose de foncièrement intriguant.

Malheureusement, ce jour-là, il ne la trouva pas à son poste habituel. Tant pis, il se contenterait d’une boisson chaude avant de reprendre du service.
A peine avait-il annoncé la fin de sa pause que le Capitaine Danuvin le fit mander. Il se dépêcha d’aller au rapport, et trouva en compagnie de son supérieur le Protecteur Dutfield et l’Eclaireur Davos. Le premier était un homme robuste, quoiqu’un peu balourd, bon vivant aux traits burinés par l’expérience. Le second se distinguait par sa silhouette élancée et ses muscles noueux, ainsi que son faciès totalement imberbe. Moins loquace, il restait toutefois un personnage sympathique.
Elias procéda aux salutations d’usage, et se tint aux côtés des deux autres sous-officiers pendant le briefing de Danuvin.
« Très bien, alors commençons. Les efforts du SI :7, notamment, nous ont permis d’en découvrir d’avantage sur nos ennemis. Les gnolls seraient dirigés par un chef du nom de Jango Salecouenne, qui devrait se trouver dans les Plaines de Poussière. Votre mission est une simple reconnaissance. Vous devez vérifier l’information, localiser la cible, puis revenir faire un rapport pour confirmer ou infirmer. On ne vous en demande pas plus. »
Le Capitaine avait fini son briefing. Il coinça les pouces derrière son ceinturon, et toisa ses hommes d’un air impérieux.
« Des questions ? Non ? Alors rompez, soldats. »

Les Plaines de Poussière s’étendaient devant eux vers le sud. Une multitude de petits camps étaient dressés autour d’un amas de débris, sans doute les restes d’un bâtiment de guet, où trônait leur cible : Jango Salecouenne. A l’est, on voyait la Tour de Morteveille en érection. Pour y avoir mené une simple mission d’éclaireur le mois dernier, Elias savait cette tour farouchement gardée par une bande de mercenaires aux allégeances inconnues. La Menace des Défias avait peut-être disparue, pourtant la Marche de l’Ouest ne semblait absolument pas dépourvue de dangers. Peut-être que, même à ce niveau-là, les choses avaient empiré.
Dutfield le rappela à la réalité, d’une tape sur l’épaule.

« On attend que les sous-fifres reprennent leur ronde, et on aura une ouverture pour approcher Salecouenne.
-L’approcher ? Qu’est-ce que tu racontes ?
-On voit fichtre rien d’ici, j’appelle pas ça de la reconnaissance ! Il faut ramener un maximum d’informations. Il y a un angle mort, là, au niveau de la cheminée en ruine. On dirait un camp juste derrière. C’est le genre de détail qui fera la différence pour ceux qui auront la charge de dézinguer cette immondice. »

Sherborne crispa son visage en une mine soucieuse. Dutfield marquait un point, certes. Toutefois, s’approcher serait prendre un risque conséquent, celui de finir à découvert en plein milieu d’une plaine. De là où ils étaient, cachés parmi les arbres, ils disposaient toujours d’une bonne chance de fuir à travers la forêt. Il n’était pas pour quitter cet abri, mais Davos semblait du même avis que Dutfield. D’ailleurs, il se proposa pour tenter l’approche.

« Essayez de suivre à distance, sans vous faire repérer. Je devrais pouvoir me faufiler jusqu’au deuxième camp le plus proche des débris, il est vide. On dirait qu’on a de la chance, plusieurs des patrouilles qui nous embêtaient partent derrière, on va disposer de notre angle mort. »

Il s’élança donc avec célérité, trouvant un moyen d’atteindre son objectif sans se faire repérer, ce qui relevait de l’exploit en soi. Ni Dutfield ni Sherborne n’auraient été capables de réussir un tel tour de force. Alors qu’ils commençaient à quitter eux-mêmes leur position, un cri imprévu mit tous leurs sens en alerte. En levant les yeux, ils furent témoin des derniers instants de leur camarade éclaireur, à qui on avait tranché un bras et embroché comme un gigot, par derrière. Sans avoir eu le temps de vraiment réfléchir, les deux brigadiers restant comprirent qu’ils étaient tombés dans un piège tendu par les rivepattes. Cela leur apprendrait à sous-estimer l’intellect de ces créatures. Le sort de Davos était scellé, dans tous les cas. La seule option logique restait la fuite, alors c’est ce qu’ils firent. Ils tentèrent, du moins. Car en faisant volte-face, ils firent la rencontre avec deux gnolls enragés ayant fait le tour pour les prendre à revers.
Les deux bestioles grognèrent tout en dévoilant des canines acérées et, accessoirement, la bave qui gouttait de leur palet. De quoi retourner l’estomac des individus peu avertis.
Avec une synchronisation insoupçonnée pour de telles créatures, celles-ci s’élancèrent et vinrent harasser les éclaireurs d’une série de tailles appuyées. Les fers se croisaient avec rapidité et force cliquetis. Les assaillants bénéficiant clairement de l’effet de surprise, Elias et Dutfield peinèrent à parer les bottes qui pleuvaient. Dutfield fût sévèrement transpercé à la cuisse alors qu’il abattait le tranchant de sa lame dans le trapèze de son adversaire, ce qui fit jaillir du sang en quantité. Sherborne, encore debout, constata d’un rapide coup d’œil la situation de son camarade, et redoubla d’effort pour venir à bout du deuxième gnoll. Après avoir évité de justesse une attaque circulaire, il mit son adversaire hors-jeu en lui tailladant la cheville au passage. Il n’y avait pas un instant à perdre, aussi n’eût-il pas le loisir d’achever la malheureuse bête qui se tortillait de douleur sur le sol jonché de feuilles mortes. Des renforts ennemis approchaient à grand-pas, et il allait devoir porter Dutfield, qui avançait en claudiquant.

« Laisse-moi, Sherborne ! Par les couilles perfides de Kil’Jaeden, sauve-ta peau ! »

Si la situation n’avait pas été aussi désespérée et s’il ne croulait pas autant sous l’effort, Elias aurait franchement rigolé. Mais l’heure n’était pas à la rigolade, elle était à la bravoure et au sacrifice pour son prochain. Ils approchaient de l’orée du bois mais il percevait les poursuivants dans son dos. Lorsqu’il les sentit très proches, il commença à se retourner. Trois gnolls furieux étaient à leurs trousses. L’un d’entre eux avait bondi sur Sherborne. Trop lent pour esquiver, handicapé par le poids du blessé qu’il assistait, Elias se fit labourer le dos sauvagement. Ils s’effondrèrent tous les trois. Déjà le gnoll se relevait, et les deux autres arrivaient en renfort. Une grimace défaitiste avait envahi le visage d’Elias. Ils étaient faits comme des rats, et les gnolls faisaient rarement des prisonniers.
Il tenta de brandir son arme dans une tentative de défense, mais ils étaient désormais acculés, sans issue. Puis le gong sonna. Ou plutôt une série de tirs de fusil bruyants à en faire vibrer les tympans.
Les trois rivepattes s’écroulèrent, l’un après l’autre. Elias ne prit pas le temps de remercier leur sauveur, qui devait d’ailleurs être planqué à distance, pour reprendre la fuite avec Dutfield.

Les deux bougres passèrent le restant de la journée à l’infirmerie, heureux d’être encore en vie mais pleurant la mort d’un brave défenseur de la Marche. La prêtresse Anderson, lorsqu’elle vint tendre aux blessures de Sherborne, lui fit remarquer une drôle de blessure à l’épaule. Dans le feu de l’action, il avait en effet été victime d’une morsure.

« Et vous qui me disiez que tout allait bien… Les crocs se sont bien enfoncés dans la chair. Il va falloir que je m’en occupe, sinon on risque l’infection. »

Deux heures plus tard, il eût enfin eu l’autorisation de quitter son lit de fortune pour prendre l’air. Il détestait rester oisif en règle générale, mais cette fois-ci était pire car il se sentait coupable pour Davos. La première chose qu’il voulait faire était de trouver le Capitaine Danuvin et présenter ses plus plates excuses, voire même demander sa pénitence. Après s’être aspergé le visage d’eau aux écuries, il se dirigea donc vers la Tour. A peine avait-il gravi le monticule surplombant la zone qu’il ressentit les premiers signes de l’atmosphère louche qui régnait. L’air atterré sur le visage du Maréchal Roidemantel fût ce qui lui mit la puce à l’oreille. Quelque chose clochait, réellement. C’est alors qu’il assista, au même titre que plusieurs autres témoins impuissants, au soulèvement de la Confrérie Défias.

« L'espérance est un tour cruel que nous joue un monde rude et indifférent. Il n’y a pas d’Espérance. Il n’y a que Vanessa. Vanessa VanCleef.»

Sa voix n’avait plus ce timbre délicieusement tendre. Espérance Saldean était devenu Vanessa VanCleef. Ses mots, lourds de sens et en totale contradiction avec la jeune femme qu’il pensait connaître, lui resteraient gravés à tout jamais. Son corps s’était affaissé, mais ce n’était rien comparé à sa volonté. Il n’avait pas la force de combattre. Autour de lui, le chaos régnait. Des cris de souffrance et des appels à l’aide auxquels il restait insensible. Il n’arrivait pas à pleurer, son caractère trop introverti lui avait interdit ce luxe. Quel imbécile il faisait. Il s’était énamourée d’une criminelle en puissance, n’avait été qu’une des nombreuses marionnettes à son service. Il pensait avoir gagné son affection. En fin de compte, il n’avait été qu’un vulgaire pion.
Ce qu’il pensait être du chagrin se transforma vite, trop vite, en amertume. Il avait d’ailleurs les symptômes physiques de l’aigreur. Il sentait son estomac se retourner, tourmenté par une substance visqueuse, une bile noire tenace et nauséabonde. Voilà ce que ressentait sa conscience, et son cœur – un long poignard effilé creusant une plaie ouverte depuis le début, déchirant ses viscères à l’infini, tailladant sans répit les entrailles de son être.

Une voix tonna haut et fort, s’élevant par-dessus le vacarme ambiant. C’était le Maréchal qui appelait ses forces à résister. Il s’était visiblement libéré de ses chaînes par on ne sait quel miracle. Toujours est-il que cette figure héroïque lui insuffla la force de se relever et de participer à la défense de la Tour des Sentinelles, dernier bastion contre la menace défias. Se dégotter une arme fût la première chose qu’il fit, car il n’en portait aucune depuis sa sortie de l’infirmerie. Auprès d’un de ses camarades tombé au combat gisait un espadon maculé du sang ennemi. Elias s’en empara et s’apprêtai à se jeter dans la mêlée. Son épaule le lança, ce qui lui arracha une grimace de douleur et freina son entrain. Il considéra, de ses yeux fiévreux, le champ de bataille autour de lui. La défense, initialement désorganisée du fait de l’effet de surprise, commençait à se consolider et inverser progressivement la tendance. La ferveur guerrière et le sens du commandement inné de Roidemantel y était sûrement pour quelque chose. Luttant contre son malaise, physique et émotionnel, Elias se jeta sur un malfrat défias à proximité. Ce dernier était occupé à contrer les attaques d’un autre Garde de la Colline. Il ne put qu’ouvrir béatement la bouche lorsqu’un espadon émergea de son thorax, lui laissant quelques secondes pour réaliser la fin de son existence. Sherborne retira la lame en dégageant d’un bon coup de pied le corps inanimé, seulement pour aller trouver un autre adversaire. Après une bonne heure de combat acharné, la menace semblait avoir été repoussée au bas de la tour. Mais rien n’était joué, et tous parmi les survivants savaient qu’un conflit de longue haleine était à prévoir. Les défias avaient remplacé les gnolls, et ils étaient autrement plus dangereux que ces derniers.
Elias Sherborne baignait littéralement dans le sang de ses ennemis. Complètement épuisé, sur les rotules, il profitait du premier véritable instant de récupération depuis qu’il avait pris les armes pour défendre la Tour. Très rapidement, il allait devoir reprendre son poste. La lumière du jour déclinait et l’obscurité commençait à poindre. C’était dans ces moments que les défias seraient les plus dangereux. Autant dire que la nuit allait être longue, et seuls les plus chanceux verraient poindre l’aube. Avec l’aube nait une vie meilleure. Non ! Il chassa ses pensées de son esprit et se replongea dans la bataille, seul antidote à sa mélancolie.
Elias fut parmi les survivants, le lendemain. Les attaques des défias s’étaient relativement calmées. La Brigade avait tenu bon, mais elle était cernée et affaiblie. Des messagers avaient été envoyés à Hurlevent pour quérir le soutien du Roi Varian, sur lequel reposaient tous les espoirs. Ce soutien fût confirmé quelques jours plus tard. Des renforts arriveraient. Des héros se lanceraient même à l’assaut des Mortemines, l’historique forteresse souterraine de la Confrérie Défias.
Sherborne, lui, avait décidé de partir. Plus rien ne le retenait en cette contrée, et il était trop abattu par les récents évènements pour se raccrocher à son sens du devoir. Il s’en voudra plus tard, mais, sur le moment, son instinct de survie lui dictait de partir loin. Pas qu’il craignait pour sa vie, mais plutôt pour sa santé mentale. S’il restait, il finirait par s’adonner au plaisir sanguinaire que lui procurait le combat. Il était trop déstabilisé psychologiquement pour prendre ce risque. Ou peut-être n’en avait-il plus rien à faire, de la Marche et de ses défenseurs, de ses fermiers obstinés et des va-nu-pieds enragés. Pour une fois, il se laissa consumer par un cynisme dévorant.
Alors qu’il s’apprêtait à quitter la garnison et se diriger vers l’est en suivant la route vers le Bois de la Pénombre, il se fit héler par une voix qu’il connaissait bien. C’était celle de son supérieur direct, le Capitaine Danuvin.

« Héla, Sherborne ! Une minute, voyons. » Le Capitaine descendit la petite pente pur rejoindre Elias. Comme à son habitude, il avait les mains jointes derrière son dos, ce qui accentuait sa posture droite et martiale.
« Allons, même pas un au revoir ?
-Je vous ai signalé mon départ hier, capitaine. Je sais que vous avez beaucoup à faire, et qu’un brigadier sur le départ vous importunerait plus qu’autre chose.
-Ecoutez, soldat. Je ne vous mentirais pas, je suis déçu de votre décision, bien que je croie la comprendre. Vous avez été sacrément efficace, et rarement ai-je eu à vous admonester. Ce qui fait de vous un bon élément, vous l’aurez compris, malgré le jeune âge et l’inexpérience. Vous êtes promis à un bel avenir, j’en suis certain.
-Tentez-vous là de me faire changer d’avis ?
-Je ne pense pas en être capable. Il faut bien que jeunesse se fasse, après tout… Je vous dis juste qu’il restera une place pour vous, parmi nous. Gardez cela en tête, si l’envie vous prenait de revenir. Vous voyez cette tour, Sherborne ? Elle agit comme un aimant sur le cœur des braves hommes et femmes de la Marche. Elle les appelle à combattre et défendre cette terre contre les dangers qui la menacent chaque jour. Consolez votre cœur, mon garçon, et peut-être entendrez-vous à nouveau cet appel.»
Elias considéra Danuvin avec un sourire triste, puis hocha la tête.
« Un jour, peut-être. » répondit-il sans vraiment y croire.


Dernière édition par Sherborne le Ven 16 Juin 2017, 00:18, édité 1 fois

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Re: Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Mer 07 Juin 2017, 14:55




Bois de la Pénombre, Deuxième mois de l’An 30.
Elias tira légèrement sur la bride de son palefroi, mû par le premier instinct de l’Homme : la crainte de l’obscurité. Il avait atteint la frontière Est de la Marche. Maintenant, il traversait le ponton en bois au-dessus des eaux calmes, presque figées, de la Rive Silencieuse. Il sentit se tendre les muscles de sa monture à mesure qu’ils s’engouffraient dans la noirceur permanente du Bois de la Pénombre. Comme un tunnel dont on ne voyait pas le bout. Par chance, d’innombrables lanternes avaient été disséminées le long du chemin principal. Gare à ceux qui voudraient s’aventurer au-delà du sentier, semblaient avertir les grognements d’ours sauvages et les hululements de chouettes effrayées. Des cris également, qui n’avaient rien d’humain, à vous glacer le sang. L’esprit rationnel de Sherborne finit par reprendre le dessus, le convaincant qu’une bonne partie de ces bruits dérangeants n’étaient que le fruit de son imagination. C’est ce qu’il s’était juré de faire dorénavant – privilégier la raison au sentiment. Il gardait toutefois l’œil ouvert, scrutant la forêt et ses potentielles menaces. Des toiles d’araignées pendaient de certains feuillages tandis que des ombres furtives filaient d’arbre en arbre. Et dire que cet endroit faisait auparavant partie de la luxuriante Forêt d’Elwynn. Comme quoi, se disait-il, le changement a rarement du bon.
Ce n’était pas sa prédisposition à broyer du noir qui avait conduit Elias en ces terres horrifiques. Pas seulement, du moins. Même s’il avait banni le mot de son vocabulaire, il gardait l’espoir de retrouver son frère. Il est bon de rappeler que Xander n’avait jamais porté la Marche dans son cœur et, très tôt, avait fait ressentir son besoin de dépaysement. Adolescent turbulent et instable, en proie à une constante rébellion depuis la mort du père, il était devenu un véritable épris de liberté. Lorsque la mère rendit l’âme quelques années plus tôt, il avait décidé de partir au hasard des routes. Sa première destination, avait-il dit, serait le Bois de la Pénombre. Rien ne disait qu’il y était encore mais c’était la seule piste à la disposition du frère aîné. Il n’avait pas eu de nouvelles depuis, pas la moindre lettre. La faute à une violente dispute précédant leur séparation, et il fallait dire que Xander était du genre rancunier.

Arrivé à un embranchement, une pancarte indiquait la direction à suivre pour la Colline-aux-Corbeaux. Rencontrer âme qui vive était assurément, en cet instant, une promesse rassurante aux yeux du cavalier solitaire. Errer seul dans cette immensité ténébreuse n’était bon pour personne.
Le spectacle sinistre du petit hameau en décomposition ne fût pas cependant une image très réconfortante mais plutôt un mauvais présage pour la suite. La zone était jonchée d’arbres morts et de masures branlantes en piteux état, menaçant de crouler à tout moment. L’ensemble des bâtiments encore debout avait l’air tellement sec que la moindre étincelle aurait pu avaler en un instant la petite bourgade dans un brasier sans nom. On pouvait d’ailleurs voir, par une cruelle ironie du sort, les restes de plusieurs maisons calcinées dont il ne restait que la cheminée. Au centre de la place, comme pour couronner le sentiment de déchéance ambiant, trônait la statue d’un champion oublié, enseveli sous des guirlandes de lierre. La nature reprenait ses droits, inéluctablement. A quelques pas était installée une guillotine. Elle avait vraisemblablement servie récemment au vu de la couleur noirâtre de l’herbe à son pied.

Ce qu’il remarqua en dernier lieu, étonnamment, fut le nombre inquiétant de ces créatures maudites, les worgens, à occuper l’endroit déjà peu hospitalier. Malgré leur air pacifique, Elias avait entendu bien des choses à leur sujet. Par mesure de précaution, il préféra donc garder ses distances. Aussi décida-t-il d’interroger le seul humain aux alentours, un jeune rouquin dont le bouc bien taillé durcissait un visage sinon enfantin. Ce dernier dressa sur le voyageur des yeux flambant de désespoir, de détresse même.

« Ho-là voyageur ! » fît-il à l’attention de Sherborne qui approchait au trot, toujours perché sur son destrier.
« -Bonjour, mon brave. Dîtes, je suis à la rech…
-Il faut que vous m’aidiez, Sire ! Le Maître Harris a besoin de substances réactives pour ses sérums. C’est moi qui a la charge de les dénicher. Contre quelques deniers, vous iriez me les chercher, hein ?
-Et bien… Malheureusement, le temps me presse. Je suis à la recherche de mon frère. Xander Sherborne, cela vous dit quelque chose ? »

Il avait en vérité tout le temps du monde. Cependant, l’idée de s’éterniser dans les environs ne l’enchantait guère. Son interlocuteur eût la mine défaite, ce qui accentua son air affligé. Il finit toutefois par répondre en haussant ses frêles épaules.

« Ma foi, le nom ne me dit rien… Toutefois, vous seriez sage de poursuivre votre route jusqu’au Sombre-Comté. C’est le principal rassemblement humain que vous trouverez ici. Tâchez de suivre la piste, tout droit. Les pancartes sont encore lisibles, vous ne pouvez pas le rater. Et ne vous avisez pas de quitter le sentier, surtout ! »

Le jeune cavalier inclina la tête en guise de remerciement, et fût sur son chemin.


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Re: Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Mer 07 Juin 2017, 14:55




Sombre-Comté, Bois de la Pénombre, Deuxième mois de l’An 30.
Il ne croisa pas âme qui vive sur le chemin jusqu’à Sombre-Comté, à l’exception d’un campement dressé par un trio d’humains, deux Veilleurs et un Gilnéen, qui lui confirmèrent sa bonne direction.
A mesure de son avancée, il ressentait le poids d’une atmosphère de plus en plus étouffante. La forêt alentours semblait venir compresser le sentier battu et les immenses toiles d’araignée se faisaient plus épaisses. Les hurlements des loups avaient remplacé les grognements des ours. De petites paires d’yeux jaunes apparaissaient de temps à autre dans les fourrés. Sur la gauche, il avait perçu des torches plantées dans le sol qui illuminaient la voie vers le Bosquet Crépusculaire, un formidable morceau de forêt qui, s’il avait eu l’occasion de le visiter, lui en aurait mis plein les mirettes à tel point le contraste entre les deux paysages était saisissant. Mais ce n’était pas là où il devait aller. Alors il continua sa route dans la pénombre. Sur sa droite, il parvint à déceler, par-delà les épaisses branches d’arbre bloquant son champ de vision, une ferme à l’abandon aux champs défraîchis par le temps et l’absence de soin. Quel gâchis macabre, se disait-il en frissonnant.
Il commençait à avoir la gorge sèche et les paupières lourdes mais il était hors de question de s’arrêter. Rester exposé plus longtemps que prévu au beau milieu de la forêt était une perspective qui ne l’enchantait guère. Alors il poursuivit en éperonnant sa monture.
Son abnégation fût récompensée lorsqu’il distingua les premières habitations qui bordaient ce qui semblait être Sombre-Comté. Il en eût la confirmation au prochain tournant lorsqu’il passa devant un énorme bâtiment encore un bon état, sans doute un enclos ou des écuries. Il vit également les silhouettes faiblement éclairées des Veilleurs en patrouille, dont les ombres se dessinaient à la lumière de leurs lanternes. Enfin, il avait atteint sa destination et pourrait prétendre à un repos bien mérité. Toutefois, et malgré la fatigue, il avançait au pas, découvrant avec la curiosité propre aux âmes aventurières cet endroit qu’il ne connaissait pas encore.

Sombre-Comté, jadis nommé Grand Hamlet, avait été un bougre calme et paisible durant des décennies jusqu’à ce qu’un évènement trouble enveloppe le paysage dans une obscurité permanente. Avec elle s’était propagée une vague de créatures malsaines venant remettre sérieusement en question la sécurité des citadins, et celle de toute personne habitant ou traversant le Comté. Morts-vivants, worgen et autres bestioles peu amènes gangrénaient les environs et menaçaient à tout moment d’investir le dernier havre de civilisation en ces terres. Pis, tout portait à croire que le Royaume de Hurlevent avait définitivement abandonné le Bois de la Pénombre. Seuls et laissés pour compte, les habitants consentirent à la création d’une milice armée pour assurer la défense du village. Ce fût la naissance des Veilleurs. Mais cette faible lueur dans la pénombre n’était pas suffisante pour repousser les forces du Mal qui s’abattaient dans la région.
La Lumière semblait avoir abandonné tous ces gens, braves et moins braves, à un sort bien funeste. Ce désespoir frappa Elias qui consentit, par la même occasion, à relativiser la situation de son pays natal qu’il avait peut-être hâtivement jugée de critique.
Un cliquetis familier et le crépitement d’une torche tirèrent Elias de sa contemplation.
C’était le Gardien Petras, un moustachu ténébreux, qui venait à sa rencontre.

« Salutations, étranger. Je suis le Gardien Petras. Qu’est-ce qui vous amène ici ? »

Sa voix, et même son attitude générale, trahissait un curieux mélange de circonspection et d’espérance. En effet, malgré le climat de désillusion ambiante, il existait toujours une once d’espoir dans le cœur des hommes, même lorsqu’ils étaient suspendus au bord de l’abysse.


« Elias Sherborne, de la Marche de l’Ouest. Je suis à la recherche de mon jeune frère, Xander. C’est la seule raison de ma venue.
-Ah, vraiment ? Xander, vous dîtes ? fit le veilleur en se lissant la moustache.
-Le nom vous dit quelque chose, peut-être ?
-Il se pourrait bien, oui. Je crois avoir entendu ce nom parmi la troupe de mercenaires qui a passé une partie de l’hiver chez nous. Ils ont foutu le camp il y a peu, cependant.
-Dans quelle direction sont-ils partis ? Vers où, vous savez ? s’enquit Elias avec une pointe d’excitation.
-Ah ça, va savoir. Vous devriez poser la question à notre Commandant, Althea Bouclenoire. Elle devrait être disponible demain matin. Car oui, ce n'est simple de le deviner, mais il fait nuit, figurez-vous.
-Je vois. En attendant, je me contenterais d’un plat chaud et d’un lit douillet, si vous avez ça. J’ai de quoi payer, évidemment, fit Elias en tapotant une bourse ventrue qui pendait à son ceinturon.
-Parfaitement. Vous devriez trouver ce qu’il vous faut à la Taverne du Corbeau Ecarlate. D’ailleurs, je vous recommande les tourtes au crabe du Chef Grual, vous ne serez pas déçu.
-Merci du conseil. Déjà il s’apprêtait à éperonner son cheval.
-Et une dernière chose. Ne faîtes pas les gros yeux lorsque vous apprendrez le prix de la chambre. Je ne sais pas combien de temps vous allez rester, mais sachez qu’il y a tout un tas de façons d’obtenir le gîte et le couvert, surtout pour un solide gaillard de votre trempe. Le Bois est infesté d’immondices, et nous avons besoin de toute l’aide à disposition pour nous en débarrasser.
-C’est ce que j’ai cru comprendre, oui. J’y réfléchirais sérieusement. Merci encore, Gardien Petras.
-Je vous souhaite de trouver ce que vous recherchez, Elias Sherborne. Bon vent.»


A son grand étonnement, la taverne était vide de monde. Quelques piliers de comptoir sauvaient l’honneur, bien entendu, mais il s’était attendu à une bien plus grande fréquentation. Pas que la festivité était de mise, par les temps qui couraient, mais les hommes avaient tout de même la fâcheuse habitude de noyer leurs ennuis dans un grand verre de rhum. Le calme l’arrangeait, de toute manière. Il n’eût pas de mal à se frayer un chemin jusqu’au tavernier, un certain Hans.
Ce dernier l’alpagua avec la plus prévisible des propositions, venant d’un tavernier.

« Psst, on vient de recevoir du tord-boyaux. Est-ce que ça vous tente, voyageur ? »

Elias refusa poliment en secouant la tête.
« Voilà qui est tentant, mais je ne bois pas.
-Comment ça, vous buvez pas ? C’est impossible ! Pas humain ! Vous seriez quand même pas un de ces foutus non-morts, hein ?!
-D’alcool, je ne bois pas d’alcool. Je vous rassure, moi aussi je ressens le besoin de me désaltérer. J’ai d’ailleurs la gorge bien sèche en ce moment. Je prendrais bien un verre de lait glacé, c’est dans vos cordes ?
-Du lait glacé, bah, un peu qu’on a ça ! Quand même…
-Splendide. Je prendrais de la tourte au crabe, s’il est encore possible de commander à manger. »

Hans héla vers la cuisine :
« Oh Grual, tu nous envoies une tourte ?!
-J’en préparais justement une, ça arrive ! répliqua l’intéressé, la voix couverte par les sifflements de vapeur. Ah, sentez ce fumet divin ! »



Après s’être convenablement rempli la panse, Elias logea dans la plus petite des chambres à disposition, la moins chère par conséquent. L’agencement était très sobre. Un lit, une table de nuit, ainsi qu’un petit coin pour la toilette. Pour faire ses besoins, il fallait utiliser une loge collective, qu’on trouvait dans le couloir. Ce confort spartiate lui allait très bien, cela dit.
Il s’endormit assez vite, ce qui était au-delà de ses espérances. La fatigue eût raison des pensées néfastes qui venaient troubler son sommeil depuis son départ de la Marche. Il se réveilla assez tard le lendemain, la faute à une aurore inexistante. Pas le moindre rayon de soleil pour filtrer à travers les rideaux. Seulement cette éternelle et angoissante pénombre.
Rapidement sur pied, et après avoir pris un petit-déjeuner copieux, il sortit de la taverne et partit à la recherche d’Althea Bouclenoire, comme on le lui avait conseillé. Alors qu’il gravissait les marches menant à ce qui semblait être l’Hôtel de Ville, une voix féminine et autoritaire l’interpella.

« Hé vous. Sherborne, c’est bien ça ? »

L’intéressé fit volte-face et descendit les escaliers pour rejoindre une jeune femme au teint blafard, les traits du visage tirés et la mine un peu revêche. Sa coiffure était légèrement dépareillée, ce qui était peut-être intentionnel. Dans tous les cas, on imaginait bien à quel point la jeunette avait pu paraître séduisante dans d’autres circonstances. Ses atours, non plus, n’avaient rien de mondains. Vêtue d’une brigandine de cuir cloutée, à l’instar des autres Veilleurs, elle était équipée de surcroît d’un cimeterre à la lame dentelée ainsi que d’une lanterne. Elle le fixait de ses deux grands yeux en amande couleur marron châtaigne, avec en prime un petit rictus avisé.

« Althea Bouclenoire, je présume ?
-Dans le mille, garçon. Vous recherchez votre frère, un certain Xander, pas vrai ? Faut reconnaître qu’il y a un sacré air de famille, à ne pas s’y tromper !
-Vous avez vu mon frère ?
-Oui, il a été dans le coin un petit temps. »

Une petite bruine agaçante tomba du ciel noir et vînt perturber leur conversation. La jeune officier pesta et proposa de trouver refuge dans la Taverne. Une fois à l’abri, ils s’installèrent à une table pour continuer la discussion. La flamme des chandeliers parait le visage de la jeune femme d’un semblant de couleur, ce qui lui donnait un air fichtrement attirant. Sherborne l’ignora, bien entendu.

« Alors, revenons à nos moutons… Votre frère était ici, oui. Il était au sein d’une compagnie d’aventuriers, ou de mercenaires, c’est selon. Ils sont restés une bonne partie de l’hiver avant de partir il y a quelques semaines. Et non, avant que vous ne demandiez, je n’ai pas la moindre idée d’où ils sont allés. Ce que je sais, en revanche, c’est qu’ils avaient la ferme intention de revenir l’hiver prochain. Peut-être plus tôt, avec un peu de chance, à partir du dixième mois de l’an. »

Elias opina du chef lentement et se massa une tempe, pensif.

« Vous êtes en train de vous demander quoi faire, j’imagine.
-Disons que je suis face à un dilemme, oui.
-Si vous partez à l’aveugle, il y a peu de chances pour que vous leur tombiez dessus. Mais au moins, vous verrez du pays, ça c’est sûr. En attendant, un an, ce n’est pas grand-chose. Et il n’y a pas de quoi s’ennuyer ici, vous pouvez mettre la main à la pâte et vous assurer le gîte et le couvert.
-Oui, j’ai cru comprendre que des créatures indésirables posaient problème dans la région… fit-il avec un brin de gravité.
-N’ayez peur, tempéra le Commandant, les Veilleurs débarrasseront le pays de cette souillure infâme bien assez tôt, clama-t-elle avec une certaine ardeur, puis se radoucissant. Mais, présentement, nous aurions bien besoin d’un peu d’aide. Nos rues doivent être plus sûres et les citadins rassurés. Les histoires tragiques que racontent les réfugiés de la Colline-aux-Corbeaux n’abondent pas en ce sens, si vous voyez ce que je veux dire. Alors, qu’en dîtes-vous ?
-Peut-être qu’attendre ici est mon choix le plus judicieux. Dîtes-moi comment je puis me rendre utile et je ferais mon possible. Je hais rester oisif.
-Alors voyons voir... Vous avez l’air d’un combattant. Peut-être pas encore aguerri mais vous semblez au moins robuste et volontaire. Les loups redoutables sont le danger le plus commun qui menace les citadins d’ici. Ils rôdent dans les fourrés autour de nous, mais surtout sur la rive nord de la rivière. Vous allez commencer par traquer ces bêtes et me ramener leurs oreilles en guise de preuve. En revanche, la plupart de vos incursions dans ces zones devront se faire en solitaire. Nous sommes en sous-effectif et je ne peux pas me permettre de perdre la moindre patrouille. La défense directe de Sombre-Comté est prioritaire. Par contre, vous pourrez normalement compter sur l’aide du trappeur Walras. Il vous orientera pour vos premières excursions en terrain hostile. Vous le trouverez à l’entrée du bourg, dans une petite maison à l’écart, derrière le grand entrepôt. »


Sherborne descendit de sa monture à quelques pas de la petite maisonnée. Un petit potager entretenu piqua sa curiosité. Visiblement, et malgré cette période obscure, certains n’oubliaient pas l’importance de cultiver un jardin. La porte était grande ouverte en une sorte d’invitation implicite à entrer. Alors c’est ce qu’il fît, sans trop se faire prier. L’intérieur de la bicoque avait tout de la demeure archétypale du chasseur. Le penchant pour la taxidermie prenait la forme de têtes de cerfs et autres animaux empaillés, accrochés au mur en guise de décoration. Sur une table, dans un coin de la pièce, une nuée de mouches tournait autour de la carcasse encore sanguinolente de ce qui devait être un sanglier. Assis en tailleur, au pied d’un feu qui crépitait dans l’âtre de la cheminée, le tenant des lieux semblait en pleine méditation. Elias se racla la gorge pour informer de sa présence. Aucune réaction. Il ravala sa salive et interpella le trappeur.

« Walras ? Je suis Elias Sherborne. Vous avez été normalement prévenu au préalable de ma visite. »

Son interlocuteur sembla enfin bouger, subrepticement. Puis il pivota la tête, et dodelina cette dernière avec une lenteur contrôlée, faisant remuer plusieurs mèches de la longue crinière noire qui lui descendait jusqu’à la taille.

«Je suis Walras, finit-il par dire sans conviction, comme s’il s’agissait là d’un détail peu important. Sherborne, oui. J’ai été prévenu. Vous comptez traquer les loups de la région, c’est exact ?
-C’est la tâche qu’on m’a assignée, en effet. Vous pouvez m’y conduire ? J’ai bien peur de ne pas connaître les environs. Un guide me serait utile. »

L’étrange individu quitta sa position en tailleur pour s’ériger sur ses deux pieds. Une fois debout, on pouvait apprécier la charpente solide du chasseur. Son dos relativement massif se terminait en des trapèzes noueux, ce qui lui donnait des épaules de lutteur. Le physique de l’homme n’était pas bien éloigné de celui d’Elias à ce titre-là, d’ailleurs, seulement avec davantage de souplesse et un aspect plus sec. Le physique était harmonieux et sans la moindre once de graisse. Lorsqu’il fit face à son invité, ce dernier put découvrir un visage au teint légèrement basané, des pommettes hautes et un nez fin. Un liserai noir au niveau des joues témoignait d’une barbe naissante qui adoucissait l’extrême angularité de la mâchoire. Des yeux trop verts, une peau exempte de toute imperfection ainsi qu’une certaine sévérité dans la bouche, complétaient le portrait d’un homme à l’âge indéfinissable. Il semblait vieux et jeune à la fois. Chaud et froid. Le sourire qu’il exalta était empreint de bonhommie, mais son regard particulier restait aussi vitreux que l’obsidienne. Il dévisagea un instant Elias, son sourire accueillant s’étant transformé en un rictus indéchiffrable. Puis, sans un mot, après s’être muni d’un arc et son carquois, il sortit.

Ils chevauchèrent vers le Nord, en silence. Du moins si l’on écartait le martèlement des sabots contre la pierre du sentier et les divers bruissements forestiers. Vînt un moment où le Guide fit signe à Elias de ralentir, tirant lui-même sur la bride de sa monture.

« A partir d’ici, nous poursuivons à pied, intima-t-il sur un ton sans équivoque. Il désigna la direction qu’ils allaient emprunter, au-delà d’un saule pleureur au feuillage tombant qui, visiblement, servait de point de repère. Nous entrons dans le territoire des loups. »


Ils attachèrent donc leurs chevaux respectifs à une rambarde toute proche et s’enfoncèrent dans la pénombre forestière. Ils se faufilèrent à travers les troncs, puis de fourrés en fourrés, avant d’avoir une vue sur la rive en lisière de la Forêt d’Elwynn ainsi que les redoutables loups qui la arpentaient de long en large. Les rayons de lumière inattendus aveuglèrent Elias un bref instant. Il n’osait imaginer l’effet produit sur un habitant du Bois qui n’avait rien vu d’autre que l’obscurité pendant des mois. Walras l’interpella d’un sifflement sourd.

« Ils sont trop nombreux à la lisière. Il vaut mieux revenir sur nos pas et attaquer dans l’ombre. En pleine lumière, nous serons vite repérés. »

Sherborne acquiesça d’un air entendu. Un peu plus loin, la silhouette d’un loup solitaire se dessinait en haut d’un léger col. Après avoir échangé un regard complice, ils entreprirent de le gravir et trouvèrent un meilleur angle d’attaque. La créature à la fourrure neigeuse était occupée à dévorer la chair d’un lapin tombé sous sa griffe. La situation était idéale.

« Je m’en occupe » lui glissa le Trappeur sur un ton qui ne tolérait aucune remise en question.

Walras décocha une flèche et banda son arc. Le trait vint se ficher dans la gorge de l’animal qui mourut dans un aboiement sourd. Le chasseur tira un couteau de sa ceinture et le tendit au jeune Sherborne avec un petit sourire.

« A votre tour, maintenant ».

Elias accepta le poignard et approcha du cadavre de la bête. Après avoir fléchi le genou, il entreprit de découper les deux oreilles, tailladant proprement à la base du lobe. Il rangea ensuite ce trophée de guerre dans l’une de ses escarcelles. Il allait se relever pour indiquer à Walras de poursuivre lorsqu’un hurlement guttural déchira la nuit. Puis d’autres cris bestiaux s’y joignirent. Un mâle alpha hurlait, quelque part non loin. Sa meute meuglait en retour.
La clameur semblait venir de toute part. Les deux hommes tentèrent une percée à travers la forêt, espérant atteindre le sentier en un seul morceau. Elias suivait aveuglément son guide et peinait presque à suivre son pas célérifère. La course folle se termina lorsqu’un bosquet d’arbre rabougris, dont une épaisse souche en plein milieu, se dressa sur leur passage. Mais c’est les yeux jaunes de part et d’autre qui les fit ralentir. Ils étaient acculés.

« Les Loups ne devraient pas avoir un tel flair, prit le temps de noter Walras dans une respiration à peine saccadée malgré leur ruée effrénée. Quelque chose d’immonde les a non seulement rendu agressifs, mais également vicieux. »

Sherborne ne perdit pas son souffle dans un échange verbeux, préférant tirer l’estramaçon de son Père pour tenir les loups à distance. Walras consentit enfin à réarmer son arc, et le duo organisa une défense improvisée en se mettant dos-à-dos. Puis ils attendirent, les muscles bandés et les sens en alerte. Les créatures redoutables ne tardèrent pas dévoiler leur museau. Elles approchaient avec une lenteur presque synchrone. Des queues fouettèrent l’air, des griffes sortirent. Certains continuaient à hurler, la truffe pointée vers un ciel sans lune.

« J’en dénombre deux, non, trois ! informa Sherborne, les dents serrées.
-Quatre de mon côté.»

Puis ce fût le clou du spectacle. Un mastodonte au pelage noir, bardé de cicatrices, apparût.
Son rugissement puissant lança la meute en avant.
Avec un timing des plus chanceux, Elias accueillit le loup le plus proche en fin de moulinet et lui taillada la gueule. Cependant, un autre sur sa droite avait été plus rapide que prévu et bondissait dans sa direction. L’épée était trop lourde pour pouvoir parer à temps, alors il leva sa main libre en guise de protection. La gueule béante et affamée se referma sur le brassard de Sherborne. Il geignit lorsque les crocs s’enfoncèrent à travers les mailles. D’une grande volée il réussit à envoyer valser son attaquant à quelques mètres. La bestiole, une vraie teigne, allait repartir de plus belle si ce n'était pour le trait qui venait de transpercer sa cervelle. Elias ne se retourna pas pour vérifier mais il semblait que Walras s’en tirait mieux que lui. Sur sa droite approchait un autre loup, plus prudent que le premier. Le poil hérissé, il montrait ses dents blanches et sa langue rouge. Elias essaya de l’intimider en balançant son épée et en grognant dans sa direction. Ce fût sans effet positif. Au contraire, il perçut du mouvement de la part du chef de meute. Ce dernier était resté immobile depuis le début du combat. Il se mouvait à présent dans la direction d’Elias. Les bruits de combat dans son dos indiquaient que son acolyte avait ses propres ennuis. Il devait agir vite et seul. Il se rua sur le mâle bêta et le fit reculer en opérant de grandes frappes d’allonge. La manœuvre fût réussie car le loup prit du recul pour éviter de se faire estramasser. Pas folle, la bête ! Du coin de l’œil, Elias avait surveillé la progression du chef. Comme il l’avait prévu, le redoutable carnassier au pelage noir s’était élancé dans sa direction, croyant le prendre à revers. Au moment où l’épaisse bestiole bondit sur lui, il s’était déjà déporté habilement. Dans le même temps, il abattit sa garde violemment en une tentative d’assommoir. Il réussit à toucher sa cible mouvante dans les côtes, ce qui devait la mettre hors d’état de nuire pour un temps. Et il ne perdait rien pour attendre car, de toute façon, le loup encore debout s’était jeté sur lui, enragé après avoir vu son chef être défait de la sorte. Elias bascula alors à la renverse sous le poids de l’animal, lâchant son arme et parvenant à resserrer ses mains gantées autour du cou velu. A quelques centimètres de son visage se déployait la vision horrifique d’une paire de dents acérées prêtes à le dévorer tout crû. Pour ne rien arranger, un filet de bave visqueux lui pendait au nez. Il serra la gorge de toutes ses forces, rougissant sous l’effort. Le loup finit par faiblir et Elias pût délivrer un coup de gantelet en plein dans la tempe de l’animal. Un de moins.

A quelques pas de là, Walras faisait face à l’énergumène noire qui était à l’origine de cette course-poursuite. Les deux se toisaient en chien de faïence. Le chasseur avait une flèche prête à être tirée. Le loup en avait déjà deux fichées dans le corps. Il avançait tout de même, la patte traînante, pour le dernier combat de son existence. La rage déraisonnée semblait avoir quitté les yeux clairs du canidé. Son tourmenteur en prit conscience et abaissa son arc. Il tira son couteau, prêt à délivrer une mort honorable à ce noble animal. Puisant dans ses dernières ressources vitales, le loup se propulsa sur ses pattes arrière dans un ultime baroud. Les deux adversaires se rencontrèrent dans une étreinte mortelle et roulèrent tous deux sur un tapis de mousse. Leurs cris respectifs se conjuguèrent jusqu’à n’être plus rien. Puis, un mouvement. Walras s’était érigé, avec dans sa main le poignard ensanglanté. Il essuya ce dernier dans l’herbe, puis vint le tendre à Sherborne.

« Vous savez quoi faire » fit-il dans un souffle.

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Re: Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Mer 07 Juin 2017, 14:56




Sombre-Comté, Bois de la Pénombre, Sixième mois de l’An 30.
La Taverne du Corbeau Ecarlate était un peu plus bondée que d’habitude le sixième jour de la semaine. Les corps transpirant des ouvriers côtoyaient ceux des fonctionnaires de l’Hôtel de Ville, et même quelques bourgeois. Certains empestaient l’alcool, d’autres empestaient tout court. Il ne manquait plus que l’arrivée des Veilleurs en pause pour couronner ce rassemblement hétéroclite.
L’unité dans le désespoir, s’était dit Sherborne avec un brin de sarcasme. Car, de toute évidence, les différents groupes restaient distinctement isolés, en comité. Il n’empêche que voir des castes aussi diverses en ce lieu témoignait d’une certaine originalité, ou du désespoir, justement.
Elias était assis à une petite table dans un renfoncement près du feu en compagnie du Greffier Daltry, un gratte-papier local travaillant pour le compte du Seigneur Ello Bouclenoire, Maire de Sombre-Comté. Dans un grand bock en grès, Daltry buvait son grog, boisson alcoolisée consistant en un mélange de rhum et de lait chaud. Il avait l’espoir de traiter aussi bien son rhume saisonnier que ses tracas quotidiens. Non loin de là, le chef Grual s’occupait d’une biche en train de rôtir, embrochée, dans l’âtre. Trelayne, la tenancière de l’auberge, somptueuse créature exotique à la peau nacrée et aux grands yeux verts, vînt à leur table déposer une bouteille de jus de melon commandée un peu plus tôt par Sherborne. Il la remercia d’un sourire poli qui lui brûla ses lèvres éternellement gercées. Son comparse, lui, louchait sur la poitrine généreuse de l’aubergiste, qui, en tout bien tout honneur, décida de l’ignorer. Après tout, en ces temps troubles et difficiles, ces hommes hardis et travailleurs, pour la plupart, méritaient bien un peu de réconfort. Une œillade indiscrète ne faisait de mal à personne, au contraire.
Réglée comme une horloge, la patrouille du soir vint prendre sa pause et remplir la salle encore davantage. Parmi les factionnaires, il y avait évidemment la Gardienne Leona. Cette petite écervelée, bien que gentille et inoffensive, jeta à Elias un regard rancunier qu’il fit semblant d’ignorer. Daltry lui flanqua un coup de coude dans les reins.

« Oh hé, t’as vu la malédiction qu’elle vient de te jeter ? Moi qui étais sous l’impression qu’elle était raide dingue de ta personne ! Bah, quel bourreau des cœurs tu fais, qui l’eût cru ?! »

Son interlocuteur bût une première gorgée de son jus de melon et évita de poursuivre sur le sujet. Il est vrai que la jeune femme avait très tôt été intéressée par ce robuste fils de fermier reconverti en guerrier, tout droit venu de la Marche. Sans doute avait-elle pensée que sa nature taciturne le différenciait des autres nigauds de son âge qui l’avaient maintes fois déçu en amour.
Elias avait initialement accepté de lui faire la conversation, par pure courtoisie – il n’était pas un sauvage après tout ! Mais il gardait une énorme défiance à l’encontre du sexe féminin. Pourtant, bien que simple d’esprit, Leona n’était pas farouche pour un sou. Elle finit par se montrer insistante, prenant l’air distant du garçon pour la timidité d’un homme peu entreprenant. Il avait fini, avec une maladresse sans nom, par la rabrouer sèchement et l’envoyer paître comme une malpropre. Son masque d’impassibilité avait glissé lorsqu’il lui hurlait à la figure d’arrêter de l’importuner. Il avait rarement perdu son calme à ce point et il s’en voulait. Pas vraiment d’avoir heurté la jeune fille, ça il s’en fichait éperdument. Non, il avait surtout honte d’avoir dévoilé une facette de sa vulnérabilité. Son Père lui avait appris qu’un homme gardait tout à l’intérieur et qu’il n’y avait que les bonnes femmes pour se perdre dans les tourbillons de l’émotion.

Il se changea les idées en prêtant une oreille au brouhaha général. L’endroit était désormais noir de monde, ce qui n’était pas bien difficile vu l'exiguïté des lieux. Les langues éméchées commençaient à se délier. Très vite, les discussions convergèrent vers le sempiternel thème de la sécurité intérieure. Le conseiller Willstipe, un individu chauve et barbu, vêtu d’une tenue bariolée, le torse ceint d’un petit veston violet juste-au-corps aux brodures dorées, exprimait avec éloquence les plus infâmes lieux communs.

« La forêt grouille de worgens et de goules. Il faut faire quelque chose, ou nos maisons finiront par tomber aux mains des morts-vivants !
-Le mal imprègne l’air ! On ne peut même plus aller se recueillir sur la tombe de nos proches défunts, renchérit un notable à son service, dont le col de chemise était tâché de vin.
-C’est bien vrai, approuva sans conviction un petit obèse au visage luisant qui travaillait à la forge des Boinoueux.
-Peut-être que si vous aviez entretenu de meilleurs relations avec Hurlevent, l’aide serait déjà arrivée, accusa le quincailler du coin, un vieux binoclard à la mine bougonne.
-Vous ignorez tout du sujet, mais ça vous arrangerait bien de trouver un bouc-émissaire sur qui taper, bien entendu ! répliqua le conseiller, dont la voix devenait nasillarde à force de s'époumoner.
-Le Conseil n’y est pour rien, vous faîtes fausse route, intervint un client encore relativement sobre et intelligible. C’est la proximité de notre pays avec cette odieuse Tour de Karazhan qui est à blâmer. Les horreurs indescriptibles qui ont toujours sévi au Défilé de Deuillevent ont fini par déteindre sur notre belle région.
-Il dit vrai, écoutez donc cet homme au lieu de déblatérer des inepties !
-Je disais donc, oui, que l’état du Bois de la Pénombre n’est que le symptôme d’un mal plus grand. Pour y remédier, il faut le vaincre à sa source. Il prend racine au pied de la maudite Tour, c’est précisément là que nous devrions concentrer nos efforts. Eradiquer le mal à son origine !
-C’est bien beau, tout ça, remarqua Steven Black, le maître des écuries, sur un ton sibyllin. Mais c’est certainement pas vous qu’on verra chevaucher jusqu’à la racine du mal pour l’éradiquer ! Dois-je rappeler vos éclats de vaillance lors de la dernière attaque de loups sur le village ?
-Saloperie de couard ! Retourne donc te cacher, c’est ce que tu fais le mieux ! entendit-on brailler.
-Connard de nanti !
-Il paraît qu’il est allé se réfugier dans les étables au moment de l’attaque et qu’il a supporté pendant une heure l’odeur du crottin, chuchota distinctement une jeune paysanne à son compagnon, qui s’esclaffa grassement et sans retenue.
-Toutes les semaines, c’est la même chose, grommela le Gardien Petras à ses collègues entassés au comptoir. La clameur et le flot d’invectives s’amplifiait.
-Arrêtez de vous foutre sur la tronche, bande d’idiots, tonna plus fort que la masse bruyante le guerrier Calor, qui bénéficiait d’une voix de stentor ainsi que le respect d’une bonne partie des ouvriers et militaires. Ce qu’il nous faut, ce sont des héros chevronnés, sans peur et sans reproches, prêts à s’enfoncer au-delà de la Croisée de l’Homme Mort pour découvrir les vraies causes de nos malheurs.
-Qui donc oserait s’y rendre, en toute conscience, et de bon cœur ? La ville n’aura pas de quoi les payer en conséquence, c’est de la folie, s’exclama un notable propre sur lui et un brin trouillard. Et puis, tâchez de prendre en compte les terribles Cavaliers Noirs qui arpentent les couloirs étroits de ce canyon maudit.
-Balivernes ! Foutaises ! objecta Daltry en levant son grog ébréché, renversant au passage du liquide sur la table.
-Avec tout ce qu’on voit dans le coin dernièrement, j’éviterais un jugement aussi hâtif à votre place, greffier, souffla Barnabé, un vieux soldat à la retraite que les aubergistes Trelayne et Smitts hébergeaient depuis des années par amitié.
-Il n’y a qu’une seule façon d’en avoir le cœur net, et j’invite les braves âmes à nous rejoindre dans cette expédition héroïque, déclara haut et fort le chef d’une troupe d’aventuriers comme on en voyait tant, qui finirait portée disparue en terres étrangères ou dissoute après la première perte tragique d’un de leurs membres.»

L'apogée du débat atteinte, les esprits échauffés finirent par s'apaiser progressivement. Quelqu’un viendrait sans doute raviver la flamme d’ici la fin de soirée, mais personne ne pouvait le prédire. Elias leva les yeux sur Daltry lorsque celui-ci émit un rot bruyant. Il fît un bref geste pour s’excuser, puis prit la parole, profitant d’un de ces rares moments où il semblait avoir réellement capté l’attention de Sherborne.


« Au fait, mon ami. Il fallait que je vous parle de quelque chose… Je ne devrais pas, du moins mieux vaudrait-il taire ce genre d’anecdotes… Mais enfin, vous verrez, c’est le genre d’histoires pas très plaisantes à garder pour soi.
-J’espère que ça vaut le détour, Daltry. J’allais justement filer au lit…
-Ah mais non, restez ! Je vous assure, ce n’est pas de l’anecdote en mousse.
-Et bien, dîtes toujours. »

Le greffier arbora une expression subtile teintée de mystère, tout en regardant fixement son interlocuteur du coin de l’œil.

« Dîtes-moi, Sherborne. Est-ce que le nom Mantrebrume vous dit quelque chose ?
-Il ne me dit absolument rien, fit l’intéressé en haussant les épaules. Quoique, attendez. Le type qui est arrivé il y a de ça quelques semaines, et qui loge à proximité du camp de griffons. Il me semble que c’est son nom, Mantrebrume ?
-Tobias Mantrebrume, c’est exact. Voyez-vous, il est à la recherche de son frère. Lui aussi, oui. Un certain Stalvan Mantrebrume, dévoila le greffier en frissonnant légèrement en fin de phrase. Un aventurier de passage est venu quémander mon aide. Il voulait en savoir plus sur ledit Stalvan. Et il n’était pas le premier, figurez-vous. Des étrangers arrivent constamment poser des questions sur lui. Ceux qui vivent ici, et vous le comprendrez bien assez tôt, s’en gardent bien. »

Elias buvait désormais les paroles de l’archiviste, sa curiosité attirée par ce qui semblait être une histoire pour le moins intrigante. Il ne montra pas trop son enthousiasme, de peur que Daltry s’éternise dans une pléthore de détails insignifiants.

« Le grand problème ici étant que la moitié des archives à ce sujet a disparu suite à l’irruption de worgens farouches dans l’hôtel de ville, l’an dernier. Les documents se sont donc, en toute logique, éparpillés aux quatre vents dans tout le bosquet. Cet aventurier, je le devinais, était envoyé par ce Tobias. Je tentai évidemment de le dissuader de partir à la recherche des papiers manquants, mais l’aventurier était du genre obstiné. Figurez-vous qu’il parvint à me réunir un amas de parchemins pertinents sur l’affaire. Tenez, je les ai encore avec moi. Vous pourrez voir de vous-même. »

Il sortit de sa besace une pile de parchemins usés, aux bords rapiécés et remplis de minuscules pattes de mouche. Elias s’en empara lorsqu’il le lui tendit, mais Daltry fit un bruit de succion comme pour le mettre en garde.

« Attention, Sherborne. Si on apprenait que je partageais allègrement ce genre de documents, il est fort probable que je finisse au chômage. Ou pire, aux écuries. Je préfère trier de vieux papiers jaunis plutôt que d’être sous les ordres de ce salopard de Steven Black.
-Vous me connaissez. Je garderais ça pour moi. »

Le greffier parût convaincu par cet argument d’une grande plausibilité, et relâcha définitivement la pile de documents. Elias commença donc à parcourir les recueils épars de ce qui constituait, il s'en rendit rapidement compte, d'un véritable manifeste de pédophilie, écrit à la première personne.







A l’honorable Maître Crillian,

Cher ancien maître, je vous écris pour vous informer de ce que devient votre apprenti. Suivant vos conseils, j’ai décidé d’augmenter mes connaissances et ma sagesse en voyageant loin des frontères de notre bien-aimée Hurlevent. Mes voyages m’ont fait découvrir bien des lieux, mais j’ai finalement décidé de m’établir dans la magnifique ville de Ruisselune. Les champs qui entourent la marche de l’Ouest sont encore plus beaux à l’époque de la moisson.

A peine arrivé, j’ai commencé à enseigner aux enfants des fermes voisines. Les leçons se sont si bien déroulées que le maire m’a demandé de diriger une école. La construction du bâtiment a déjà commencé ! Des Pins-Argentés à Hurlevent, et maintenant Ruisselune, qui aurait pensé que j’aurais exploré de si larges portions d’Azeroth !

Meilleurs salutations,

Stalvan Mantrebrume


Monseigneur,

J’ai entendu dire que vous cherchiez un précepteur pour vos enfants, ici, à Comté-de-l’Or, où je me suis établi à l’auberge de la Fierté du lion. En raison des tristes évènements qui agitent la région, j’ai été contraint d’abandonner ma position de directeur de l’école de Ruisselune. Veuillez considérer avec bienveillance ma candidature au poste que vous cherchez à pourvoir. Le maître de l’académie Crillian vous fournira si besoin toutes les recommandations voulues.
Je viendrais vous rencontrer en personne lorsque la saison des pluies sera achevée et que les routes permettront le déplacement.

Je demeure en attendant votre dévoué

Stalvan Mantrebrume des Pins-Argentés.





… Giles, le garçon, semble un peu dissipé et ne sera pas facile à éduquer. Mais la fille aînée, Tilloa, semble exceptionnellement brillante. Je ne peux m’empêcher de constater aussi combien elle est belle. Elle est presque une femme désormais. Il paraît que Monseigneur a arrangé son mariage pour l’année prochaine. Mais je m’éloigne du sujet. Cette semaine, je vais accompagner la famille à leur résidence d’été, près du camp de bûcherons du Val d’Est en Elwynn, non loin des Carmines. Je vous donnerai plus de nouvelles depuis là-bas.



…sentiment étrange et incontrôlable. Jamais je n’avais ressenti cela. J’aidais Giles dans sa leçon d’Histoire, et je voyais Tilloa, par la fenêtre, s’occuper du jardin. Quelques instants après, elle est entrée, elle a placé un bégonia écarlate dans ma paume ouverte et elle m’a souri de telle manière que mon cœur s’est mis à trembler dans ma poitrine…



… tout à fait certain qu’elle partage désormais mes sentiments. Elle a même posé sa main sur la mienne ce matin. Lorsqu’elle sourit, ses yeux s’illuminent comme des diamants. Nous échangeons de longues conversations d’un simple regard. Je sens sa présence dans mon cœur palpitant et dans mes veines.


… une colère, une furie dont j’ignorais qu’elles puissent exister ! Comme ose-t-elle ! J’apprenais à Giles les merveilles de l’arithmétique lorsque Tilloa est apparue devant moi avec un chevalier servant, la main dans la main ! Un jeune homme sans raffinement ! Au lieu de me présenter comme il convient, Tilloa s’est simplement exclamée : « Oh, et voilà mon précepteur, Oncle Stalvan. C’est un charmant vieillard. » Vieillard ! En entendant ces mots, j’ai senti mes joues rougir. J’ai à peine quelques années de plus, et elle révèle ainsi…

…tout au fond d’une spirale de désespoir. Tout d’abord elle se moque de moi, puis la voilà fiancée ! Cette indélicate créature s’est prétendue amoureuse alors qu’elle ne souhaitait que me faire du mal. Un tourbillon noir croît chaque minute au plus profond de ma poitrine. Le sang que je verserai n’est rien en comparaison des larmes que j’ai pleurées…






Voilà l’essentiel de ce que révélaient les confessions du nympholepte, du moins ce qu’il est encore décent de montrer aux âmes moins averties parmi les lecteurs.
Sherborne fût d’abord répugné par l’obsession sexuelle du vieux tuteur pour l’objet de ses fantasmes, une petite fille à peine rentrée dans l’âge de la puberté, que l’auteur décrivait comme une nymphette, petite démone délurée et aguicheuse derrière ses airs innocents. Puis il y avait cette passion dévorante qui résonna fortement dans son esprit, malgré le tabou du sujet.
Son sentiment de répulsion diminua même au fil de la lecture. Le dégoût qu’il éprouvait initialement pour Stalvan se retourna contre lui-même. Il vit les points communs évidents qu’ils partageaient et en eût terriblement honte. Les mots couchés sur le papier lui firent ressasser ses anciennes déceptions amoureuses. De la même manière, il avait maintes fois interprété de simples signes de gentillesse pour de véritables élans d’affection. De la même façon, il s’était senti trahi et horriblement désespéré. Il eût à nouveau cette impression récurrente d’être pathétique, et cela n’arrangea pas la faible estime qu’il avait de lui-même depuis ces évènements qui l’avaient tant chagriné.

La manifestation de ce chagrin, d’ailleurs, ne fût jamais ostensible. Et c’est peut-être l’étendue du problème. Fidèle à son caractère, il avait tout emmagasiné en son for intérieur. Il avait essayé d’oublier ce douloureux épisode, avait tenté de se convaincre de sa non-existence. Sans sa terrible prédisposition pour la lucidité et son manque cruel d’imagination, peut-être aurait-il trouvé un moyen plus efficace, bien que factice, d’échapper à ses tourments. En se mentant à lui-même. Mais rien ne lui ferait oublier. On ne guérit d’une souffrance qu’à condition de l’éprouver pleinement. Et il s’était tout bonnement refuser d’éprouver quoi que ce soit. Jamais, plus jamais. Au lieu de ça, il avait développé une haine sourde. Une colère froide qu’il n’arrivait pas à diriger contre quelqu’un d’autre. Du moins, pas encore. Car il apprendrait plus tard à haïr et blâmer le monde entier. Il se voyait comme le seul responsable, et se flagellait mentalement pour avoir été si faible et pitoyable. Ces pensées venaient rarement le perturber lorsqu’il était occupé à faire une activité quelconque. Détestant l’oisiveté, il avait au moins le luxe de penser à autre chose dans ces moments qui rythmaient son quotidien. Mais la nuit venue, ou lors de ses instants de répit, une douleur systématique au bas-ventre annonçait la résurgence de son malaise. De temps à autre, il subissait de véritables crises de panique, faîtes de sueur nocturnes et de poussées de fièvre subites. Incapable d’extérioriser positivement ses angoisses, ces dernières durent trouver un moyen d’être exorcisées. C’est ainsi qu’il avait assisté avec impuissance à la chute progressive de ses cheveux, focalisée sur le sommet de son crâne, laissant à la place une auguste tonsure. Ce furent les premiers présages de sa terrible calvitie précoce. Pour un individu ayant toujours eu une santé de fer, le désarroi avait été de mise. Il évitait toutefois de trop s’en soucier, n'ayant jamais été très attentif à son apparence. Alors il digéra sans trop de peine cette affliction et n’y attacha pas grande importance, même si elle deviendrait une énième barrière entre lui et les autres.

Daltry mit du temps avant d’interrompre ses pérégrinations mentales, pensant que le concerné lisait simplement avec la lenteur propre à son statut de guerrier.

« Incroyable, pas vrai ?
-Qu’est-il advenu de cette… pourriture de Stalvan ? Est-il passé à l’acte ? s'enquit Sherborne après s'être raclé la gorge.

Le greffier se rembrunit.

-On ne sait pas exactement… Certains racontent qu’il commit un massacre sanglant, en tuant la jeune fille, son prétendant, et tout le reste de sa famille. Il aurait ensuite dissimulé les cadavres et s’exila dans son Manoir, au Nord-Est d’ici. Puis le Bois fût recouvert par la pénombre, et il fût consommé par cette noirceur. Il paraît qu’il y vivrait encore, seul et rongé par la démence, mort-vivant. Quiconque approcherait se ferait la victime de son courroux vengeur.
-Et vous êtes sûr qu’il ne s’agit pas là d’une de ces histoires à dormir debout, inventée de toute pièce ?
-C’est ce que j’ai longtemps pensé. Du moins, jusqu’à l’arrivée de son frère. »

Elias hocha la tête sombrement. Il se demandait dans quel état il retrouverait son propre frère, Xander. Un léger frisson lui parcourut l’échine. Il finit par rendre les documents à l’archiviste et s’excusa pour la soirée. Il monta dans sa chambre et glissa dans les draps de sa couchette, sachant pertinemment qu’il ne fermerait pas l’œil de la nuit.

Note: j'ai pris la liberté d'évoquer la succession de quêtes "La légende de Stalvan". Les passages des confessions de Stalvan Mantrebrume ne sont pas écrits de ma plume, je ne fais que reprendre tels quels les écrits présentés dans la suite de quête IG.

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Re: Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Mer 07 Juin 2017, 14:56



Cap Strangleronce, Vallée de Strangleronce, Dixième mois de l’an 30.
Xander le Borgne massait sa barbe naissante en observant le spectacle macabre qui se profilait sous son seul œil encore valide. Le sol aux herbes folles était jonché par les cadavres de ceux qu’on leur avait demandé d’éliminer. Une bande de mercenaires, tout comme eux, qui avait dépassé les limites de l’hospitalité en ces terres assurément peu hospitalières. Tout portait à croire qu’ils avaient abusé de la confiance d’un ponte de la Baie-du-Butin, manqué à une dette, ou peut-être avaient-ils été les témoins de quelque complot secret… La raison exacte lui importait peu, tant qu’on lui remettait la prime en pièces sonnantes et trébuchantes. Perché sur sa monture, un bai pur-sang, le jeune homme au cache-oeil observait ses compagnons s’activer à leurs tâches respectives.
Anika la Rôdeuse était en train de retirer machinalement les flèches qu’elle avait fichées dans le corps de ses adversaires. Après les avoir essuyées négligemment contre les pans de vêtement des défunts, elle remit le tout dans son carquois. Leurs regards se croisèrent brièvement. Elle arborait son éternelle mine pincée, avec un soupçon d’arrogance. Il se dit avec malice que cela faisait une éternité –quelques semaines, en réalité- qu’ils n’avaient pas joyeusement culbuté ensemble. Cette pensée fît naître un sourire lubrique sur son visage sec et émacié. Il la prendrait au retour, lorsqu’ils reviendraient à la taverne. Elle résisterait un peu, comme d’habitude, seulement pour lui prouver à quel point elle était fière et rebelle. Mais il savait voir au-delà de cet air farouche, vulgaire artifice édifié dans le but de protéger son petit cœur d’artichaut. Comme toutes les femmes, elle finirait par se laisser posséder. Il lui offrirait de l’ardeur mais également de la tendresse. Il la ferait jouir à un tel point que c’en deviendrait une souffrance. Elle le supplierait d’arrêter. Son expression serait bien différente, alors. Elle ne serait plus que gémissements plaintifs et supplications désespérées. Il lui ferait… Des grognements bougons le tirèrent de sa contemplation érotique.
Pas bien loin, se tenait Bunryl Hâchecolline, un robuste nain banni des Forgeroc, clan mineur relié aux Barbe-de-Bronze. Il avait fini de séparer les doigts des mains et les bagues des doigts. Après tout, il n’y avait pas de petit profit.

« Y z’ont plus rien à donner ces gros salauds, b’wahah. Alors, quand est-ce qu’on s’barre ?! »

En général, cette occupation permettait au Nain d’évacuer sainement l’adrénaline après le combat. Ses coéquipiers lui faisaient confiance pour ne pas chaparder une partie du butin. Il valait mieux prendre ce risque-là que celui d’être réduit en bouilli malencontreusement par le nain enragé. Dans l’ombre, toujours un peu en retrait, un gobelin à la patte traînante complétait cette compagnie hétéroclite. Timour le Boîteux avait pour rôle de flinguer à tout-va avec ses pistoles, en plus d’être passé maître dans le maniement des explosifs. Son handicap, en revanche, lui empêchait d’avoir une forte mobilité. C’est pour cela qu’il restait à distance et assurait parfois des tirs de couverture.
La compagnie était en mal d’un chef officiel depuis la fin tragique de Grand-Croc, un humain maudit nommé Algernon, emporté le mois dernier par les suites d’une blessure mal traitée. Xander semblait être le leader officieux pour l’instant. Personne n’était encore venu contester cet état de fait mais il était conscient de la volatilité du caractère de ses compagnons. Il suffisait de la moindre erreur de jugement pour qu’on vienne lui faire des reproches.


Une fois les victimes dépecées de tous leurs effets, ils levèrent le camp et marchèrent à travers la jungle luxuriante dans laquelle ils s’étaient enfoncés pour remonter la piste de leurs cibles. D’innombrables racines, talus et plantes grimpantes, sans compter les arbres tombés de travers, étaient autant d’obstacles qui ralentissaient leur progression. Bunryl, en tête de file, redoublait d’effort pour leur tailler un chemin à grand coups de machette. Xander évita de justesse une liane ballante qui manqua de fouetter son front légèrement suintant. Il faisait toujours chaud en Strangleronce, mais les arbres au feuillage épais filtraient les rayons du soleil, rendant la chaleur acceptable.
Au bout d’un moment, ils retrouvèrent le sentier principal au niveau d’une grande arche incrustée d’inscriptions trolls. Non loin était planté dans la terre meuble un épieu portant la bannière de la Ligue des Explorateurs. Il marquait l’entrée de leur site de fouilles archéologiques dans la région. La petite compagnie, quelques semaines après avoir quitté Sombre-Comté, avait assuré, contre une rente intéressante évidemment, la protection du camp de la Ligue. Ce dernier était régulièrement menacé par une bande d’ogres maraudeurs. Une fois le danger écarté, la paie devint plus légère et, d’un commun accord, la troupe vogua vers des horizons plus profitables. Un endroit où les opportunités de faire fortune ne manquaient pas pour une bande dans leur genre. À condition de savoir nager en eaux troubles.

Baie-du-Butin, Vallée de Strangleronce, Dixième mois de l’an 30.
On entrait dans la Baie-du-butin comme l’on entrait dans la gueule béante d’un requin géant.
Une fois franchie l’excavation qui servait de tunnel, on découvrait une grande ville portuaire nichée dans les falaises alentours. Ces sommets à la pierre friable encerclaient un lagon bleu azur, ce qui donnait un véritable paysage de carte postale. La baie était également reconnue dans tout Azeroth comme un excellent lieu de pêche pour les amateurs d’anguilles pierre-écaille, lutjans de nagefeux, bouchenoires-huileux, et autres joyeusetés sous-marines. Bâtie sur pilotis dans une logique court-termiste seyant parfaitement à la race gobeline, la cité consistait en un enchevêtrement chaotique de cabanons, passerelles à la robustesse douteuse, et autres pontons exigus. Cette ville en pleine expansion était dirigée par le Baron Revilgaz, des Pirates Ecumeurs des Flots noirs, intimement liés au Cartel Gentrepression. C’était une période faste pour les mercenaires car Revilgaz embauchait à tour de bras pour contrer la menace mortelle des Boucaniers de la Voile Sanglante, un clan pirate ennemi.
Mais leur principal employeur du moment était MacKinley, un marin d’eau douce à l’allure un peu louche, qui portait avec superbe le sobriquet de « Loup des mers ». Le genre de moussaillon qui avait de la bouteille, au propre comme au figuré. Xander allait à sa rencontre, justement, pour récolter la récompense sur la tuerie qu’ils venaient de commettre. A quelques pas de sa destination, il soupira en entendant les jérémiades incessantes de Finn Bulboucan, un gobelin pirate des Ecumeurs atteint par une maladie étrange. Sa mine était d’ailleurs vert pâle depuis quelques jours, ce qui n’était pas de bonne augure. Mais Xander s’en fichait comme de la peste alors il poursuivit son chemin dans l’indifférence la plus totale.

« Je… suis… malade… très… m-m-malade… attrapé la fièvre de Strangleronce…
-C’est ce qui arrive lorsqu’on est avare avec les putains, elles te refilent une saloperie ! pouffa un ivrogne du coin, ce qui arracha un sourire sardonique à Xander. »

Le borgne au visage d’esthète finit par entrer dans une des nombreuses huttes qui longeaient le bord du ponton principal. À l’intérieur, MacKinley s’amusait à balancer des glaives sur une vaste toile peinte à l’huile. Cette variante du jeu de fléchettes était l’un de ses passe-temps favoris, alors Xander ne fût pas surpris outre-mesure. Il avait quasiment toujours accompagné Grand-Croc lors de ses rencontres avec le loup des mers, donc il savait à quoi s’attendre. Maintenant, au vu des changements récents, il le rencontrait seul à seul. Ce serait mentir s’il disait que cette perspective ne le faisait pas légèrement frissonner. Leur employeur avait beau payer rubis sur l’ongle jusqu’à présent, il était d’une nature imprévisible. Il se promit d’apporter Timour avec lui lors des prochaines entrevues.
MacKinley finit par lui accorder son attention, pestant lorsque son dernier « couteau » de lancer rebondit contre la cible et se planta dans le parquet. Le loup des mers lui décoche un signe de tête en reniflant bruyamment, comme s’il avait le nez embourbé. Il se dirigea vers la table et s’assit à l’envers sur une chaise, ses coudes posés sur le dossier. Xander accepta l’invitation et s’assit en face.

« J’espère que tu m’apportes des bonnes nouvelles, le Borgne.
-Tout a été fait comme tu l’as demandé. Leurs cadavres pourrissants devraient être retrouvés dans les jours qui viennent. »

Son interlocuteur massait son bouc noir, une autre main dans sa folle crinière brune en train de se gratter l’épiderme. Puis il rassembla ses mains en une salve d’applaudissements.

« Bravo, splendide ! fit-il avec une voix haut-perchée, s’érigeant brutalement de la chaise. Il pointait son index sur Xander. Je savais que j’pouvais compter sur toi, l’ami. Beau travail. »

Il sortit une bourse ventrue de sa poche et l’envoya en direction du jeune homme. Xander attrapa son dû au vol, et soupesa le tout brièvement. Un rictus cupide déformait ses traits aquilins.

« A tout hasard, vieux loup. N’y aurait-il pas une autre tâche à nous confier ? Du moment qu’on est encore bouillant, autant continuer sur la lancée.
-Ambitieux et travailleurs, c’est comme ça que j’aime mes collaborateurs. Il marqua un instant de silence, scrutant le Borgne de ses yeux aux pupilles dilatées. Il y avait en eux le tranchant hagard des regards insomniaques. Xander fit tout son possible pour ne pas paraître trop perturbé. Oui, j’ai quelque chose pour vous. »

En sortant de cet entretien pour le moins fructueux, le jeune mercenaire croisa la route de Rosa la Renfrognée, une rouquine au tempérament de feu, dont le visage arborait deux piercings. Elle portait un léger débardeur en lin, noué juste au-dessus du nombril, laissant entrevoir une poitrine généreuse. Il imaginait de magnifiques seins en poires, aux tétons qui pointaient vers le ciel. Oh, qu’il aimerait en capturer un entre ses lèvres gourmandes, et lui faire goulûment la tétée… Il lui décocha un regard plein de sous-entendu, auquel elle sembla réceptive. Tant de belles femmes à conquérir, et si peu de temps ! Pas besoin d’un œil avisé pour deviner que Xander était réputé, depuis son adolescence, pour son talent à courir la gueuse. Il pouvait d’ailleurs se targuer, malgré son jeune âge, d’avoir dépassé le socle symbolique des cent conquêtes. Au-delà, il avait arrêté de compter. Sa redoutable confiance en lui et son physique de beau baroudeur lui mâchaient généralement le travail. Mais il savait aussi faire preuve d’esprit lorsqu’il fallait convaincre les plus raffinées.
En cela, il se distinguait parfaitement de son frère Elias. L’un était extraverti, l’autre complètement renfermé sur lui-même. Et toute la différence se faisait là. Penser à son aîné le renfrogna un peu, d’ailleurs. Une part de lui regrettait d’être partie aussi abruptement, quelques années auparavant. Il s’était attendu à ce que son frère tente au moins de le retenir, voire peut-être même propose de l’accompagner. Mais ce dernier avait juste acquiescé passivement, sans réagir ostensiblement. Telle était sa nature. Ce contraste entre leurs caractères respectifs avait d’ailleurs souvent blessé Xander, plus qu’il ne voudrait l’admettre. Plongé dans sa réflexion, il avait déjà couvert tout le chemin qui le séparait de l’auberge, dont l’écriteau en forme de bière mousseuse annonçait l’entrée.


En pénétrant dans la Taverne du Loup de Mer, il fût d’abord accueilli par les effluves particuliers de l’endroit, mélange d’alcool et de sueur. Ne voyant pas ses amis au comptoir, il leva les yeux, déduisant qu’ils étaient peut-être dans leurs chambres respectives. Il entreprit donc de gravir les marches de l’escalier tortueux qui le mènerait en haut. A l’image de la cité côtière, la structure du bourlingue était stratifiée en plusieurs étages qui se chevauchaient en une architecture originale pour certains, incohérente pour d’autres.

La troupe se réunit dans la chambrée de Xander, légèrement plus spacieuse que les autres de par son besoin évident pour un lit double. Le chef autoproclamé jonglait avec la bourse remplie d’écus, histoire de capter l’intérêt de ses collègues.

«Si on se débrouille bien, on devrait avoir une prime encore plus intéressante pour le boulot qui va suivre. »

Il avait définitivement piqué l’attention des autres membres de la compagnie. Anika était appuyée contre un pan du mur. Malgré sa posture nonchalante, ses yeux brillaient de convoitise. Elle était du genre vénal, il fallait le dire. Bunryl attendait plus d’explications, les bras croisés. Il exultait un large sourire carnassier lorsqu’il sentait un filon juteux. Timour, lui, était en train de faire tournoyer une pistole autour de son index, mais écoutait d’une oreille.

« Encore une mission de recouvrement extrême, comme il aime les appeler ? s’enquit la Rôdeuse, curieuse.
-Un inconscient qu’a pas réglé ses dettes de jeu, pour sûr ! Bah, ils font notre pain quotidien ces idiots, brailla le Nain hilare.
-Ces andouilles n’apprennent donc jamais ! siffla le gobelin entre ses canines pointues.
-Vous avez tout faux, camarades. Ce coup-ci, il va falloir faire preuve d’un minimum de stratégie et de coordination. Laissez-moi vous expliquer… »

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Re: Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Mer 07 Juin 2017, 14:56

Cap Strangleronce, Vallée de Strangleronce, Onzième mois de l’an 30.
Du haut de son perchoir dans les arbres, la Rôdeuse avait une vision presque complète des Ruines de Zul’Mamwe, une ancienne cité Gurubashi au Sud-Ouest de Zul’Gurub. La tribu des Casse-Crânes, bien moins prospère que les Sombrelances ou les Zandalari, tentait vainement de défendre ces restes de civilisation troll. Ce dont ils manquaient en nombre et en armes, ils compensaient par leur férocité. Mais leurs dérives guerrières étaient régulièrement contenues par des groupes d’aventuriers ou de mercenaires chargés de calmer leurs ardeurs. Un groupe comme celui que surveillait Anika.
A proximité de l’arche indiquant l’entrée du sol sacré, avait été établi un modeste campement humain. La façon dont les tentes étaient dressées et le périmètre sécurisé indiquait sa nature provisoire. Anika observait les allées et venues à travers les branchages, et plus particulièrement les individus qui s’affairaient autour d’une sorte de diligence, à peine de la taille d’un gros coffre, tirée par un cheval. Les sources de MacKinley semblaient se confirmer : ces mercenaires dépêchés par la Ligue des Explorateurs semblaient avoir mis la main sur des artefacts précieux, ou quelques trésors de valeur. Un sourire cupide déforma son joli minois, mais elle ne laissa pas divaguer son attention. C’était une professionnelle, après tout. Elle continua donc de faire son travail d’observatrice embusquée. Tout portait à croire qu’ils allaient faire route jusqu’à Fort-Livingston, un camp de l’Alliance à proximité des chutes de la Fracture, pour y déposer la marchandise et attendre les griffons de la Ligue. Un râle lancinant, étouffée dans un gargouillis, alerta son ouï plus développée que la moyenne. Non loin de l’attroupement principal, elle entrevit deux guerriers repousser les attaques désespérées d’un troll casse-crâne, pour finalement finir embroché comme un morceau de viande. Elle crut même deviner la mine hilare des deux coupables, après que l’un d’eux ait craché sur le corps agonisant et secoué de spasmes. Ils perdraient bien vite leurs sourires arrogants, ces deux-là et tous les autres, cela elle en était certaine.
Un homme aux cheveux gris noués en queue de cheval éleva la voix et aboya des ordres à ses subalternes. Ils commencèrent tous à plier bagage et seraient sur le départ sous peu. Anika quitta son promontoire en se laissant tomber vers le sol, se réceptionnant dans une roulade agile.
Pour se rendre à leur destination, les mercenaires étaient forcés de passer par le tertre des ogres Mosh’Ogg. Ces derniers dormaient encore généralement d’un sommeil de plomb, véritables adeptes de la grasse matinée. Mais qu’arriverait-il si ce sommeil venait à être troublé ? C’est là que Timour intervenait.

Le gobelin boiteux avançait courbé, frôlant les épaisses parois de la caverne à mesure qu’il s’enfonçait dans cette dernière. Autour de lui, les ronflements sonores des gigantesques créatures endormies se répercutaient en échos, sorte de mélodie grave berçant les ogres du tertre. Sans être un lâche, Timour avait quand même une petite boule au ventre.
Son but était essentiellement de créer un boucan du diable, pas de faire s’effondrer la grotte. Il avait donc abandonné l’idée de faire sauter un bâton de dynamite sous la nef du souterrain. Il allait donc procéder autrement.
Quelques minutes plus tôt, il avait pu voir le convoi de mercenaires approcher, et selon ses propres calculs, il devrait passer devant la grotte dans une trentaine de secondes. Cela lui laissa le temps de se trouver un renfoncement discret derrière un pan de roche, et d’armer son fusil. Après un décompte silencieux et précis, il pressa la détente de son arme à répétition.


Couché à plat ventre depuis bientôt une heure, Xander était aux aguets. Depuis le retour d’Anika, ils attendaient tous impatiemment la venue de leur cible. L’attente fût longue, pénible, interminable. Il commençait à questionner la réussite du gobelin dans son entreprise. Et s’il s’était fait prendre ? Non, Timour l’avait rarement déçu de ce côté-là. L’efficacité, c’était dans ses gênes. Toutefois, il fallait admettre qu’il ne s’agissait pas d’une mission de routine. Ils étaient tous conscients du péril de la tâche, mais l’avidité du butin semblait les avoir ragaillardis. Ils avaient ainsi redoublé d’ingéniosité et de persistance lors des préparatifs, afin d’être le plus efficient possible. Rien ne pouvait être laissé au hasard s’ils voulaient réussir leur coup.
Le martèlement des sabots et le crissement des roues du chariot vinrent apaiser ses doutes. L’heure était venue. Xander tremblait sous l’excitation, mais il savait qu’au moment crucial, ses réflexes prendraient automatiquement le dessus.
Emergeant de la route sinueuse, la caravane, consistant en une escorte encore forte d’une demi-douzaine de mercenaires, défilait à présent devant son seul œil encore valide. Le rapide inventaire de leur équipement correspondait à ce qu’avait rapporté la rôdeuse : les soldats portaient tous une légère cotte de mailles, certains un heaume, quelques lances et boucliers, mais seulement une épée courte pour la plupart. Il écarta les quelques broussailles qui venaient gêner sa vision afin de dénombrer plus précisément leurs ennemis. L’attaque des ogres avait visiblement clairsemée leurs rangs. Excellente chose. Timour avait fait sa part du travail. Maintenant, c’était à eux de jouer. Il donna le signal, un sifflement aigue. Puis ils attaquèrent le convoi avec une audace extraordinaire.

Une flèche fendit l’air, pour commencer. Anika était passée à l’attaque, transperçant la boîte crânienne du conducteur de la carriole qui somnolait paisiblement sur sa selle. Les chevaux renâclèrent, les hommes se regardèrent avec effroi. Les plus aguerris se mirent en état d’alerte, les yeux furetant tout autour d’eux. Un cri guttural résonna lorsqu’un Nain fou, pendu à une liane et arrivant depuis les hauteurs, atterrit en plein milieu du convoi, sa longue hache ébréchée fauchant tout sur son passage. La charge folle-furieuse du Nain vint disloquer leur ligne de défense improvisée. Superbe dans son mépris de la mort, Bunryl le Sanguinaire se tailla un chemin à grandes frappes circulaires et parvint à faire tomber plusieurs cavaliers de leurs montures.
Xander sortit des fourrés à cet instant, sa pistole dégainée. Il fit feu sur le malandrin le plus proche, qui s’effondra à ses pieds. Le Borgne fit chanter la lame de sa rapière en la dégainant de sa main libre pour dévier, dans la foulée, l’attaque d’un deuxième adversaire. D’une torsion habile du poignet, il parvint à lui pourfendre l’estomac en fin de mouvement. Le pauvre homme tomba sur les rotules et tenta de contenir, de ses mains impuissantes, la bile qui ne tarderait pas à se déverser sur le sol terreux. Les hurlements féroces de Bunryl, ponctués ça et là par des invectives grossières et peu sophistiquées, se poursuivaient sans discontinuer alors qu’il se faisait encercler par quatre fantassins. Même lui et son ardeur folle durent céder du terrain pour contenir les assauts répétés.
Xander vint lui porter main forte en approchant furtivement. Prenant soin de recharger son arme à feu au préalable, il ne tarda pas à faire parler la poudre de son canon et explosa la cervelle d’un des assaillants. Les bouts de matière grise se répandirent sur l’un de ses comparses, qui prit un air révulsé, les yeux écarquillés. Bunryl profita du moment de flottement pour bondir et abattre sa hache proprement entre les deux yeux, lui fendant le caisson dans un bruit macabre. Les deux derniers crurent bon de se rendre, dans l’espoir d’éviter un sort aussi funeste. Ils abdiquèrent, leurs épées jetées à bas.
L’un des cavaliers, le meneur aux cheveux gris encore perché sur sa monture, éperonna cette dernière pour tenter une fuite dans le sous-bois. L’archère émérite qu’était Anika coupa court à ses intentions, atteignant le cheval au flanc qui vint s’écraser, avec son cavalier, contre un arbre dans un grand fracas. Les gémissements de douleur du pauvre homme, coincé sous sa monte, s’amplifièrent à mesure que Xander approchait, les armes au clair et prêt à en finir. Le visage du bougre était tordu par une douleur atroce, à tel point que le Borgne grimaça en devinant l’état de la colonne vertébrale, sans doute pliée en deux sous le choc. C’est qu’il devait souffrir comme un chien, le salaud. Xander fit appel à toute sa clémence pour lui accorder une mort rapide et se pencha pour lui trancher la gorge. Presque une dizaine d’hommes était mort par leur initiative, en l’espace de quelques minutes. Ce constat sinistre provoqua en lui une gêne temporaire qui ne tarderait pas à disparaître. Il n’était pas du genre à entretenir des regrets. Il revint sur ses pas et fut accueilli par le regard inquisiteur du Nain, qui veillait sur les deux survivants du guet-apens, des soldats relativement jeunes et inexpérimentés, forcés à quatre pattes dans la boue et crevant littéralement de peur. Une odeur nauséabonde indiquait même que l’un des deux s’était fait dessus. Leurs appels à la pitié et à la miséricorde, vulgaires balbutiements, n’atteignirent pas la conscience du bretteur au cache-oeil. Il hocha gravement la tête à l’attention de Bunryl, lui donnant l’autorisation de terminer le travail. Ce dernier l’exécuta sommairement, sans faire de fioritures, nourrissant une fois de plus sa soif de sang.

« Bon, maintenant, c’est l’heure de les détrousser ! » lança joyeusement le nabot à la cantonade.





Quelque part sur la Côte Sauvage du Récif Infâme, au beau milieu de ruines qui firent autrefois le village Troll de Bal’Lal, la compagnie avait atteint le point de rendez-vous sans rencontrer la moindre perturbation en chemin. Le plan s’était déroulé comme prévu, et Xander en éprouvait une satisfaction certaine. Pourtant, il restait encore à recevoir leur récompense. Il s’était tellement focalisé sur la réussite de l’opération en elle-même, que cette ultime étape lui avait parue être une simple formalité. Alors que lui et ses compagnons attendaient dans un silence de plomb, il vint à regretter de ne pas s’être penché plus tôt sur la question. Maintenant, il était trop tard. Le soleil frappait fort, alors ils s’étaient tous mis à l’ombre d’une colline surplombant la plage. La marée venait lécher les monticules rocheux érigés depuis le sol, abandonnant parfois au passage sur la rive des objets incongrus. L’eau venait également percuter le tronc des palmiers les plus proches, disséminés tout le long de la côte. Bunryl, assis sur une colonne presque entièrement ensevelie dans le sable, fût le premier à rompre le silence et mettre le doigt sur l’inquiétude que tous partageaient.

« Devrait pas d’jà être là, MacKinley ? Il va s’amener seul, vous pensez, ou avec toute une escorte d’peignes-culs à ses bottes ?
-Il y aura forcément des gars à lui pour sécuriser le charriot sur le retour. Logiquement, expliqua Xander en conformant la deuxième hypothèse. Ses compagnons se tendirent un peu plus.
-On ne devrait pas au moins prendre certaines précautions, au cas où il nous la fait à l’envers ? s’enquit Anika, légèrement inquiète.
Le chef autoproclamé du groupe allait répondre lorsqu’un nuage de poussière s’éleva depuis le chemin de forêt qui menait à cette partie de la côte, le même qu’ils avaient emprunté pour débarquer sur la plage. Il était trop tard pour tergiverser. Si les choses tournaient au vinaigre, il faudrait s’adapter.

Douze hommes, moitié fantassins et moitié cavaliers, investirent rapidement les ruines, et encerclèrent le groupe pris au dépourvu. MacKinley sauta lestement à bas de sa monture. Il était seulement armé, en apparence du moins, d’un odieux sourire carnassier. Pas même une armure. Il revêtait une simple chemise de bretteur blanche, largement ouverte sur son col, ainsi qu’une paire de chausses délavées. Il fit un pas vers le quatuor d’aventuriers. Les doigts de Xander se raidirent instinctivement sur la poignée de sa rapière, mais il tenta de garder un air impavide. Ses compères derrière lui, il le devina, étaient raidis et sur le qui-vive. Même Bunryl respirait lourdement avec une certaine nervosité.
Le loup des mers s’arrêta à quelques pieds du Borgne et campa un moment sur place, silencieux, les pouces coincés derrière la boucle de son ceinturon. Pendant ce temps-là, et à s’y méprendre, les cavaliers semblèrent refermer insidieusement le cercle autour d’eux. La tension était palpable, les armes prêtes à sortir de leurs fourreaux. Xander décida de tenter une approche diplomatique et raisonnable, brisant le mutisme ambiant pour obtenir des éclaircissements sur la situation.

« On ne vous attendait pas si nombreux. Nous avons mis la main sur le charriot que tu voulais, il est à vous. Une fois notre récompense dispensée, cela va de soi.
-Mmh… Vous avez l’air d’avoir réussi. Mais il va falloir que je vérifie le contenu du coffre.
-Et moi, j’aimerais voir à quoi ressemble la récompense que tu nous réserves pour ce dur labeur, rétorqua Xander sur un ton léger censé détendre un peu l’atmosphère. »

L’effet ne fut pas vraiment celui escompté. Le marin d’eau douce le toisa longuement, sans le moindre sourire. Il finit par sortir une grosse bourse ventrue d’une des escarcelles à sa ceinture. Après l’avoir un peu soupesée, il l’envoya en l’air au-dessus de lui. Xander suivit au ralenti, au comble de la tension, la trajectoire de la bourse s’élever puis retomber dans la paume ouverte de McKinley. L’œil unique du borgne s’était réduit à une fente tellement il était plissé. Il s’était attendu à ce que cette démonstration soit une sorte de signal pour les attaquer. Mais rien ne s’était passé. Le sifflement du vent couvrait le silence pesant qui témoignait de la frustrante inertie générale.

« Alors, heureux ? s’enquit McKinley avec emphase.
-J’imagine que tu veux jeter un œil au coffre avant de nous donner les pièces. C’est légitime.
-Tout juste. Il se tourna vers un grand colosse au crâne rasé, le visage balafré et l’air abruti. Bron, va.

La grosse brute opina abruptement du chef et se dirigea vers le coffre armé d’un pied de biche. Xander et ses comparses s’écartèrent pour le laisser passer. Le type ne mit pas longtemps à faire sauter la serrure du coffre dans un claquement métallique. McKinley approcha, les mains croisées dans le dos, pour vérifier le contenu. Il sembla satisfait et fit signe à trois de ses hommes de préparer le départ de la carriole.
Xander s’était avancé en protestation mais fut stoppé nette par la hampe d’une lance logée à quelques centimètres de sa glotte. McKinley émit un bruit de succion désapprobateur en agitant son index.

« Pas bouger, les amis. Evitons un bain de sang inutile, hum ? Mes hommes vont charger la carriole, et nous serons sur notre chemin. Vous vivrez pour vous battre un autre jour, et moi, j’aurais fait une excellente acquisition. C’est du bénéfice mutuel, gagnant-gagnant, non ? »

Xander déglutit difficilement avec une lame aussi proche de sa gorge. Ses compagnons n’en menaient pas large non plus. La supériorité numérique à laquelle ils étaient face était trop importante pour tenter quoi que ce soit. Il jeta un regard abasourdi sur McKinley pour essayer de comprendre ses motivations. Cela ne faisait aucun sens. Il n’avait aucune raison de laisser en vie une bande de mercenaires après les avoir doublé sur une affaire, si ce n’est risquer une vengeance de leur part. Payer leur récompense aurait été tout à fait approprié, cette dernière semblant bien maigre comparé au butin qu’ils lui avaient apporté. Non, il devait y avoir autre chose. Xander ferma son œil de moitié et fit fonctionner ses méninges à toute allure, à la recherche d’une explication logique. Il pensa à cette bande qu’ils avaient éliminée quelques jours plus tôt. Des mercenaires qui avaient dépassé les limites de l’hospitalité en ces terres inhospitalières. Il retint un juron. Ils avaient à leur tour franchi ce point de non-retour visiblement, et quelque entité dans la Baie avait dû lancer un contrat sur leur tête. McKinley, pragmatique et sans scrupules, avait donc décidé de faire d’une pierre deux coups. Tout semblait clair à présent. Il n’avait aucune intention de les laisser en vie.

Le charriot fut tracté par un cavalier et tiré jusqu’au sentier. McKinley se retira dans une courbette, et emporta trois hommes avec lui pour protéger le butin. Ceux qui restèrent avaient sans doute la consigne de le rejoindre après s’être occupé des quatre mercenaires lésés.

Le cercle des assaillants se refermait sur le quatuor, comme la gueule d’un loup broyant sa proie avec lenteur et dégustation. S’ils ne réagissaient pas vite, la petite compagnie n’aurait pas la moindre chance d’en sortir vivant.
Un hurlement de bête sauvage, quelque part dans la jungle, fut une opportunité que saisit Xander pour se déporter lestement sur le côté et se mettre hors de portée de l’adversaire qui le tenait en respect. Ses collègues y virent le signal tant attendu et se mirent en position de bataille. Bunryl avait décroché sa lourde hache et cibla un groupe de soldats sur lesquels il allait faire pleuvoir sa folie guerrière. Anika avait déjà pu décocher une flèche, et Timour dégainé ses pistoles, prêtes à mitrailler.

Xander dégaina vivement sa propre arme à feu et toucha un fantassin à l’épaule, ce qui mit ce dernier hors d’état de nuire pour un temps. Après avoir rechargé dans la foulée, il visa un cavalier qui lui fonçait dessus, une lance dangereusement pointée dans sa direction. Au moment où il appuya sur la détente, son pistolet s’enrailla. Il eût tout juste le temps de pester intérieurement et de rouler sur le côté, évitant de justesse la hampe qui filait droit sur lui. En se relevant, il put constater à quelques pas de là que les armes de Timour étaient loin de s’enrailler, pétardant à tout va. Son tir de suppression avait tué un soldat et blessé deux cavaliers. Un rictus jubilatoire déformait sa vilaine face verte aux grandes oreilles. Cela redonna du courage à Xander qui se releva d’un bond et tira la lame de son fourreau.
Bunryl tenait en respect deux cavaliers, les moulinets sauvages de sa hache faisant reculer les chevaux apeurés. Anika, en revanche, était en bien fâcheuse posture. Elle avait pu éliminer un soldat d’un carreau, mais l’usage de son arc était désormais futile alors que trois autres fantassins la cernaient. Munie seulement d’une dague, sa maigre défense était vouée à l’échec. Xander allait lui porter secours lorsque la grosse brute dénommée Bron lui barra le chemin. Dans un grondement, il fit tournoyer et siffler sa longue épée bâtarde. Le Borgne n’eût d’autre choix que d’esquiver la plupart du temps, utilisant la parade seulement lorsqu’il n’avait aucun autre choix, au risque de se faire retourner le poignet.
Une taille puissante lui fit sauter sa rapière des mains et l’envoya se planter dans le sable, où elle oscilla d’avant en arrière. Alors que le monstrueux bâtard élevait une nouvelle fois sa lourde épée, telle une gigantesque massue, une balle fumante lui troua la main et le fit lâcher prise, l’arme tombant lourdement au sol. Xander se promit de remercier Timour plus tard pour ce geste salvateur.
Il courut vers sa rapière mais trébucha sur une motte de terre et s’étala de tout son long. Il eût juste le temps de se mettre sur le dos et de voir l’énorme colosse lui fondre dessus.
Les mains épaisses de cet hercule se refermèrent sur le cou nerveux de Xander. Son emprise, malgré la blessure par balle, était assez forte pour étouffer un bœuf. Très vite, et alors que ses yeux sortaient de leurs orbites, le souffle vital du Borgne s’amenuisait. Dans un instinct de survie, il parvint à atteindre le poignard effilé fourré à sa hanche. D’un mouvement presque saccadé, il planta la lame en travers de la gorge de son assaillant. Ce dernier étouffa un gargouillis, un éclair de surprise passant dans son regard vitreux. La brute se redressa vivement, agrippant sa gorge béante. Des grumeaux épais et carmins se déversèrent de sa bouche sanguinolente. Il fit un pas en chancelant et s’effondra sur le sol. Xander reprit son souffle avec grande difficulté, et fit l’analyse de la bataille qui faisait rage autour de lui. Anika avait eu raison de deux fantassins. Un empennage jaillissait du torse d’un des cadavres, preuve que la Rôdeuse avait utilisé une flèche comme arme de mêlée. Mais elle semblait grièvement blessée au bras gauche, qui pendait mollement le long de son corps. Elle était harcelée par les attaques fulgurantes de son dernier adversaire qui sentait le vent tourner en sa faveur. Elle se débattait comme elle pouvait, tortillant et se contorsionnant pour éviter d’être achevée, mais son temps était compté. Bunryl était empêtré dans le cadavre de trois de ses victimes mais, toujours acculé, il ne subirait pas bien longtemps les bottes qui pleuvaient dans sa direction. Sa clameur guerrière avait été remplacée par des grognements douloureux à chaque fois qu’un coup était encaissé. Contre toute attente, le Nain faiblissait. Xander poussa un hoquet sinistre lorsqu’il vit Timour gisant à même le sol, la main refermée sur une plaie ouverte à son flanc. Du sang jaillissait encore à gros bouillons entre ses doigts inertes. Le vert de sa peau avait presque tourné au gris pâle. Il avait sans doute été transpercé par une lance lorsqu’il était intervenu pour désarmer Bron le Colosse, ce qui tira à Xander une grimace contrite.


La situation semblait désespérée.
Timour était tombé, Anika grièvement blessé, Bunryl cerné, et leurs assaillants avaient toujours la force du nombre et la niaque de leur côté. Du coin de l’œil, il vit deux cavaliers détachés du reste éperonner leurs montures et foncer dans sa direction. Il rampa rapidement vers sa rapière et la déterra du sable avant de s’ériger péniblement sur ses deux pieds. La force lui manquait pour une esquive efficace, et il doutait vraiment pouvoir faire appel à une défense convenable dans son état. Les deux chevaliers montés allaient le prendre en tenaille. Xander serra le manche de son arme et déglutit une dernière fois, prêt à accepter la mort qui allait le faucher d’une seconde à l’autre. Il vit les hampes des lances converger toujours un peu plus vers lui, leurs symétries devenant une, comme une inéluctabilité mathématique. Plus que quelques mètres.
Et tout serait fini.

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Re: Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Mer 07 Juin 2017, 14:57


À deux doigts de rencontrer sa fin, Xander sentit soudainement l’air palpiter autour de lui.
Un mur de flammes, sorti de nulle part, fila droit sur les deux cavaliers qui lui fonçaient dessus. Ils furent avalés dans la fournaise sans même avoir eu le temps de hoqueter, leurs corps carbonisés sur place, les cendres émiettées au gré du vent marin.
Les grands panaches orangés se reflétèrent un instant dans les yeux écarquillés de Xander, ronds comme des soucoupes, avant de s’évaporer comme par… magie.
La surprise se peignit sur le visage de tous les combattants, sans exception. L’étonnement fut à son comble lorsque, au sortir des fourrés luxuriants de la jungle, une silhouette frêle et gracile, emmitouflée dans une cape de voyage aux tons violacés, fit son apparition. Des boucles noires étincelantes débordaient du capuchon en toile qui dissimulait son faciès. On pouvait seulement deviner les commissures de ses lèvres, tordues en un rictus malveillant. Les doigts fins de la magicienne gesticulèrent soudain à une allure folle. Elle incantait à voix basse les paroles de son prochain sort. Aussitôt, un des assaillants d’Anika fût pris de spasmes violents puis implosa littéralement. Tout ce qu’il restait de lui fut un pauvre tas de chair sanguinolente. La Rôdeuse fut aspergée de gerbes rouges, son expression oscillant entre la reconnaissance et le dégoût.
Bunryl avait profité du moment de flottement pour broyer la rotule d’un ennemi avec la garde de sa hache. Il utilisa ensuite la lame ébréchée pour lui faucher l’autre jambe. Le pauvre homme étouffa un cri horrifié, avisant sa guibolle à moitié sectionnée. Ses glapissements furent rapidement couverts par les cliquetis et raclements d’acier du Nain et de ses deux derniers antagonistes.
Xander, qui avait repris du poil de la bête en voyant la situation tourner à leur avantage, approcha justement l’un d’eux, sa rapière en main. Ce dernier le vit venir, pivota et tenta de le couper en deux d’une attaque circulaire. Le Borgne ploya souplement les genoux et évita la lame de justesse, avant de se relever et cueillir le malandrin d’un coup de genou dans les côtes. Il entreprit enfin de l’assommer avec la garde de sa rapière. Pendant ce temps-là, Bunryl lacérait joyeusement le flanc de l’autre gredin. Un grand sourire hilare sur son visage rougeaud et boursoufflé, Hachecolline s’acharnait inutilement sur le corps inerte, vulgaire poupée de chiffon, dont les yeux vitreux confirmaient la première impression de Xander ; il était bel et bien mort.
Tout redevint calme très rapidement, si ce n’est le bruissement de leurs respirations haletantes. Le Borgne cracha un glaviot épais sur le sable, la mine grimaçante. Il avait encore un goût métallique dans la bouche, un goût salé, un goût de sang. Anika poussa un gémissement, taraudée par la douleur émanant de ses blessures encore toutes fraîches. Après avoir lancé un regard compatissant au corps de Timour, compagnon d’armes tombé au combat, le trio ne tarda pas à s’intéresser à la pièce maîtresse de leur victoire inattendue.
La magicienne approcha en faisant légèrement onduler son bassin, le pas léger. D’un geste délicat, elle ôta son châle, laissant retomber en cascade une grande crinière de jais. Xander fût le premier frappé par son éblouissante beauté. Le souffle coupé, il dévisageait son minois impeccable dépourvu de la moindre impureté. Un sourire mutin, bien que malsain, égayait le visage froid à la peau neigeuse, souligné par quelques traits un tantinet juvéniles. Elle était pourtant d'un éclat sans âge, et ses yeux violets luisaient d’une lueur enchanteresse. Lorsqu’ils se posèrent sur lui, il en eût des frissons. Au prix d’un effort surhumain, et lorsqu’elle battit enfin des cils, il put se détourner du regard pénétrant et admirer le reste de cette belle plante vénéneuse. Elle portait un pourpoint bleu nuit aux manches bouffantes, et ses jambes sveltes étaient gainées de bas noirs. Un ruban de la même couleur ornait son cou tendre, duquel pendait un médaillon en onyx.
Elle vint se planter devant le trio. Sa posture était droite, le port altier et ses mains sur les hanches. Xander et Anika restaient sans voix. Bunryl grommelait des imprécations en langue naine, sans toutefois trop hausser le ton.

« Je m’attendais au moins à des remerciements, fit la magicienne d’une voix mielleuse et faussement ingénue.
-Euh… fit Xander avec une éloquence rare.
-Euh… compléta Anika, pas mieux avancée.
-…Z’êtes qui vous, au juste ? s’enquit le Nain avec une prudence qu’on le lui imputait que rarement.
-Bien des noms me vont à ravir, vous savez, roucoula la magicienne. Cassandre est mon favori. Mais pour vous, Maître Nain, ça sera seulement Cassy, souffla-t-elle sur un ton badin, dardant sur le petit être courtaud un regard empreint d’une pointe de concupiscence. »

Contre toute attente, le visage rougeaud de Bunryl s’empourpra davantage. Il était devenu aussi écarlate que la croisade. Il bafouilla quelques mots inaudibles avant de se contraindre à un silence gêné. Xander reprit la parole ; il avait sans doute surmonté l’état initial de béatitude que lui avait imposé l’enchanteresse.

« Qu’est-ce que vous faîtes ici, magicienne ? Et pourquoi nous être venue en aide ? »

La belle et venimeuse Cassandre s’étira dans un soupir théâtral, avant de toiser l’œil unique de Xander en papillotant ses yeux surlignés de longs cils noirs. Elle arborait une petite moue boudeuse, aussi factice que ses soupirs emphatiques.

« La raison de ma présence en ces terres affreusement peu civilisées me regarde. Pourquoi ai-je remué le petit doigt pour vous sortir du pétrin ? Parce que je le pouvais, premièrement. Secondement, parce que vous allez m’aider en retour. »

Elle avait parlé sur un ton qui ne souffrirait aucune protestation. Étrangement, d’aucuns ne vinrent lui en opposer.

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Re: Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Jeu 08 Juin 2017, 14:33





Un rideau de la tente était partiellement tiré, laissant s’immiscer dans leur couche la lueur blafarde de la peine lune. Elle venait éclairer d’une douce lumière bleutée leurs anatomies respectives, éblouissant leurs ébats charnels. Les courbes des deux corps s’étaient épousées à la perfection, une nuit durant et pour peu de répit, sous couvert de la passion torride qui les animait, surtout lui, dans une avalanche de caresses, de baisers, et bien plus encore. Leurs gémissements s’étaient conjugués un nombre incalculable de fois, quasiment synchrones lorsqu’ils jouissaient de concert. Il n’avait jamais expérimenté une telle extase, à tel point qu’il se demandait si la magicienne n’usait des arcanes pour décupler leur plaisir. Mais ces fugaces éclairs de lucidité se virent engloutis dans le tourbillon vorace du désir qui le tenaillait, en permanence, sous le joug de cette créature enchanteresse. Cassandre passa sur la mâchoire du Borgne ses ongles soulignés de noir, le happant vaguement d’un regard toutefois pénétrant. Son amant la caressa en retour, avidement. La sorcière ronronna de plaisir puis se hissa de nouveau sur lui, à califourchon. Il s’était à peine de remis de leurs derniers ébats qu’elle en redemandait encore. Il n’avait d’autre choix que de se plier à sa volonté.
Tombé en esclavage des charmes impitoyables de la magicienne, il répondait au moindre de ses caprices, satisfaisait la plus déraisonnable de ses lubies. Il lui semblait avoir goûté à la moindre des parcelles de son corps, et pourtant il n’était point repus. Son sourire espiègle et son minois tentateur lui promettaient toujours plus. Et il y croyait. Dur comme fer.


Le lendemain, aux aurores, la troupe nouvellement formée avait repris la route. La mystérieuse Cassandre, qui montait un vieil hongre gris, en avait pris la tête. Le quatuor suivait un chemin tortueux de terre, bordé par les ronces et des plantes exotiques aux tons violacés, qui menait à un ponton au bois usé, fade, et branlant à vue d’oeil. A partir de là, ils quittèrent définitivement la vallée luxuriante pour s’enfoncer progressivement dans l’obscurité permanente du Bois de la Pénombre, remontant le sentier compris entre le tertre des Ogres Vul’Gol et la Ferme décrépie des Yorgen. Selon les indices sporadiques laissés entendre par la magicienne, ils devaient tout d’abord atteindre le Défilé de Deuillevent après avoir fait une brève halte à Sombre-Comté pour complémenter leurs vivres. Afin de ne pas perdre sa garde rapprochée en cours de route, et les conserver un tant soit peu motivés à la suivre, la magicienne leur avait promis une lourde récompense, monts et merveilles pour être honnête, s’ils l’aidaient dans sa quête. Elle eut même le geste judicieux de leur offrir une bourse remplie de wrynns d’or en avance du paiement final. Cela avait suffi pour les convaincre, fallait-il croire.
Xander enfonça ses talons dans les flancs de sa monture pour arriver à la hauteur de Cassandre. Les deux entretenaient une conversation badine à en croire leurs sourires cajoleurs. Surtout celui du Borgne, qui oscillait dangereusement vers la béatitude.
Il a l’air d’un gros benêt, maintenant, siffla Anika entre ses dents. Autant dire qu’elle voyait très mal ce rapprochement. Bien entendu, elle niait toute jalousie, même si au fond elle en était verte… Mais elle se persuadait d’être essentiellement inquiétée par la soudaine docilité de ce jeune homme pourtant si rebelle d’accoutumée. Ses doutes avaient bien été partagés avec Bunryl, mais le Nain cupide semblait avoir été conquis par les pièces sonnantes et trébuchantes.
Ah, les hommes… Pas un pour rattraper l’autre !


***


Elias dormait d’un sommeil de plomb. La journée de la veille, essentiellement remplie par la longue et laborieuse traque d’une meute de loups particulièrement audacieuse, lui avait été bénéfique dans le sens où la fatigue avait triomphé des pérégrinations mentales et existentielles qui venaient généralement le hanter une fois la nuit venue. Bien sûr, il faisait toujours nuit en cette région, diront les mauvaises langues. Mais les plus avisés auront compris.

Des cognements sourds à la porte de sa chambre vinrent le tirer de sa torpeur, l’arrachant aux bras de la déesse du repos. Il poussa un grognement agacé, réticent à quitter le confort de ses draps. Mais les cognements s’intensifièrent. Pestant intérieurement, le guerrier quitta son plumard et enfila un pantalon en vitesse. Derrière la porte entrebâillée se trouvait le tavernier Smitts. Il avait un petit sourire idiot, dévoilant par la même occasion une rangée de chicots jaunies et accidentées.

« Ho Sherborne ! Vous v’là enfin, j’ai une bonne nouvelle à vous annoncer !
-Hmpf… Dîtes toujours, exprima Elias dans un bâillement féroce, encore dans le cirage.
-Votre frère, Xander. Il est de retour. »


Elias s’était initialement pris de hâte en apprenant la nouvelle et avait dévalé quatre par quatre les escaliers de l’auberge. Puis, juste avant de sortir de l’établissement, il s’était ravisé et avait opté pour une arrivée plus sobre. Il apparut donc calmement sur le perron du Corbeau Ecarlate.

Xander ne parût pas le reconnaître dans un premier temps, et resta un moment interdit, découvrant la calvitie précoce de son aîné. Au moins eu-t-il la décence de ne pas lui faire remarquer.
Ils se dévisagèrent longuement, complètement mutiques. Puis Xander s’avança et ils s’enlacèrent en une accolade contenue, presque protocolaire à certains égards. L’aîné murmura quelques paroles sobres qui lui parurent d’usage.

« Content de te voir, Xand. »

Un sourire en coin vint parer le visage du benjamin, qui répondit, un ton plus haut, retrouvant sa loquacité habituelle. Elias reconnut également son éternel sourire gouailleur.

« Pour une surprise, c’en est une belle ! Mes amis, laissez-moi vous présenter Elias Sherborne, mon frère. »

Sans être surpris par la compagnie de son sibyllin, Elias prit toutefois le temps de les détailler un à un, légèrement circonspect. La Rôdeuse et sa mine revêche, le front plissé, farouche. Le Nain et son air bourru mais rigolard. Et puis surtout, cette femme élégante et raffinée, dotée d’un charme insondable, ce qui ne fit qu’accroître la méfiance du jeune chauve. Il s’était déjà fait avoir par le passé, et on ne l’y reprendrait plus. Ainsi, il resta parfaitement insensible à ses battements de cils et à sa voix onctueuse, ce qui, plutôt que de renfrogner l’intéressée, sembla décupler son intérêt.

« Les présentations sont faîtes, ma foi. Que diriez-vous d’une bonne pinte ? D’ailleurs, Elias, ne me dis pas que tu continues à boire ce satané jus de melon ?! »


Autour d’un verre et assis à une table, les deux frères s’entretenaient pendant que le reste de la troupe écumait le comptoir. Entre les silences immobiles mais familiers, quelques bribes de paroles étaient échangées, avec une certaine retenue, malaise d’une relation dysfonctionnelle.

« Originaux, tes compagnons… lança Elias, soudainement, avant de venir désaltérer sa gorge sèche en sirotant son jus.
-Ah ça… On peut le dire, oui.
-Hum.
-…
-Et… où est-ce que vous comptez aller, comme ça ?
-On projette de se rendre au Marais des Chagrins, en passant par le Défilé, expliqua le cadet, ce qui fit naître une moue sur le visage de son frère. Mais avant de parler de ça… Qu’est-ce que toi, tu fous ici ? Par les morts ! je ne savais pas que tu avais quitté la Marche.
-En même temps, fit Elias en se rembrunissant un tantinet, voilà des années que tu ne donnais plus de nouvelles. Je vois mal comment j’aurais pu te le faire savoir. Et puis de toute façon, c’est assez récent.
-Je vois. Curieusement, du moins pour un observateur externe, il ne lui demanda pas les raisons qui l’avaient poussé à quitter son pays natal, bien que la question puisse paraître évidente. Non, ils étaient trop pudiques entre eux pour poser des interrogations si privées. L’un comme l’autre ne supporterait pas le ton intimiste que prendrait une telle discussion.
-Qu’est-ce que tu fiches ici, au juste ? finit-il tout de même par demander.
-J’aide à défendre le bourg contre les nuisibles qui la menacent. Je traque les loups blancs, la plupart du temps. Parfois, il m’arrive d’assister les Veilleurs dans certaines opérations, mais c’est occasionnel. Il se garda bien de préciser qu’il était à la recherche de son frère cadet. Xander acquiesca distraitement, sans répondre directement. Alors Elias poursuivit avec une question de son cru. Le Marais des Chagrins, hein ?
-Ouais, c’est là où on va, confirma Xander en restant assez cryptique. Il toisa son aîné en silence. Des bras en plus, ça serait pas de trop. Tu veux nous accompagner ?

Elias vint se gratter le nez, reniflant une inspiration songeuse tout en considérant la perspective. Il allait accepter, forcément. Rien ne le retenait ici, la seule idée fixe qui le motivait depuis son départ avait été de retrouver son frère. En toute logique, maintenant que ce fut le cas, il allait le suivre. Il émit toutefois une inquiétude bien précise.

-La femme… commença-t-il simplement, ne trouvant pas les mots pour décrire la sorcière et ce qu’elle dégageait.
-Cassandre ? Xander retrouva le sourire facétieux qu’il arborait souvent en public. Elle est magnifique, pas vrai ? lui glissa-t-il dans un gloussement qui fit naître un pli sévère sur le front de son interlocuteur.
-… Je ne voudrais pas juger à vue d’œil, Xand… Mais de là où je suis, elle me parait louche. Dangereuse, même.
-C’est une magicienne, après tout. Elles ont toutes ce charme imbibé de mystère.
-Hmpf… Une jeteuse de sort ? J’aurais dû m’en douter.
-En tout cas, elle cherche un endroit bien particulier là où on va. Nous avons été rétribués en avance d’une petite somme, et le double nous attend une fois la mission achevée. Sans compter les babioles qu’on trouvera en chemin. Rien qu’une banale escorte, enfin de compte, et en bonne compagnie. Que demande le peuple ?

Le jeune guerrier au front dégarni concéda un vague hochement de tête, sans pour autant se départir de son expression courroucée. Il croisa brièvement le regard de la magicienne, perchée sur un tabouret au comptoir. Ses yeux mauves lui lancèrent les éclairs d’une bienveillance feinte saupoudrée d’une touche de lubricité. Du moins, c’est ce qu’il lui semblait. Il détourna le regard et déglutit. Cette diablesse ne présageait rien de bon.


***


Les montures avançaient prudemment dans le canyon désolé, leurs muscles tendus par une crainte surnaturelle qui les faisait renâcler par moment. Les sabots, en foulant le revêtement grisâtre et cendreux du sol, produisaient de grandes pellicules de poussière qui semblaient léviter dans l’air, trop lourdes pour s’évaporer rapidement. Comme si le temps les figeait.
Dans ce canyon désolé situé entre le Bois de la Pénombre et le Marais des Chagrins, il n’y avait ni village ni campement. C’était un endroit glauque et malsain, qui vous fichait le cafard ou vous plongeait dans la démence. Lorsque l’horizon n’était pas masqué par les imposantes structures de pierre, dont les pics étaient aussi tranchants que des lames de rasoir, on pouvait voir érigée la mystérieuse Tour de Karazhan, de laquelle semblait émaner ce mal ambiant, aussi explicite que palpable. Quelques arbres morts, les troncs tordus en des grimaces torturées et larmoyantes, venaient agrémenter le paysage morne, inquiétant. Pour ne rien arranger, des fantômes translucides apparaissaient en nombre lorsque les vrilles d’une brume épaisse s’élevaient. Des âmes perdues, errant sans but, effleurant dans des bourrasques glaciales, à vous refroidir l’échine, les rares vivants qui osaient s’aventurer en ces terres déchues.

Ils avaient mis une demi-journée pour atteindre la Croisée de l’Homme Mort sans véritable encombre. La moitié du chemin. Mais comme pour miner complètement leurs maigres instincts optimistes, des pancartes étaient solidement fichées dans le sol, leurs messages clairs et sans détours. Elles indiquaient « Vous qui entrez, abandonnez toute espérance » ou encore « Retournez sur vos pas ». Les esprits raisonnables, bien qu’assez fous pour avoir avancé jusqu’ici, auraient tôt fait de cabrer leurs montures et faire demi-tour. Mais chacun d’entre eux savait pertinemment que cette option n’était pas envisageable. Ils se contenteraient donc d’abandonner toute espérance, priant secrètement pour leur salut.
Cassandre fit chanter son ricanement sibyllin dans une tentative pour apaiser les craintes de son escorte. Malgré le timbre haut perché et l’élan relativement spontané, une oreille musicale et attentive aurait pu déceler une pointe de discordance. Ils n’étaient pas au bout de leur peine, et la magicienne le savait parfaitement.

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Re: Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Ven 16 Juin 2017, 00:21

MAJ: Nouvelle image d'introduction en haut de page, visible en qualité MAX dans le spoiler ci-dessous.
Credits: Belvane http://belvane.deviantart.com/

IMAGE:

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Re: Les affres de la bile noire

Message  Sherborne le Dim 16 Juil 2017, 19:53


Une petite bâtisse délabrée, dont les murs poussiéreux commençaient à être recouverts par le lierre, leur servit de gîte pour la nuit. Leurs montures étaient aussi épuisées qu’eux-mêmes. Personne au monde n’avait envie de s’éterniser dans cette région damnée, et pourtant ils devaient se rendre à l’évidence. Franchir le Défilé ne se ferait pas en une seule traversée.
Elias aiguisait sa lame en passant sur cette dernière, avec adresse et grand soin, une pierre en roche grise métamorphique. A chaque passage, on pouvait entendre un chuintement apaisant, alors que le métal étincelait à la lumière du feu de camp. Anika l’observait, les bras rassemblés autour de ses genoux pour lutter contre la fraîcheur nocturne. Elle se disait qu’elle devrait, elle aussi, se trouver une occupation pour calmer son esprit soucieux.
Un vent terrible se mit à souffler dans le canyon. Le courant d’air transperça une des lézardes de l’édifice, laissant s’engouffrer le froid. Ils en eurent tous la chair de poule. Les complaintes des âmes errantes, venant troubler le silence de la nuit et le sifflement venteux, ne rendaient clairement pas le tout moins inquiétant.

-Il fait un froid de canard… murmura la Rôdeuse en grelotant.
-Si vous étiez un peu plus couverte, aussi… lâcha Elias sur un ton désobligeant au possible, avisant en particulier le ventre découvert de la jeune femme. La désobligeance. Un trait de caractère qui allait lui coller à la peau pour un certain temps.
-Connard, rétorqua Anika, en toute simplicité. Ça aussi, il l’entendrait souvent à l’avenir.
-C’est que tu es devenu caractériel, mon frère, commenta Xander. Enfin, c’est pas pour me déplaire ! D’habitude, tu te contentes de grogner sans rien dire… Je savais qu’un peu de piquant ne te ferait pas de mal, bien au contraire.
Le chauve grogna une imprécation inaudible et se terra dans un mutisme forcené. Personne ne vint l’en déloger.
Bunryl brisa le silence fragile.

-Bon, c’pas tout mais j’vais commencer ma garde, moi ! Allez donc vous pieuter, les fillettes !

Le deuxième tour de garde finit par arriver, et ce fût à Elias de veiller sur la compagnie. De toute manière, l’inquiétante ambiance qui se dégageait des lieux, en particulier lorsque la pénombre avait happé les environs, prêtait peu à un repos serein. Malgré la fatigue, aucun d’eux ne semblait résigné à fermer l’œil. A l’exception de Bunryl, évidemment. Le ronflement sonore du Nain s’était rapidement fait entendre, au grand dam de ses compagnons. Fort heureusement, la magicienne avait atténué ce bruit malvenu d’un sortilège assez simple. Ils finirent toutefois, en secret, par regretter les ronronnements nasaux du petit être courtaud. Car au dehors, des bruits moins familiers et plus troublants faisaient écho. Mieux vaut un mal que l'on connaît, disait l’adage… Toujours est-il que les rares à avoir trouvé le sommeil cette nuit-là ne dormirent que d’un œil.

Le lendemain, ils avaient plié bagages et repris la route.
Tard dans la matinée, ils passèrent devant un arbre affreusement gris, dont le tronc semblait tordu, comme s’il avait été victime d’ignobles contorsions. De ses branches pendaient deux silhouettes, la corde au cou. Deux humains, a priori. Leurs visages étaient complètement livides, déformés et obstrués à certains endroits par les picorements des corbeaux. L’un des deux macchabés était complètement amputé, des mains comme des jambes. Sans doute l’objet de tortures récentes, à en croire les bandages rapiécés qui couvraient les horribles moignons. Au détour du goulet d’étranglement dans lequel les mercenaires s’étaient insinués, un spectacle d’une nature similaire s’offrit à eux, peu après. Ils virent d’abord une carriole endommagée, gisant sur le bas-côté avec une roue complètement voilée. Plus loin, un cheval mort au flanc déchiqueté. Et puis des cadavres, jonchant le sol poussiéreux, éparpillés. Certains étaient écharpés jusqu’à l’os, comme si de vicieuses bestioles s’étaient acharnées sur leurs corps inertes et sans vie.
Anika sauta lestement au bas de sa monture et vint examiner les corps, de près, sans avoir l’air trop affectée. Elias remarqua l’indifférence farouche affichée par son frère également, si ce n’était pour son petit nez froncé, comme s’il n’y avait que la puanteur qui était désagréable. Ce n’était peut-être pas si surprenant, au fond. Même si Xander était un peu plus jeune que lui, il avait tout de même participé à la campagne du Norfendre puis écumé les routes dangereuses de certaines régions peu hospitalières, et ce toujours en mauvaise compagnie.

« Je n’aime pas ça, souffla Elias dans un reniflement sec. »

La belle Cassandre laissa entendre un rire sibyllin, tout en le gratifiant d’une œillade élogieuse.
« Je me demande si un jour quelque chose ou… quelqu’un trouvera grâce à vos yeux, Elias. »

Le front plissé, l’intéressé émit un borborygme dédaigneux pour toute réponse. Il tourna le dos à ses compagnons de fortune, exigeant implicitement qu’on le laisse tranquille.

-Alors, Anika… Qu’est-ce qui a atta-… commença Xander, mais il fut interrompu par des piaillements féroces venu des cieux.

Depuis la grisaille céleste piqua une nuée de vautours aux plumes bleues et noires, déchirant la nue. Des oiseaux de mauvais augure avec des yeux rouges à fleur de tête, un cou presque nu et garni de quelques écrins épars, puis des serres acérées prêtes à se refermer sur leurs proies.
Les mercenaires n’eurent pas le temps de se demander ce qui pouvait bien pousser ces bestioles à les attaquer, et durent réagir sur le qui-vive. Cassandre trouva rapidement refuge derrière un grand rocher tandis que la Rôdeuse plongeait à l’écart dans une roulade bien négociée. Le Borgne, lui, avait déjà atteint la pistole qui ceignait son flanc. Il fit parler la poudre, et une balle se logea dans le ramage d’un des piafs qui battit de l’aile et s’écrasa au sol dans un nuage de poussière. La claymore d’Elias fendit l’air et en cisailla un autre en deux, brisant dans un craquement sordide les vertèbres fragiles de cet oiseau de carnage. Cependant, comme pour venger cet affront, les griffes d’un troisième vinrent se planter vicieusement dans l’épaule exposée du guerrier, lui arrachant un cri féroce. Avant qu’il ne tente de répliquer, le coupable fut transpercé d’une flèche bien ajustée par la Rôdeuse, qui eût le temps de lancer un quolibet agrémenté d’un sourire narquois.

-Tu me remercieras plus tard, le chauve.
-Hrmpf…
-‘del de piafs à la con, ’rrive pas à les atteindre, chié ! pouvait-on entendre beugler le Nain, que les volatiles semblaient ignorer dans leurs attaques pour une raison inconnue, ce qui visiblement frustrait le nabot au plus haut point.

La première vague était passée, mais déjà les charognes se réunissaient en une troupe organisée, prêts à fondre de nouveau comme les lâches assassins qu’ils étaient. Ils piquèrent mais furent accueillis par une formidable déflagration. Dans une trajectoire incandescente, un immense rocher embrasé  fut lancé à toute vitesse à leur encontre alors qu’ils n’avaient pas encore eu le temps de tous se disperser. L’explosion pyrotechnique, impitoyable, clairsema leurs rangs. La plupart des vautours fut réduit à des tas de plumes fumants qui voletaient dans l’air, au gré de la bise, les relents de volaille grillée se mêlant à la pestilence des macchabés en contrebas. Les plus chanceux des volatiles, ceux qui n’avaient pas encore été réduits en cendres, s’éparpillèrent et prirent la fuite. Certains, plus téméraires, poursuivirent leur assaut mais finirent empalés, tranchés, embrochés ou déchirés. Bunryl avait même réussi à assommer, du plat de sa hache, un fuyard imprudent qui volait en rase-mottes, avant d’écraser sous sa botte la cervelle de moineau. Des gerbes de sang bouillonnant décoraient à présent ses chausses, mais au moins sa rage avait-elle été un tant soit peu étanchée.

Le silence finit par reprendre siège dans la vallée, seulement perturbé par l’éternel sifflement du vent. Les compagnons pansèrent les blessures mineures qu’ils avaient écopées et reprirent la route avec une résignation stoïque, laissant derrière eux une boucherie plus grande encore qu’à leur arrivée.  Mais tout bien réfléchi, leur traversée aurait pu être bien pire. Ils étaient tous encore en un seul morceau, et très bientôt pourraient-ils troquer les chemins sinueux du Défilé pour les plaines fangeuses du Marais.


***



Après une journée entière de chevauchée, son postérieur l’élançait douloureusement et ses bourses étaient littéralement comprimées, ce qui arrachait régulièrement au Nain un sourire crispé par la gêne lorsqu’il tentait de les remettre en place. Ni vu, ni connu. Enfin presque. Bizarrement, il sentit dans son dos le regard perçant de la magicienne posé sur lui. Un petit bruit de succion désapprobateur de sa part sembla lui confirmer cette théorie, ce qui empourpra son visage déjà boursoufflé par les rougeurs.
Elias chevauchait seul à l’avant, après s’être éloigné sur la piste en trottant. Des préoccupations plus pratiques le faisaient gamberger, pour sa part. Il jetait régulièrement des coups d’œil inquiets vers le ciel, dont les tons orangés étaient progressivement avalés par des nuages voraces. Si une averse se déclenchait, le sol trop mou ne tarderait à se transformer en bourbier. Il se demandait à quoi ressemblerait alors cette morne plaine quasiment désertique, seulement peuplée par des saules courbés, presque déracinés, et de grandes flaques de gadoue.
Et puis il y avait cette chaleur moite, étouffante et insupportable. Des moucherons et autres insectes nuisibles venaient régulièrement les importuner. Echauffé et nerveux, le fantassin chauve n’arrêtait pas de se claquer la peau pour les faire fuir. Il s’y prenait mal, visiblement, car les moustiques revenaient de plus bel avec la ferme intention de lui sucer tout son sang.

Derrière lui, et toujours dans le giron de la magicienne, Xander clignait fiévreusement son œil unique. Son visage luisait de sueur, ce qui semblait l’inconforter grandement. Un peu souffreteux sur les bords, il se plaignait constamment de la lourdeur du climat, ne manquant pas de chanter les louanges de Strangleronce et les ombrages salvateurs de ses grands arbres.

Enfin, ce qui devait arriver arriva. Un grondement de tonnerre résonna soudain. Et puis un déchirement aigu, lorsque plusieurs éclairs vinrent zébrer le ciel gris.
Il plut violemment. Des trombes d’eau humides se déversaient sur leurs têtes et s’infiltraient dans leurs habits, sans qu’ils puissent trouver un abri décent dans cette tourbière. Ils ne pouvaient qu’avancer et ravaler leurs jurons, leurs complaintes. Dans le vacarme assourdissant de l’averse, de toute manière, personne ne les entendrait.

L’orage passé, un soleil pâle filtrait à travers la couche de nuage. Aussi, l’air s’était fait plus agréable. Plus supportable, en tout cas. La compagnie fit halte au niveau d’un ponton de mauvaise facture afin d’essorer leurs vêtements trempés. Au vu des cornes saillant des rambardes de la petite structure, affûtées en épieux surmontés de crânes humains, on pouvait deviner que la fabrication était d’origine orque, ou troll. Des chiens de la Horde, dans tous les cas, estima Sherborne.

-Bientôt, nous serons arrivés, avait annoncé la magicienne sans donner plus de détails.

Elias vit son frère piaffer d’impatience à cette nouvelle, ce qui ne fit que renforcer ses propres inquiétudes. Xander avait toujours été un épris de liberté, et voir l’enthousiasme avec lequel il cherchait à satisfaire les moindres désirs de Cassandre lui mettait clairement la puce à l’oreille. Toutefois, il n’avait pas osé évoquer le sujet avec lui. A quoi bon, se disait-il, car son frère en avait toujours fait qu’à sa tête, et ce n’était pas prêt de changer. Une excuse qui permit au chauve de rester coi, et d’éviter une conversation houleuse et déplaisante, de laquelle il ne serait jamais sorti gagnant. Sur le terrain de la palabre, Xander était simplement trop habile pour lui. Il s'avouait vaincu d'avance, mais il ne préférait pas y penser davantage. Comme pour soulager le poids de sa conscience de grand frère inapte, des pensées plus terres-à-terres envahir son esprit. La chaleur, la fange, l'horizon morne et redondant...

Sur des lieux à la ronde, le paysage du Bourbier Changeant était, paradoxalement, très constant. Rien ne changeait vraiment. Les arbres se ressemblaient tous, plus ou moins, au même titre que les points d’eau dans lesquels leurs chevaux pataugeaient toujours aussi lamentablement, ralentissant la pénible avancée du convoi. Tous luttaient contre une furieuse envie de roupiller, abattus par un soleil dont l’éclat brûlant s’était amplifié, cuisant dans leur dos ses rayons. Une bonne sieste à l’ombre d’un saule n’aurait pas été de refus, mais personne n’eût l’audace de proposer cette éventualité à Cassandre. Non, ils étaient si proches de leur but, et elle ne laisserait rien ni personne retarder l’aboutissement de cette quête. Une détermination sans faille se lisait dans son regard. Ses yeux avaient la dureté d’un rubis qui brillait d’un éclat impétueux. La sieste serait pour plus tard.


***



Les mains jointes sur le pommeau de sa selle, la belle et ténébreuse Cassandre considérait l’entrée de la caverne avec un sourire inquiétant. En réalité, il s’agissait d’un surplomb rocheux en-haut duquel était percée un accès assez étriqué, semblable à un tuyau de cheminée. En arrière-plan, Elias embrassait les environs d’un œil préoccupé. Mais il était trop tard pour revenir en arrière alors il se contenta de suivre le mouvement.
La Magicienne, aussitôt imité par le Borgne, mit pied à terre et entreprit de gravir le monticule. Les autres suivirent, avec plus ou moins de réticence, et ne tardèrent pas à s’enfoncer dans le gouffre insondable.

Un bruissement frais allait et venait, comme un appel d’air, faisant vaciller les flammes des torches brandies par les mercenaires. Les premiers couloirs qu’ils arpentèrent étaient relativement étroits, et certains détours se faisaient étrangement obliques. Quelques passages avaient été obstrués par des éboulements, ce qui n’était pas pour rassurer les visiteurs. Ils continuèrent d'avancer dans les excavations tortueuses, collés aux parois de granit. Tout à coup, aux abords d'un tournant et alors que les galeries se faisaient de plus en plus hautes, des relents acres d’une odeur pestilentielle les prirent à la gorge.


-Feww… C'est quoi cette puanteur ? s’enquit la Rôdeuse, irritée.
-J’aime pas ça… grogna Elias, usant et abusant de cette sempiternelle formule.
-Continuons d’avancer, et nous en aurons le cœur net, intima Cassandre sur un ton cassant mais moins sûr que d’ordinaire.

Bientôt, le petit groupe déboucha sur une cave bien plus large, véritable nef à l'immensité écrasante. L’air y était confiné et vicié, comme dans un tombeau. Un endroit lugubre au dessein lugubre. Ils furent obligés de se disperser et couvrir plus de terrain pour mieux éclairer cette nouvelle salle. A mesure qu’ils chassaient la pénombre, de légers tintements de métal se firent entendre. Des grincements de chaînes, aussi. Ils découvrirent bien vite deux longues rangées de cellules, flanquées dans un renfoncement des parois aux extrémités de la caverne.
La faciès blême de Sherborne se tendit avec nervosité, alors qu’une sueur froide ruisselait jusqu'à son menton, striant la pellicule de crasse qui recouvrait son visage sale. Chacun de leur côté, les mercenaires approchaient la flamme de leurs torches, mus par un mélange de curiosité et d’appréhension.  La lumière révéla une ribambelle de visages sinistres, las, amaigris. Des regards dépourvus d’espoir, des estomacs privés de nourriture. Jeunes en âge, pour la plupart, mais vieillis par des conditions de détention inhumaines. Elias déglutit, incapable de détourner son regard des figures rachitiques et creusées par des ridules maladives. L’un des détenus eut la force de s’accrocher aux barreaux et de baragouiner une sorte d’appel à l’aide, ou à la pitié. Il était difficile de déterminer s’il voulait être libéré ou achevé. Le guerrier approcha un peu plus sa torche pour clarifier le visage cave et mortifié du prisonnier, défiguré par d’atroces brûlures. Il eût également le loisir de discerner les multiples lacérations sur son corps parmi les autres signes évidents de torture. Sur le coup, il fut pris d’un haut-le-cœur, avant de tendre instinctivement une main vers le verrou qui scellait la geôle. C’est à ce moment-là que Cassandre siffla entre ses dents, tel un serpent prêt à mordre.

« Libérez-en un, pour voir, et je vous transforme en chèvre. Son ton sévère s’adoucit un peu en avisant le crâne dégarni. Vous seriez bien moins avenant, et ce serait vraiment du gâchis.
-Qu… Mais il nous faut les…
-Faîtes ce que je dis, croyez-moi. On ne peut plus rien pour eux. Ils sont condamnés. »

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