La cité endormie

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La cité endormie

Message  Caliel le Mer 12 Juil 2017, 02:37


La chaleur avait été écrasante, aujourd'hui. La forêt était tombée dans une torpeur moite. Elwynn s'alanguissait et présentait des airs de désert, l'herbe sèche jaunissait, et les arbres, craquelés, faisaient vibrer leur écorce dans une mélodie éparse, brisée. Le soleil couchant dorait l'horizon et les plaines. Un silence de plomb s'étendait sur les vignes, sur les cultures, sur les élevages. Le fleuve coulait paisiblement et, çà et là, quelques enfants venaient y jouer encore, mais toujours sous l'oeil attentif et soucieux des parents. L'eau les rafraîchissait, mais ne renflouerait pas les corps maigrelets.

A la Comté, on ne parlait plus qu'à voix basse, et par de courtes phrases. Si la méfiance était de mise et emprisonnait les habitants d'une serre implacable, ils préféraient se soutenir mutuellement que de dépérir : il fallait bien manger. On chuchotait à propos de bêtes féroces et immenses. De chants d'oiseaux et d'une sorcière qui pourrait bien faire mourir les champs. L'un d'entre eux salua, puis s'éloigna, un panier de légumes dans la main. C'était une femme, la quarantaine, sèche de corps mais aimable d'esprit. Elle prenait la route du sud, empruntant l'un des sentiers qui ne figuraient pas sur les cartes, mais que tous connaissaient.

Il y avait bien peu de vent, ce soir. Sur sa route, elle n'entendit que les bruissements des feuilles, les orties et les mûriers sauvages s'agiter mollement. Oh, bien sûr, elle finit par se persuader avoir entendu les grognements d'un animal, passé un moment, seule dans la forêt – l'inquiétude générale l'atteignait, comme elle atteignait tout le monde. Mais elle continua son chemin, sans accélérer le pas pour ne pas alerter les éventuels prédateurs.

On parlait, ici et là, d'attaques fréquentes de bêtes sauvages, les canidés rôdeurs sortaient du fond des bois pour frapper sur les routes. On parlait d'essaims entiers d'oiseaux qui fondaient sur les passants, alors que la nuit était tombée et que les criquets chantaient depuis longtemps. Elle-même avait pu observer, la veille, une grappe entière d'araignées minuscules qui s'en allait vers la même direction. Le bétail, sans être agressif, devenait récalcitrant. Dans les pâturages, au nord, on lui avait rapporté que le chien d'un berger avait égorgé l'une des bêtes avant d'avoir été abattu. D'obscures forces cherchaient, semble-t-il, à paralyser Elwynn.

Et pourtant, ce qui inquiétait les villageois et les travailleurs, c'était cette voix : ce chant qu'ils n'entendaient qu'à la frontière du sommeil, lorsqu'ils somnolaient ou s'éveillaient à peine. Un chant lugubre, qui lui avait arraché, la première fois, des frissons violents le long de l'échine.

Elle arriva chez elle.

Il y avait bien peu de vent, ce soir. Dans les champs, les mauvaises herbes s'agitaient mollement. De curieuses breloques faites d'os de petits animaux pendaient à l'extérieur, contre les fenêtres, et faisaient tinter les vitres. En rentrant, elle prit garde à bien enjamber la ligne de sel qu'elle avait tracé sur le perron.

Elle se fit à manger, coquette et appliquée. Dans la marmite, elle fit une soupe. Elle n'avait plus les moyens pour manger de la viande tous les jours – alors elle s'en contenterait. Le fumet appétissant emplit la petite maison. Elle se mit à table et sourit légèrement. En buvant, elle ferma les yeux : elle se leva, cherchant du sel pour en rajouter une pincée.
Quelques minutes plus tard, enfermée dans le mutisme de la solitude, elle se leva, allant chercher un livre. Elle ouvrit la fenêtre, puis s'installa à la brise nocturne qui s'annonçait. Elle lut quelques chapitres – ce n'était qu'une histoire du terroir, mais elle les appréciait. Alors, elle se dirigea dans sa chambre à coucher.

Elle prit le morceau de craie qu'elle laissait toujours sur sa table de chevet, puis reprit les inscriptions là où elle les avaient laissées la veille, à même les murs.

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La Corneille et le Puits

Message  Caliel le Mer 12 Juil 2017, 02:37

«Je vous le dis : je les ai vus comme je vous vois ramper hors des tombes. »

L'humeur n'était guère à la plaisanterie, à la garnison du ruisseau de l'Ouest : c'est pourquoi personne ne souriait, ni même n'avait remis la parole de Charles en doute lorsque ce dernier s'était mis à parler de ses dernières allées et venues jusqu'à la Comté.

Charles était un soldat droit dans ses bottes. Il était arrivé dans les rangs l'an dernier, parmi une vague de recrues qui, maintenant, se la coulaient douce dans les dortoirs, sur les remparts –  on leur donnait ce genre de postes, « pour qu'ils se fassent la main ». Lui avait rapidement gagné du galon, se glissant aisément dans les petits papiers de l'adjoint Rainer. Volontaire, appliqué à la tâche et curieux, il ne laissait pas de place au hasard dans sa vie. Son regard bleu d'acier tranchait tout doute, et, comme il se plaisait à le dire, tout chez lui était « question d'optimisation ». Le temps était précieux. Une journée ne lui suffisait jamais, et il était presque toujours le premier levé et le dernier debout, offrant son aide à chaque patrouille, à chaque devoir administratif, à chaque tâche ménagère. Solide, il avait enduré les entraînements les plus rudes dès les premiers jours, sans broncher. On lui prêtait maints mérites, mais son zèle avait parfois provoqué l'hilarité générale devant certaines situations cocasses. Grand de son mètre soixante-quinze, en triangle – large d'épaules, et c'était à peu près tout – il maniait l'épée avec brio et savait garder la tête froide en toute circonstance. Taciturne et terre à terre, il avait, bien sûr, d'abord attisé les jalousies. A présent, tout le monde l'appréciait, et lorsqu'il parlait, on l'écoutait. C'était un guerrier éclairé, dont la place n'était probablement pas ici.

On l'avait envoyé, le matin même, chercher de quoi nourrir le régiment pour la semaine. Ce n'était pas lui qui s'y collait, habituellement, mais les circonstances en Elwynn étaient exceptionnelles : les gardes étaient débordés. On ne comptait plus les attaques, mais cette fois-ci, l'ennemi était en trop grand nombre : la veille, ils avaient retrouvé le cadavre de l'un des chiens de la Garde de Hurlevent, dévoré par des dizaines, sinon une centaine de petits moineaux qui avaient picoré la viande de l'animal jusqu'à nettoyer complètement les os. Il ne restait que la carcasse, et le sang sur la terre. Les ours du sud attaquaient les fermes avec férocité, et n'étaient contenus que difficilement. Les meutes de loups s'entre-dévoraient, et lorsque les plus faibles avaient trépassé, elles tournaient, guettant les routes et les voyageurs isolés. Mais, bien sûr, ce n'était rien face aux témoignages qui parlaient de worgens, particulièrement tenaces au sud-est de la forêt : la tour de guet, là-bas, avait envoyé un rapport parlant d'une cargaison de ravitaillement chapardés par ces sales bêtes. Les gardes stationnés à l'extérieur de la garnison parlaient de bruissements dans l'air alors qu'il n'y avait aucun vent, comme du tissu frottant le sol. Les enfants se bouchaient les oreilles la nuit, de peur d'entendre le sinistre chant d'une femme, depuis le tréfonds des bois. Et, dernièrement, les poissons commençaient à remonter à la surface des eaux, morts, leurs yeux vitreux rivés sur le ciel.

Alors, lorsque Charles arriva à la Comté, tout lui sembla aller pour le mieux dans ce contexte alarmant. Bien sûr, il y avait ces étranges breloques, dont toute la forêt semblait s'être parée, discrètement, en silence. Mais s'ils avaient besoin de ça pour se rassurer, grand bien leur fasse. Lui-même avait considéré l'idée, après avoir rêvé, mais l'avait finalement chassée pour ne plus la laisser revenir. Il y avait une certaine agitation, celle qui se fait à voix basse : les ragots. Il s'y intéressa, saluant les dames et les messieurs (peut-être avec moins d'entrain), et en tira que l'urbaine était venue interroger le vieux fossoyeur, avant de, il semblerait, se diriger vers une vieille maison, à la périphérie de Comté-de-l'Or. Il prit place à l'une des auberges, et discuta un peu avec le tenancier. Ce dernier était d'humeur maussade, et pour cause : avec tout ce remue-ménage, le trafic en provenance de Hurlevent s'était bien sûr amenuisé. Les voyageurs évitaient, plus que de coutume, la région. Les petits commerces en pâtissaient, tout comme les éleveurs et les agriculteurs. De ce qu'il comprit, ces derniers n'oseraient même plus pointer le bout du nez dans leur champ, malgré le glaive de la pauvreté qui pendait sur les têtes. Il but son verre, salua, et reprit la route à la tombée du jour, son cheval maigrement chargé de viandes, légumes, miches de pain et outres d'eau.

Il se souvint de ces rumeurs, concernant le fossoyeur, et décida d'aller vérifier – lui-même allait mener sa petite enquête, car n'était pas né celui qui délogerait Charles de la forêt. Les ombres s'allongeaient, alors que sa monture se rapprochait au pas du cimetière. Il n'était pas d'une nature à s'inquiéter des on-dits, ni des prétendues bêtes et mauvais esprits qui traînaient dans la forêt. Il avait réfléchi, et en était parvenu à la conclusion qu'un druide démoniaque ou qu'un sombre chaman avait jeté son dévolu sur Elwynn. Alors, il n'y avait rien à craindre des fantômes. Il vit le cabanon du vieux bossu allumé, et son ombre projetée contre le carreau. Il surveillait, attentif. Rien à craindre des fantômes, non.

Mais, sous la lumière du crépuscule, Charles vit les ossements des sépultures s'en extirper : à vrai dire, il y avait déjà quelques corps, entiers ou non, qui s'éloignaient vers le sud-ouest. Un frisson le prit. Les orbites des squelettes étaient vides, et il ne ressentait aucune aura particulière sur les lieux. Les gestes des cadavres étaient erratiques, hasardeux, mais ils se dirigeaient tous comme un seul dans la même direction. Il en fit l'observation, ayant dégainé sa lame et mis pied à terre. Il rapporta par la suite qu'il avait vérifié que la vie du vieux fossoyeur n'était pas en danger – ce dernier était en train de prier la Lumière à voix basse – avant de filer sans demander son reste, tous les poils du corps hérissés. Alors qu'il galopait au travers des bois, il avait entendu une voix douce : elle lui chantait ce qui ressemblait à une effrayante comptine.

« Bon sang, Charles, qu'est-ce que tout ça veut dire ?, lui demanda-t-on, à table, après son retour.
- Je n'en ai aucune idée. Quoi qu'il se passe dans la forêt, ne cédez pas à votre instinct, comme semblent le faire la plupart des habitants. Restez rationnels : ces grigris n'aideront pas à repousser ces esprits, ou ces os-qui-rampent.
- Mais, Charles.. »


C'était l'un des habitants ramenés quelques jours plus tôt qui avait pris la parole. Ils avaient tenté de les raisonner, et si leur état mental semblait s'être amélioré, ils restaient tous persuadés de la présence du mauvais œil dans la Forêt d'Elwynn.

« ..Vous en avez vous-même accroché un à votre lit. »

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Le bal

Message  Caliel le Ven 21 Juil 2017, 02:23

Le crépuscule se couche sur les toits immaculés de Hurlevent. C'est l'heure à laquelle le temps semble avoir perdu son cours. La chaleur de l'après-midi s'évanouit sous une brise douce, aux tons mauves – ceux du ciel. Les badauds se font plus rares : c'est un creux entre la journée et la nuit, lorsque la plupart des habitants prennent leur repas. Au quartier commerçant, les étals des marchés ont fait place aux terrasses rudimentaires des échoppes, celles d'une capitale en proie à la guerre et pourtant rayonnante. Les rues sont bondées – les désoeuvrés profitent du bon temps pour s'offrir des dîners qui, bien sûr, sont plus maigres que ceux d'antan.

De fait, le reste de la ville est plongé dans un silence étrange, une quiétude inhabituelle. Les rues pavées ne sont presque plus foulées par les foules, les ombres s'allongent sur les murs et les repeignent d'une teinte en-dessous. Enfin, les allumeurs de réverbères commencent leur office, dans la mollesse d'une routine connue par coeur. Dans le quartier de la Cathédrale, les fidèles se sont retirés et se recueillent. Les rares commerçants ferment leurs portes après avoir tiré les grillages rouillés sur leurs vitrines. La fontaine et son clapotis bercent ceux qui, lentement, s'en vont sous le regard d'un ou deux paladins surveillant l'entrée de la Cathédrale.

Mais c'est encore l'heure à laquelle les enfants peuvent sortir sans être disputés par la directrice de l'orphelinat. Oh, ils aiment le crépuscule. C'est l'instant auquel se rencontrent le jour et la nuit, et où l'inquiétude est juste assez présente pour leur provoquer quelques frissons dans leurs contes et leurs jeux. C'est tout naturellement qu'ils ont attendu que le soleil commence à se coucher pour mettre leurs masques. Ils ne représentent rien, si ce n'est de vagues formes animales, celles de rapaces, de canidés ou de félins. C'est du cuir, et du cuir de qualité, travaillé finement. Pas d'ornement, cela dit : les reliefs se suffisent à eux-mêmes. Sous les masques, les visages sourient, tout excités. Curieusement défaits, leurs profils ont quelque chose de monstrueux : mais ils s'amusent.

Ils sont cinq ou six, au bas de l'orphelinat. Ils se donnent des noms étranges, qu'ils n'ont probablement jamais entendus ailleurs – sauf pour deux d'entre eux, car le premier est celui de la Sénéchale qui opérait à Theramore lorsque la cité portuaire fut réduite en poussière :
« Fanélia ! Que faisons-nous, maintenant ? »
Une enfant se tourne vers celui qui l'a interpelée. Elle porte un masque de renard, et ses yeux marrons percent au travers pour se ficher dans ceux de son interlocuteur. Le deuxième prénom revient régulièrement, sur les lèvres de ceux qui discutent aux environs :
« Appelez-moi Sénéchale, Rislon. Ce n'est pas parce que nous sommes en mission que je vais vous permettre de me manquer de respect... »
Elle met les poings sur les hanches. Une petite terreur. L'acteur de Rislon ne répond pas.

« Sénéchale, où est Nith ? »
Elle fronce les sourcils, se tournant à nouveau. Une moue courroucée, qui devrait être feinte mais ne l'est pas vraiment, vient peindre son visage poupin. Au centre du groupe, il y a ce gamin, un bâton aux pieds, qui se tient à genoux, directement face à l'entrée – plus haute – du bâtiment.
« Je ne sais pas. Je pensais qu'elle serait avec vous, ou qu'elle aurait trouvé ce paladin avant nous. Personne ne l'a vue ? Dispersons-nous, je ne repars pas à Hurlevent sans elle.
-Caliel, relève-toi ! », fustige le petit Rislon, du haut de ses huit ou neuf ans.

De l'intérieur de l'orphelinat s'élève alors un petit
« ksksksks », une piètre imitation pour un serpent. Tous les acteurs entament une valse relativement sophistiquée pour de si jeunes enfants, formant des paires. Tous les acteurs, sauf un : celui resté à genoux ne bouge pas. Il lève la tête, car cinq camarades à lui sortent tour à tour, et se tiennent en rang serré sur la dernière marche de l'escalier. De gauche à droite, c'est une fillette affublée d'un masque de biche ; un garçon au visage de bouc, semblable à un faune ; un autre garnement s'est grimé en ogre. Le dernier de la file ne porte pas de masque, et son visage est lisse, illisible. Dans sa main, il tient ce qui ressemble à un croc. C'est lui qui produit ce son juvénile, cette cascabelle de fortune.

Ksksksksks.

L'ogre tient, à bout de bras, la nuque de la dernière silhouette. C'est une jeune gamine blonde, un crâne maquillé sur le visage. Elle fait mine de remuer, de se débattre.
« Bon sang, je.. N'arrive plus.. à m'arrêter ! », s'exclame l'un des enfants, plus bas.
« Quel est ce sortilège ?! »
« Diantre, que quelqu'un fasse quelque chose ! Jélica, faites un contresort ! »

L'enfant au visage nu prend la parole :
« Vous vous agitez comme des vers, mais le destin s'est déjà décidé. Vous serez de bons convives au bal de ce soir, car nous accueillons un nouveau Pélerin. Valtiel ! Délecte-nous d'une délicieuse offrande, et punis par là même cette anguille qui toujours s'est dérobée à son châtiment. Il est temps que notre ami choisisse son rôle. »
Alors, l'ogre s'enquiert d'un « crac ! » sonore, tonitruant. Il relâche sa captive, qui fait mine – mais le fait-elle vraiment ? - de tomber en roulant sur les escaliers, jusqu'aux pieds de Caliel.

Les petits cris continuent, s'élevant dans le quartier comme des clameurs familières. Ils miment des pleurs, des affrontements. Et lorsque vient l'heure de rentrer, ils marquent un temps de silence, puis retirent leurs masques en souriant.

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