[Mairi O'Hara] Le Paradoxe du singe savant

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[Mairi O'Hara] Le Paradoxe du singe savant

Message  Mairi Elisabeth O'Hara le Ven 12 Jan 2018, 12:00

5ème jour du premier mois de l’an 38






L’homme se tenait droit, bien qu’il demeure assis sur son lit. Droit, bien qu’il n’était plus fier. Une vraie force de la nature, dépassée par le poids des années qui s’accumulent. Il devait avoir la soixantaine, et ce qui faisait jadis sa force s’était transformée en faiblesse. Un corps trop grand, sans les muscles pour le faire tenir convenablement debout. Rachitique, les traits émaciés et une barbe si peu soignée qu’elle donnait l’impression de dévorer son visage, pan de peau par pan de peau. Le brun était désormais poivre-et-sel, bien qu’il n’y avait plus trace d’épice ou de piment dans ses expressions. Le regard, avant fringant, voir acharné, impitoyable, n’exprimait qu’un vide sans fond, et sa cataracte avancée n’arrangeait rien.

A côté de lui, un pichet de mauvais rhum. Celui que l’on boit en désespoir de cause, brutalement, avec avidité ou dépendance. L’odeur de l’alcool planait dans l’air, camouflant d’autres effluves, aigres, celles d’un corps usé par la maladie.

Le gamin se tenait dans un coin de la pièce. Discret, uniquement perceptible par les filets de jour qui filtraient à travers un volet en bois, qui protégeaient le lieu étriqué d’une absolue pénombre. Il s’ennuyait fermement, bien que son visage violacé par les coups traduisait qu’il avait appris la patience de manière accélérée. Il écoutait vaguement le vieillard qui parlait en flots ininterrompus, marmonnant, ne s’interrompant que pour reprendre à boire, et étouffer une quinte de toux.

Du haut de ses douze ou treize ans, il n’avait qu’une envie, être ailleurs. Au grand air, du moins, à faire autre chose, même le travail le plus éreintant, pour échapper aux souvenirs d’un vieillard qui n’avaient rien de captivants. Et dire que cet homme, cet inconnu, était censé être un ancien pirate, un mercenaire… Mais nulle histoire de trésor, de pillage ou d’évasion. Uniquement des souvenirs ternes, parfois douloureux, dont il se sentait totalement étranger.

Il n’avait qu’une seule hâte, quitter cette chambre. Mais pour cela, encore faudrait-il que le sommier pouilleux ou se tenait le vieux devienne son lit de mort.



29ème jour du huitième mois de l’an 11






- Mairi. Je veux qu’elle s’appelle Mairi.

La voix est essoufflée.  Le timbre qui aurait été habituellement clair, presque chantant, est terni par la douleur. La femme a les traits tirés, sa peau sombre prenant une teinte olivâtre, maladive.
Dans un autre contexte, une différente circonstance, elle aurait sans aucun doute été belle. D’une beauté un peu particulière, celle de l’asymétrie, lorsque les petits défauts s’assemblent les uns les autres pour donner au tableau une cohérence d’ensemble.

La femme lutte pour garder les yeux ouverts, avec cette force brute de survie que présentent les mourants dans un dernier sursaut de volonté, quelques instants à peine avant de rendre l’âme. Le visage est rigide, expressif, comme s’il exprimait un effort. Les yeux verts malachite se révulsent, perdant leur forme amande pour celle, ronde, de deux billes ternes. La peau se recouvre d’une fine couche de sueur, remplaçant la transpiration – brute - de l’effort, par une autre, qui empeste la peur.

- Mairi et Rickam. Murmure-t-elle encore. Donnez-les moi, je veux les voir.

- Ce n’est pas une bonne idée, madame. Vous devriez vos reposer, vous êtes…

- Je suis en train de mourir.

Le ton se fait plus ferme malgré le voile qui le recouvre. La mourante tend ses bras avec la force du désespoir. La vieille femme qui l’a aidé à donner naissance à ses deux enfants que quelques minutes séparent se tait, et glisse dans chacun de ses bras un bambin visqueux et rougeau. L’odeur métallique se précise, celle du sang. Elle plane dans l’air ambiant, si bien qu’il est difficile de déterminer si elle provient des nouveau-nés, ou émane de la mère. Sans doute un peu des deux.

Difficile de dire si les deux poupons se ressemblent, alors que leurs traits n’ont - comme tous les êtres qui viennent de naître - rien de ciselé, mais une bonhommie toute enfantine. La mère les serre dans ses bras, murmurant une nouvelle fois leurs prénoms, comme un homme d’Eglise réciterait un psaume. Une seule et unique étreinte qui raisonne à la fois comme une première rencontre et un adieu. Elle s’éteint quelques instants plus tard, serrant toujours la chaire de sa chaire dans une rigidité déjà cadavérique.


***


La vieille qui fait office de sage-femme prononce une longue prière, qui si elle atterrissait dans l’oreille d’un homme pieux, lui ferait sans doute dresser les cheveux sur la tête, si tant est qu’il ne porte pas la tonsure. Une ode chantée, ou se mêle références à la Sainte Lumière et à des anciennes croyances aussi obsolètes que tenaces, de celles que l’on raconte aux enfants, plus au nord, pour leur décrire les peuples païens et sauvages qui n’ont d’humain que le corps.
Mais après tout, lorsque vient la mort, l’esprit accepte sans doute, pour trouver le repos, de manger à tous les râteliers.

Après sa litanie, qui s’est muée en longues lamentations, l’aînée récupère les deux nouveau-nés. Elle les nettoie, avant de les envelopper dans des linges propres. L’accouchement a duré des heures, et une ambiance moite rend la chambre irrespirable. Bientôt, l’odeur du cadavre remplacera celle des embruns et du sang, et les mouches se précipiteront malgré les moustiquaires, voraces.
Elle crie quelques ordres brefs, et l’on vient déplacer le cadavre. Il sera embaumé avec soin, si l’époux en met les moyens. Puis sans doute incinéré. Les tombeaux coûtent cher, dans le coin, et un cadavre demeure par cette chaleur une source de pandémie certaine.

La sage-femme traverse ensuite la Baie sous un soleil de plomb, les jumeaux sous les bras. Elle les porte comme on tiendrait un imposant bouquet que l’on cherche à protéger du vent, fleurs vers le bas. Elle se presse, alors que les planches abîmées et sablées lui brûlent les pieds, qui pourtant ont la plante épaisse de ceux qui mènent une vie dure sous un temps doux.


***


La taverne est bondée, bien que le soleil soit plus proche de son zénith que de son crépuscule. Il n’y a visiblement pas d’heure pour tenter d’oublier que l’on souhaiterait être ailleurs. Elle zigzague entre les tables et les prostituées, enjambe un humain ivre et sans doute mort, pour venir se camper devant une longue tablée. Un homme se tient au bout de la console, à la place du seigneur, bien qu’il reste assis sur un simple tabouret. Si avancé dans l’ivresse, qu’il parait aussi rougeaud que ses deux nouveau-nés. Il devrait avoir la trentaine, mais on lui en donnerait facilement vingt de plus, des rides prématurées ornant ses yeux, telles des crevasses sur un visage bouffi et dénaturé.

- Voici vos enfants, monsieur.

L’homme fixe la vieille qui s’avance. N’accordant aucun regard pour sa progéniture.

- Elisabeth ?

- Elle n’a pas survécu à l’accouchement. Je suis désolée.

L’homme renifle d’un air dédaigneux alors qu’un silence pesant envahit la tablée. Tous les regards se tournent vers lui, avides de se nourrir de son chagrin, à croire que les hommes sont aussi cupides de sensations que les gobelins d’or.

Le père ne leur accorde pas ce plaisir. Une simple lueur de détresse illumine son regard, aussi brève qu’irascible alors qu’un fin sourire apparaît sur ses traits.

- Tant mieux. Elle n’était bonne qu’à enfanter, cette chienne.

Des rires retentissent à ses mots et la tension retombe. La sage-femme ne dit rien.

- Montres-moi les deux larves.

Le ton est autoritaire. La vieille s’approche pour lui montrer les jumeaux. S’ils ne sont pas réel signe de malheur, ils demeurent deux bouches à nourrir au lieu d’une seule. Ce qui n’augure jamais rien de bon, dans cette ville ou le poisson ne manque pas, mais où, si l’on ne naît pas pêcheur, il est rare qu’on ait suffisamment d’or, suffisamment longtemps, pour voir l’ombre d’une arrête atterrir dans son assiette. Le père a toujours eu un certain génie pour s’enrichir, compensé par une crétinerie commune a beaucoup d’hommes de préférer s’en remettre davantage à la chance qu’au labeur pour faire fluctuer une fortune.

Il vivotait, sans réel équilibre. Passant de quelques jours où il menait la belle vie, arpentant le port comme si la ville lui appartenait, pour ensuite se serrer la ceinture pendant des mois, ceinture qu’il venait à utiliser sur son épouse pour évacuer sa frustration. Il est toujours plus facile de reprocher ses échecs aux autres plutôt que de les assumer soi-même.

- Le garçon s’appelle Rickam, précise la sage-femme lorsque le père soulève vaguement son fils. Le reposant aussitôt sur la table, dans un intérêt très limité.

Il observe ensuite sa fille. Visiblement, le visage rougi semble lui plaire davantage. Peut-être est-ce regard vert, qui lui rappelle déjà les yeux de sa défunte épouse. Il l’aimait bien, cette femme. D’une beauté flamboyante, rempart à un caractère discret et obéissant, perpétuellement optimiste. Plutôt féline, bien qu’il l’ai traitée comme un chien. A croire qu’il aurait préféré un tempérament de feu, pour avoir au moins le plaisir de la mater.

- Elle se prénomme Mairi. Madame en a voulu ainsi, déclare la vieille avec une certaine douceur, le sortant brièvement de ses pensées.

- Non, répond l’homme, secouant la tête alors qu’il s’observe toujours dans les prunelles vertes. Elle s’appelle Mairi Elisabeth.

A ses mots, il s’en désintéresse totalement, replongeant dans une de ces discussions qu’un observateur sobre trouverait au mieux d’un ennui mortel, au pire d’une stupidité maladive.

La vieille repart avec les faux jumeaux, leur trouvant une nourrice qui s’avéra être une des maitresses de leur père. Une première journée sur terre, déjà rudement éprouvante.

Et ce qui commence mal n’a souvent pas tendance à s’arranger.

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