Le crépuscule du prince charmant

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Le crépuscule du prince charmant

Message  Gaspar de Cormyr le Mar 23 Jan - 15:41

Le hameau coulait rouge sang, bien que l’hémoglobine se fondait dans la poussière ocre qui recouvrait le sol de cette région reculée des Carmines, dans l’ombre de la Vallée de Galardell. Le silence était aussi lourd que le soleil cuisant, chappes de plomb impitoyables qui s’étaient soudainement abattus sur les environs. Après le fracas des armes, les échos d’une bataille mais surtout les cris épouvantés et désespérés de ceux qui allaient mourir. Et qui étaient tous morts à présent, sans exception. Déjà les corbeaux planaient dans le ciel bleu, au-dessus du macabre spectacle de ce village ravagé. Les cadavres frais gisaient ça et là, prêts à être dévorés jusqu’à la moelle. Les pauvres dépouilles prenaient parfois des postures grotesques, qui n’avaient rien de naturel et semblaient le fruit d’une plaisanterie de très mauvais goût. Hormis les piafs avides, pas la moindre trace d’une âme qui vive. Cependant, si l’on reprenait le chemin du sentier qui menait hors de la ville et s’éloignait en une voie tortueuse vers l’Ouest, on pouvait distinguer au pied d’un tertre mousseux une lignée noire de silhouettes patibulaires, des formes inquiétantes même à une telle distance.

Le jeune homme était perché sur le vieil hongre noir. Au-devant de ses comparses, fièrement dressé sur sa monture, il semblait être le meneur de l'escouade masquée et sanguinaire qui avait mis à sac le hameau. Il tira sèchement sur la bride de son destrier afin de pivoter sur sa selle. Du sommet de la petite colline qu'il venait de gravir, il surplombait d'un côté une morne plaine de poussière rouge, de l'autre les restes du hameau en décomposition. Enfouies sous le sac en toile de jute qui lui servait de couvre-chef, on pouvait discerner dans ses pupilles froides le reflet des flammes fumantes qui s'élevaient en volutes des bâtisses incendiées. Bien que personne ne pouvait en être certain, d'aucuns purent deviner le sourire diabolique qui tordait ses lèvres minces, tandis qu'il se délectait des résultats d'une rapine qui s'était avérée courte et intense, mais néanmoins rudement efficace. Il soupira d'aise, profitant du spectacle et de cette brise agréable, douce comme une haleine de pucelle, qui venait s'infiltrer à travers les interstices de son armure de plaques. Et le silence, aussi, qui venait parachever son œuvre avec brio. Jusqu'à ce que ce dernier ne soit brisé par une clameur railleuse et terriblement cynique.

« Même pas un seul fuyard cette fois, c'était rondement mené !
-Ils piaffaient tous comme des mégères effarouchées, de vrais chiards.
-Un peu plus de résistance, franchement, ça n’aurait pas été de trop !
-Pas vrai, Gaspar?»


Le jeune Gaspar de Cormyr soupira, lassé sur le moment par ces énergumènes qui étaient tout bonnement incapables d'apprécier la valeur de ce moment unique, de se complaire avec lui dans la contemplation de leur vil larcin. Il retira finalement son masque, ce qui eût pour effet de laisser retomber en cascade une longue crinière de cheveux blonds. D'un geste nonchalant, il entreprit de se recoiffer. Alors qu'il embrassait les environs d'un regard rembruni, un détail particulier l'égaya instantanément. Saucissonnée en travers d'un étalon volé au palefrenier du village, dont le corps inerte était actuellement cloué par une fourche contre un pan de sa propre grange, se tortillait une jeune fille, dont les gémissements hachés lui parvenaient en une mélodie des plus mignonnes. Un bâillon lui entravait vulgairement la bouche et des larmes sèches perlaient sur ses joues rougies. Il ne serait certainement pas le seul à en profiter, mais il serait assurément le premier. De quoi satisfaire son désir impérieux avant de se tourner vers de nouvelles conquêtes, plus gratifiantes. Après tout, ce n'était pas son genre de tirer le gibier mort.


Dernière édition par Gaspar de Cormyr le Mer 21 Fév - 10:54, édité 2 fois

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Re: Le crépuscule du prince charmant

Message  Gaspar de Cormyr le Jeu 8 Fév - 19:36

Gaspar rentrait seul du carnage de l’avant-veille, chevauchant son hongre noir au pas. Ce dernier trottait sur le sentier terreux, gravissant une pente fortement raide pour accéder aux portes de Pamprebourg, le chef-lieu de la Baronnie d'Ocrevalon. Sans surprise, les factionnaires somnolents s’agitèrent subitement en apercevant la crinière dorée du jeune héritier. Les battants s’ouvrirent avec fracas dans le calme de l’aube et Gaspar s’y engouffra. Un sourire franc illumina son visage aux cernes violacés. Il n’avait que peu dormi, ces derniers jours, mais la vision qui s’offrait à ses yeux l’éveilla instantanément. Devant lui s’étalait le domaine qui lui reviendrait de plein droit, un jour ou l’autre.

Pamprebourg prenait ses racines au pied d’un grand tertre cerné de pâturages. Depuis ses fondations, le village s’élevait en une myriade de chaumières aux toits de tuiles rouges et à la cheminée fumante. Ces modestes mais jolies maisonnées, souvent agrémentées de petites arrière-cours, s’enchevêtraient en branle jusqu’au sommet de la colline, étroit promontoire sur lequel toute la bourgade se dressait. Aux flancs du village, des coteaux bien pentus s’amoncelaient, vignes et vergers, pour encadrer les bâtisses de part et d’autre. Érigé tout en haut, un fort massif construit en pierre surplombait le village et jetait une grisaille morne sur les habitations colorées, comme un symbole d’austère omnipotence. Des patrouilles taciturnes étaient visibles sur les remparts ébréchés, tandis que l’on pouvait discerner le regard métallique d’un heaume ou le pointu d’une arbalète derrière les meurtrières qui éventraient méthodiquement tout le pourtour du bâtiment. Au-delà, une forêt de pins sylvestres, au feuillage encore ténu, rampait jusqu’aux montagnes poussiéreuses qui se dessinaient dans l’horizon lointain, nimbées par les rayons d’un soleil pâle mais déjà cuisant.

L’activité des villageois était loin d’être effervescente en ce dimanche matin. L’astre solaire n’était qu’aux prémisses de sa folle course dans le ciel et un silence tranquille régnait sur la bourgade. Gaspar semblait presque roupiller sur sa monture lorsqu’il s’engouffra sur la voie principale, suivant le chemin qui le mènerait au château. Mais même dans cet état, les rares habitants à le croiser avaient tôt fait de trouver une ruelle adjacente pour se faire oublier ou de tout bonnement rentrer chez eux. Sur son passage, on pouvait entendre le cliquetis des serrures qui se verrouillaient et le battant des volets qui claquaient. Le jeune héritier du domaine n’était pas seulement haï, il était craint. En effet, ses accès de sadisme et ses violents caprices étaient presque légendaires ici. Toutefois, la nuit avait été trop longue pour que Gaspar, éreinté, ne leur en tienne rigueur. Et puis, il ne pouvait plus vraiment se permettre de s’attirer les réprimandes de son père, qui avait cessé de se montrer laxiste lorsqu’il s’était enfin remis de la disparition de son épouse, quelques années plus tôt. Gaspar prenait donc soin d’éviter toute exaction sur ses propres terres dorénavant. C’était un brin frustrant pour lui mais il était capable de se montrer raisonnable, de temps à autre.

Malgré son état de fatigue avancé, Gaspar prenait le temps d’apprécier ce retour au bercail, emplissant ses poumons d’une bouffée de l’air frais environnant. Diable, qu’il aimait cet endroit. S’il avait connu un seul amour dans son existence, c’était bien celui-ci. Depuis sa plus tendre enfance, la simple vue du paysage suffisant à lui insuffler un ravissement sans pareil. Quelque chose qu’aucun être au monde ne pouvait lui apporter. La verdure environnante et son aura bucolique, le climat chaleureux, tout ici respirait une douce allégresse pour lui, ce qui trahissait une naïveté insoupçonnée, pleine de candeur. Et puis la ville en elle-même trouvait grâce à ses yeux. Ces petites ruelles pavées qui formaient un dédale de conduits étroits, sinueux, dont la promiscuité permettait de protéger les habitants de la canicule l’été et des vents froids l’hiver. Aujourd’hui était idéal, car il n’y avait pas âme qui vive pour venir troubler le charme semi-rustique qui émanait du lieu. Souvent, il lui arrivait de penser que la petite bourgade serait parfaite sans les hommes, femmes et enfants qui ne faisaient que vulgariser et souiller sa beauté. Il savait bien sûr cette idée saugrenue. Après tout, il fallait bien des sujets pour régner.

Après avoir circulé dans les artères de Pamprebourg, il finit par déboucher sur une petite place au centre de laquelle trônait modestement une antique fontaine. Le ruissellement de l'eau fournissait une mélopée agréable, bientôt rejointe par le bruissement d’une brise qui venait de se lever. Un chemin plus large que les autres venelles s’imposait à Gaspar et semblait mener jusqu’au château. C’est là qu’il se dirigeait, une main tenant fermement les rênes de sa monture, l’autre couvrant un long bâillement qui lui échappait. Bientôt, il pourrait profiter d’un bon lit douillet et d’un repos amplement mérité. Alors il poursuivit son chemin, sans perdre du rythme. En longeant une vieille étable aux fondations vétustes, qui abritait en général sans-abris et loqueteux, le blondin perçut un vague mouvement qui attira son attention. Prostrée contre une colonne en bois, un vieux bout de femme le scrutait fixement, avec des yeux d’un bleu désarmant, presque irréel. Ses vêtements n’étaient que des haillons rapiécés, consistant en une grossière étoffe de laine, tandis qu’une longue chevelure sale et grisâtre tombait jusqu’à ses hanches potelées. Elle était appuyée sur un bout de bois qui lui servait vraisemblablement de canne. Gaspar ne parut pas surpris outre mesure par cette apparition, car il la connaissait. Il s’apprêtait à reprendre son chemin lorsque la vieille femme l’interpella. Ce qui ne l’étonna guère plus, car elle le faisait à chaque fois. Sa voix était anormalement limpide, mystérieusement audible, à l’opposé du bégaiement hasardeux auquel on pouvait s’attendre de la part d’une telle épave. Elle avait le ton farouche du reproche.

« Pourquoi es-tu revenu ?
-Je suis ici chez moi, pauvre folle.
-Tu n’aurais pas dû revenir.
-Et je ne prendrais pas en compte les conseils ridicules d’une vieille pie démente.
-Fuis, pars ! Personne ne te veut ici.
-Je te conseille de retourner mourir dans le trou à rat qui te sert d’habitat. Pour ma part, j’ai le confort luxueux de mes appartements à retrouver. Et accessoirement, une ou deux servantes à besogner. Au plaisir, très chère !
-Je sais qui tu es. Et tu n’es bon pour personne. »


Le jeune chevalier s’éprit d’un gloussement moqueur, toisant son interlocutrice avec tout le dédain du monde. Un regard condescendant et appuyé, qu’elle ne méritait même pas. Alors il s’en détourna, sans se départir d’un petit rictus infatué. Au moins avait-elle le mérite de l’amuser, se dit-il en talonnant sa monture.

« Je sais ce que tu as dans la tête. »

Le vent siffla plus fort, brusquement, sonnant comme un second avertissement. Gaspar l’ignora avec superbe, mais une curieuse question lui traversa l’esprit. Il se demanda sérieusement pourquoi il n’avait jamais fait tuer cette insolente bonne femme… Lorsqu’il se retourna pour balancer une ultime réplique assassine, la vieille femme avait disparu. Gaspar manifesta un haussement d’épaules et intima à son canasson de reprendre son avancée, d’un coup aux flancs. Ce bref épisode lui donna un sentiment de déjà-vu mais, étrangement, il ne s’interrogea pas plus.


Les grilles s’ouvrirent dans un grincement métallique, laissant à Gaspar le loisir de pénétrer la basse-cour principale du château. Lorsqu’il mit pied à terre, un jeune garçon d’écuries s’empressa de saisir les rênes du destrier pour le diriger vers son enclos réservé. Le jeune noble traversa la cour d’un bon pas. Il s’apprêtait à utiliser un escalier dérobé au fond pour accéder rapidement à ses quartiers lorsqu’il fut stoppé net par la voix nasillarde du Sieur Fouchard, l’intendant de la baronnie. Comme d’ordinaire, ses yeux caves étaient rentrés dans leurs orbites, son front dégarni plissé par l’anxiété et ses joues creusées, donnant à son visage l’aspect d’un museau de loup en pleine disette.

« Messire Gaspar… Quelle joie de vous voir de retour…
-Allez droit au but, Fouchard. Je suis complètement lessivé et j’aimerais rapidement trouver le chemin de ma couette.
-Assurément… Seulement, voyez-vous, Monseigneur le Baron souhaite vous recevoir dès que possible. En fait, c’est assez urgent. Il exige votre présence.
-Comment, à cette heure de la matinée ? N’ai-je pas le droit à un peu de sommeil ? Je me présenterais lorsqu’il me plaira.
-Mais, messire…
-Bouclez-la, Fouchard, avant que je n’arrache à main nue vos petits yeux de fouine pour les donner aux chiens.
-Bien, messire… Je, euh… »


Dans un profond soupir, Gaspar avait déjà fait volte-face et gravissait péniblement les marches en colimaçon. Son père pouvait bien attendre quelques heures de plus. Que risquait-il, tout au plus, si ce n’était une énième tape sur les doigts ?

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Re: Le crépuscule du prince charmant

Message  Gaspar de Cormyr le Mer 21 Fév - 10:55

Les persiennes laissaient filtrer un maigre faisceau lumineux dans la chambre du jeune héritier. A l'extérieur, des cliquetis métalliques incongrus achevèrent de le réveiller. C'est à peine débarbouillé et revêtu d'un peignoir que Gaspar atteint péniblement la porte avant de l'entrouvrir. En sortant sa figure revêche dans l'embrasure, il put appercevoir deux grands échalas engoncés dans leurs armures, en train de faire les plantons devant sa chambre.

«Nous avons été sommés de vous escorter jusqu'aux quartiers du Seigneur, messire.
-Fichez le camp tout de suite avant que je ne vous fasse écorcher puis rempailler pour décorer la salle de banquet. Allez, ouste !»


Il put les sentir déglutir sous leurs heaumes métalliques. Au lieu de leur donner une occasion de répliquer, il fit claquer la porte contre l'huis. Quelques minutes plus tard, lorsqu'il ressortit, les gardes avaient disparu. D'une foulée nerveuse, il parcourut un vaste couloir avant de bifurquer soudainement sur la droite pour suivre un passage étroit qui garantissait un accès direct aux remparts. C’était un rituel qui le plaisait, une fois réveillé. De pouvoir venir contempler le domaine qui s’étendait jusqu’en bas. De se tenir au sommet de la pyramide lui insufflait une énergie impérieuse et remplissait son orgueil.

« On prend l’air, votre altesse ? »

C’était le factionnaire Parrish. Un des seuls qu’il appréciait, pour une raison qui lui échappait. Le fantassin dégageait une sorte de flegme rustre matiné d’ironie. Sous certains égards, et bien qu’ils ne se parlaient que très peu, Gaspar pouvait presque le considérer comme un ami. Même si la notion d’amitié avait toujours été pour lui un concept vague et lointain.

« Effectivement, j'en éprouve parfois le besoin. Ici, il me faut juste de quoi arriver détendu avant la sempiternelle morale de mon père.
-Il faut bien que jeunesse se fasse, hein. Vous en faîtes pas, messire, j'suis certain que votre paternel sera juste comme il l'a toujours été.
-Mon "paternel" dîtes-vous ?»


Gaspar l'épingla d'un coup d'œil aigu. En guise de réponse, le factionnaire lui coula un sourire édenté, vaguement contrit, avant de préciser sur un ton toujours léger.
«Je voulais dire... Sa Seigneurie, évidemment.»

Le jeune chevalier esquissa l'ombre d'un sourire avant de reporter son regard par-delà le mur d'enceinte. Dans un silence seulement perturbé par la bise matinale, il resta un long moment à observer les horizons, grignotés dans le lointain par des nuages boursoufflés qui s'étendaient en une traînée de grisaille, promesse tacite d'une pluie bienvenue pour les récoltes. Voire d'un orage tonitruant.

«Vous feriez mieux d'y aller, pas vrai? Faudrait pas trop faire attendre Sa Seigneurie. Enfin, je dis juste, ça serait pas bien sage.
-En effet...»
concéda Gaspar dans un soupir las. Il avait l'habitude d'être réprimandé par son père, de toute évidence. Pour autant, il n'était jamais parvenu à s'en réjouir d'avance. Et ces entrevues, bien que fréquentes, laissaient toujours dans sa bouche un goût amer.


Quelques minutes plus tard, il retrouva le couloir principal, éclairé par quelques candélabres orfévrés qui projetaient sur les murs des ombres dansantes à chaque passage. Après quelques tournants, au détour desquels il pouvait croiser quelque garde en armure complète, il déboucha sur un vestibule qui conduisait à la chambre de son père. Quelques cognements contre une grande porte crénelée lui autorisèrent l'entrée.

La pièce était plongée dans une sorte de demi pénombre, seulement éclairée par les rayons qui s'immisçaient par une lucarne ouverte ainsi que l'âtre brûlant dans la cheminée. Derrière le fauteuil en cuir matelassé de son père, trônait sur le mur un grand portrait qui représentait les traits froids et rachitiques de feu Agnès de Cormyr. Même en peinture, son regard glaçant parvenait toujours à cailler les sangs du blondinet. Tout en faisant naître en lui ce sentiment trouble qu'il avait souvent éprouvé en présence de sa mère. Les murs adjacents étaient tapissés de fresques et de draperies ornées, dont certaines portaient le blason de la maison:  d'argent à la fasce de gueules. Finement brodée en-dessous, la devise «Par le fer et non par l'or» soulignait les armoiries seigneuriales. Enfin, l'on pouvait voir au fond à droite de cette large chambre les rideaux tirés du grand lit à baldaquin.

Garlen de Cormyr, assis derrière un petit bureau rectangulaire en bois d'acajou, adressa un salut assez raide à son fils aîné, le regard dur et la mâchoire crispée. Cela ne présageait rien de bon. Arlan, le cadet de la fratrie, se contentait d'observer fixement son frère, appuyé contre le dossier du fauteuil de son père. Son expression était neutre mais Gaspar pouvait deviner une lueur de satisfaction perverse au fond de ses prunelles claires. Cette étincelle sarcastique ne fit que s'accentuer à mesure que Gaspar approchait, tel le foyer naissant d'un brasier de jubilation. Outre ce signe déplaisant, l'aîné n'aimait pas beaucoup le silence lourd de sens dans lequel son père le toisait. Il le trouvait presque farouche...

Alors qu'il s'apprêtait à tirer une chaise pour s'installer, le Baron leva une main autoritaire pour l'en empêcher, ce qui fit naître un plissement à la fois outré et soucieux sur le front du blondinet. Il fronça les sourcils et fit mine de ne pas comprendre. Garlen de Cormyr se fit donc plus clair et s'érigea roidement, de toute sa taille. Malgré son âge avancé, il disposait encore d'une stature imposante : de larges épaules, même si courbées par la tristesse et les responsabilités, et un port droit, qui soulignait son éternelle majesté. Intérieurement, il devait pester contre ses rhumatismes naissants et son mal cuisant aux lombaires. Lorsqu'il se leva, la lumière du jour éclaira mieux son visage parcheminé, creusé par les sillons profonds de l'âge et quelques rares cicatrices héritées des champs de bataille de sa jeunesse. Une vilaine balafre, en particulier, lui traversait la joue sur toute la longueur. Il devait celle-ci à un affrontement sanglant contre des orcs lorsqu'il avait participé, avec ses propres troupes, à la vaine défense des contreforts des Carmines pendant la première guerre, face à la déferlante des forces du chef de guerre Main-Noire.
Le silence se prolongeait alors Gaspar prit la parole. D'un naturel volubile, tenir sa langue n'avait jamais été son fort.

«Nul besoin de rendre la chose dramatique, père. Prononcez donc votre sentence, qu'on en finisse et que je puisse vaquer à mes impérieuses obligations. Croyez-le ou non, elles sont nombreuses. Vous savez avec quelle diligence je m'applique à me préparer aux honorables fonctions qui m'attendent, lorsque vous ne serez plus et que le règne me reviendra...»

L'ombre d'un rictus perfide animait ses lèvres minces. Malgré les beaux draps dans lesquels il s'était glissé, le jeune homme n'avait su résister aux sirènes de l'esbroufe, à la tentation de fanfaronner un petit coup. Une énième bravade, en somme. Et si cela déplût à son père, ce dernier ne le montra pas ostensiblement. Il devait s'y attendre et son expression impassible resta de marbre. Une telle froideur, si persistante, ne lui ressemblait guère. C'est donc une sueur glacée qui vint picoter l'échine de Gaspar. Et, pour la première fois depuis des années, à l'époque où sa mère tyrannique arpentait encore le château, il ressentit poindre une crainte réelle, nichée au creux de son ventre. Soudainement, sa bouche lui parut bien sèche, alors qu'il s'évertuait à bafouiller une demande d'explication... mais son géniteur l'avait devancé, tonnant d'une voix forte et irréductible, bien qu'empreinte d'un cliquetis d'amertume. Voire de tristesse, à s'y méprendre. Mais Gaspar ne se souviendrait que de la violence des mots qui franchirent les lèvres de son père.

«Je suis forcé de te renier, mon fils. Dorénavant, tu n'es plus mon enfant. Et par conséquent, tu perds tout droit de filiation sur Ocrevalon. Ton armure, ton arme et ton palefroi seront les seuls effets que tu seras en droit d'apporter avec toi. En outre, je te déchois de ton titre de chevalier.»

Ces mêmes mots lui firent l'effet d'un coup de poignard, dont le pointu aiguisé se frayait jusqu'à son cœur. Passés la stupeur et le choc, ce fût la haine qui le submergea. Une colère noire et bouillonante remplaça l'hébétude dans son regard turquoise, tandis qu'il se laissait aller à un accès incandescent de rage.

«Qu'est-ce donc, père? Une plaisanterie? Elle ne me fait pas rire, je vous préviens !
-Tu n'es plus mon fils. Maintenant, tu dois partir. Il te reste jusqu'à la tombée de la nuit pour quitter le domaine. Sous peine d'être exécuté.»


Gaspar se sentit défaillir à nouveau. De l'entendre marteler cette cruelle décision de la sorte... Puis il aperçut son frère cadet se gausser discrètement, et sa colère redoubla d'intensité.

«Je crois rêver ! Et regardez moi cette petite enflure qui se paie une bonne tranche de rigolade ! Tout ceci n'est qu'une sombre machination destinée à me discréditer, et je suis sûr qu'il en est le fourbe instigateur !»

Voyant qu'aucune de ces accusations ne faisait mouche, Gaspar poursuivit sur une voix presque implorante, au bord de la supplique. Cette manie de varier aussi subitement les registres de langue ne l'avait jamais rendu très crédible auprès de son auditoire.

«Père... Je vous en conjure, cette décision ne peut pas être prise à la légère. Ecoutez-moi, je concède avoir commis quelques maladresses, m'être sensiblement égaré... mais tout de même, faut-il être aussi définitif ? Une sanction à la hauteur de mes actes, c'est ce que je demande. Or, ce que vous décidez là... je n'en comprends pas les raisons. Ou alors elles me dépassent moi, aussi bien que tout entendement.»

Garlen de Cormyr mordilla un instant ses lèvres gercées, trahissant comme un instant de doute. Il cilla et observa longuement son fils, sans doute à la recherche d'une bonne raison pour expier ses péchés et lui offrir, encore, une nouvelle chance de se racheter. Mais, passé ce moment de flottement, une résolution ferme reprit cours au fond de ses yeux bleu acier.

«Tu connais parfaitement les raisons qui motivent ma décision. Malgré mes nombreux avertissements, tu as préféré n'en faire qu'à ta tête. Pourtant... Je pensais m'être fait parfaitement comprendre, l'été dernier, après que j'eusse été obligé de sauver les meubles avec le Marquis de Fowlerz. Sans les nombreuses concessions que j'ai dû faire, ta tête bien peignée aurait certainement finie au bout d'une pique.
-Oh pitié, pas encore cette histoire... Je n'avais même pas touché à sa fille, cette misérable poufiasse. Sachez que la concernée est une petite frigide doublée d'une sacrée allumeuse, avec ses minauderies pudiques et ses airs de sainte-nitouche.
-Il suffit. Vois donc le manque de respect dont tu fais preuve. Cela ne devrait pas t'étonner que la petite Jane t'ait rejeté.
-Personne ne me rejette ! s'égosilla-t-il brusquement, son masque de composition s'affaissant le temps d'un battement de cœur. Jane de Fowlerz n'était qu'une petite écervelée abrutie aux préceptes lumineux. Elle fait simplement partie de... ces jeunes femmes peu dégourdies... qui ne comprennent pas toujours la finesse de mes approches ! Voilà !
-Tu es réputé pour être diablement subtil, c'est vrai, faut-il encore le rappeler, intervint le cadet dans une moue goguenarde.
-Ferme-la, chien !
-C'est toi, Gaspar, qui va cesser de hausser le ton en ma présence. Je ne supporterais pas plus longtemps ton insolence et tes pitreries. La Lumière sait à quel point elles ont été regrettables pour cette famille.
-Tout ceci n'est qu'une farce, mon père ! Une vulgaire f...
-Et qu'Elle m'en soit témoin, je sais que ta défunte mère aurait profondément honte de toi.»

Cela lui coupa le sifflet, net. La bouche de Gaspar resta entrouverte plusieurs secondes, les mots de révolte se bousculant dans sa tête mais bien incapables de franchir ses lèvres. Pendant plusieurs minutes, ils restèrent là, tous trois, à s'observer en chiens de faïence. Gaspar, lui, digérait la nouvelle en s'efforçant de maîtriser sa respiration haletante, qui se soulevait au gré de son profond désarroi. Et à son grand désespoir, il pouvait voir dans l'œil acéré de son père qu'il n'était pas prêt à revenir sur son choix. Lorsqu'il passait son regard sur Arlan, toujours affublé d'un sourire en coin, il regretta de ne pas avoir amené son poignard avec lui. Oh, qu'il aurait aimé lui aérer une jugulaire ou deux... Cette perspective cruelle lui permit de recouvrer sa lucidité.

«Très bien. Je m'en vais. Ce choix, vous le regretterez. Et nos chemins se croiseront de nouveau.»

Pour une fois, Gaspar resta sec et concis, avant de tourner les talons et quitter la pièce. Il avait réussi à regagner une partie de son aplomb, un soupçon de sa fierté. Mais il se savait à la dérive. Lorsqu'il eût regagné sa chambre, il ne trouva même pas, sur le moment, la force de tout envoyer en l'air et de partir dans un ultime ravage. Il n'en avait simplement pas la foi. Alors, bien sagement, il fit ses affaires et s'en alla. En traversant les couloirs du Donjon, il pouvait discerner sous les heaumes des gardes qu'il croisait, l'ébauche d'un rictus narquois. Le pire dans tout cela, c'est qu'il ne pouvait même plus les traiter comme du purin, ce qui instilla en lui une profonde frustration. Celle d'un gamin capricieux ayant toujours obtenu ce qu'il désirait et qui, un beau jour, se retrouvait face à la dure réalité.
Tant pis, ils pouvaient bien rire aujourd'hui. Demain serait une autre histoire.


Quelques heures après l'entrevue décisive avec son père, Gaspar était enfin parti. Le soleil pâle rendait doucement l'âme dans le ciel déjà assombri par les nuages, et la bourgade ne tarderait pas à se couvrir de noirceur. Ce départ tardif, c'était certainement la dernière provocation du jeune homme, sa façon de montrer qu'il se permettait encore de vivre sur le fil du rasoir. Pourtant, il était loin d'en mener large. Au comble même de l'abattement, il avait perdu tout de sa superbe et de son goût pour l'ostentatoire lorsqu'il quitta la demeure seigneuriale. C'est ainsi qu'il revêtait une épaisse mante de soie par-dessus son armure de plaques, qui dissimulait tout le faste des apprêts qu'il n'avait d'ordinaire aucune gêne à exhiber. Ses mains gantées dépassaient des amples manches, tenant fermement la bride de son cheval caparaçonné. Véhémence, sa large claymore en onyx, battait dans un fourreau contre son dos. Une vie d'errance l'attendait désormais. Et c'est certainement par la voie des armes qu'il subsisterait. Au fond, se disait-il, ce n'était qu'une opportunité de plus pour lui de prouver à quel point il était digne d'accomplir son destin. Mais cette douce pensée n'irait qu'en se fragilisant, à mesure qu'il s'éloignait du fort qui l'avait vu grandir.

La nouvelle de son renvoi s'était visiblement répandue comme une nuée de sauterelles. En descendant vers la ville-basse, Gaspar pouvait voir les rues noires de monde en contrebas. Contrairement à son arrivée dans la matinée, plus personne ne semblait claquemuré dans son foyer. Tout le monde avait, semble-t-il, décidé de prendre l'air pour le voir déguerpir. Pour autant, pas le moindre chahut, ce qui laissait la part belle à un silence inquiétant, presque surnaturel, seulement perturbé par les bruissements subtils du vent et le son assourdi des respirations. Le chevalier déchu rabattit un capuchon par-dessus sa tête, menant son destrier dans l'enfilade de ruelles qui le conduirait aux portes du village. La foule s'écarta avec réticence pour le faire passer. Il avait la désagréable impression d'être englouti par cette masse grouillante, tassée entre les murs étroits. La crainte et la soumission avaient quitté leurs regards. C'était désormais avec une haine farouche, une défiance moqueuse, que les petites gens le toisaient. La chape de plomb se fissura peu à peu, troublé par un murmure insidieux, qui devint une clameur avant de se transformer en une huée terrible.

«Monstre, MONSTRE, MONSTRE...!»

Il y avait du mouvement désormais alors qu'il fendait la foule tant bien que mal. Maintenant, il essuyait glaviots blanchâtres, tomates pourries et autres pelures de fruits. Sans compter le flot nourri d'injures et de malédictions hargneuses. C'était avec une stupeur effarée qu'il constatait le revirement incroyable de la population pamprebourgeoise. D'un lot pathétique de faiblards et de peureux, la plèbe s'était transformée en une meute assoiffée de sang. Et ce fût le sien qu'elle réclamait.

«POURRITURE, NE REVIENS JAMAIS !»
«TU FINIRAS PAR PAYER, FAQUIN !»


La foule, en pleine ébullition, laissait enfin exalter la frustration accumulée pendant des années à éprouver le joug tyrannique et la cruauté gratuite de cet enfant pourri gâté, qui se croyait tout permis et s'arrogeait tous les droits.

Au détour d'un croisement, la foule s'était dispersée pour laisser place à un duo d'amuseurs publics, qui semblait retenir toute l'attention alentours. L'un portait une sorte de toge blanche et une longue perruque blonde, tandis que l'autre était occupé à lui retrousser son habit en faisant sembler de le sodomiser. Le personnage abusé poussait des geignements exagérés, les lèvres tordues en une grimace ridicule.

«Cesse donc, petit frère chéri, de m'enfiler ! C'était avec feu ma génitrice que j'aimais copuler !»

Et rires tonitruants, gloussements moqueurs et éclats hilares de se faire entendre. Les croquants qui ne lui crachaient pas dessus étaient en train de se bidonner sévèrement, en proie à une furieuse exultation. Comme le bas-peuple était jouasse, de pouvoir se gausser allègrement du noble déchu. Ce n'était que justice, après tout ce qu'il leur avait fait subir. Toute la suffisance et l'arrogance avec lesquelles il avait pu les traiter. Et encore, le châtiment devrait être bien pire pour équilibrer la balance. Le jeune blond aurait certainement été lynché sur la place publique, badigeonné de plume et de goudron, si les sentinelles du Maréchal Furnham n'avaient pas été préalablement réparties dans les rues pour garantir un minimum la sécurité de son départ.

Mangé par l'ombre du capuchon, le visage de Gaspar était ravagé par la honte et l'indignation. Les quolibets n'atteignaient pas seulement son corps et ses vêtements, mais elle égratignait sévèrement son égo. Jamais il n'avait été autant rabaissé. Même par sa mère... qui avait pourtant le chic et le plaisir de l'humilier en privé. Mais ici, c'était publiquement qu'on le moquait. Et cela lui fit un rôle de sentiment... Il bouillonnait de rage, clignant ses paupières gonflées pour chasser les larmes et faire place, au fond de ses yeux injectés et fiévreux, à une lueur vengeresse. Une revanche qu'il était pourtant bien loin de pouvoir exacter. Impuissant, il n'était pas en mesure d'étancher cette soif. C'est ainsi que, chose rare, il dût prendre sur lui. Pour une fois, il lui faudrait attendre avant de pouvoir satisfaire son caprice...

Bientôt, après une interminable procession qui le marquerait à jamais, le jeune chevalier devenu paria avait fini par laisser la foule derrière lui. Il put alors accélérer la cadence, partagé entre l'envie de distancer au plus vite la vindicte populaire et son refus à l'idée de quitter sa région natale. Pourtant, personne ne lui offrait le moindre choix.
Entretemps, la grisaille dans le ciel s'était épaissie, et un fin linceul de pluie fendit la nue.

Avant de franchir les portes du village, Gaspar prit le temps de se retourner pour contempler une dernière fois le charme indicible de ce qui aurait pu être son petit royaume. Tandis qu’une tristesse palpable humidifiait ses pupilles froides, ces dernières se fendirent de colère lorsqu’il discerna une silhouette famillière. Celle d’une vieille femme qui traversait la route, traînant derrière elle une brouette aux roues grinçantes. La mendiante s’arrêta pour le regarder, de loin, à travers le rideau brouillé du crachin. De là où il était, Gaspar pouvait deviner ses yeux bleu perçants qui le plantaient comme un épieu. Ainsi que l’ombre d’un sourire naissant sous la pellicule de crasse et au creux des rides. Elle jubilait.

Le chevalier déchu cracha un juron avant de tirer sur les rênes et éperonner sa monture.
Ils iraient au diable. Tous autant qu'ils étaient. Et il aurait sa vengeance, un jour ou l'autre.
En attendant, il était seul et perdu, sans nulle part où aller. Les yeux embués, rougis, les pommettes encore rosées par l'humiliation qu'il  venait de subir. Ces chiens mourraient pour cet affront intolérable, il se l'était juré.

Les portes du village s'ouvrirent puis se refermèrent derrière lui. Les voix des gardes en faction le suivirent quand le tonnerre gronda, sans pour autant taire leurs railleries. Alors il ne se retourna pas. Et il disparut dans le crépuscule pluvieux.

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Re: Le crépuscule du prince charmant

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