Les Rois dans les caveaux, les rats dans les palaces.

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Les Rois dans les caveaux, les rats dans les palaces.

Message  Einsiedler le Ven 01 Juin 2018, 15:23

1 - Chasse au rongeur

Déployé dans le ciel, le manteau épais de la nuit a plongé le quartier du Vieux-Port dans une obscurité des plus totale. Dans ce labyrinthe de ruelles étriquées, uniquement éclairées par les flammèches faiblardes qui dansent dans leur cage de verre surmontée. Une silhouette se devine à chacun de ses passages sous les lampadaires. Elle fend les ténèbres, d'un pas pressé, le bruit des bottes battant le pavé d'une cadence martiale. Un raclement de cuir sur la pierre, et l'ombre s'arrête. Une inspiration puis un soupir, et elle s'inquiète. Se pliant vers l'avant à l'angle d'une rue et à l’abri d'un mur. Elle sonde ce carrefour, la croisée des veines de ce dédale sans fin. Encore un de plus après tout, le combientième ? Cette nébuleuse le rendait fou. Voilà bien vingt-quatre ans qu'il se traînait en Boralus, mais il n'avait toujours pas réussi à en faire son royaume. Ce gamin... L'autre là ! Lui, il savait. Tous les recoins, toutes les impasses, cette chausse-trappe architecturale. Il aurait volontiers parié que c'en était le façonneur. Un pari risqué après tout. Puisque aussi vif d'esprit était-il pour son âge. Ce n'était pas une chose qui pouvait naître dans la caboche d'un garçon qui ne comptabilisait à peine que la moitié de ses années de pérégrinations chez les Verts à l'Ancre d'Or. Non, ce n'était qu'un foutoir organisé après tout. Maudit Roi de cette jungle de pavés, où était-il passé ?

« Quel idiot fais-je » Gronda-t-il à lui-même, tout en réajustant une broche de sa lourde cape surannée dans laquelle il était emmitouflé jusqu'au cou. Véritable festin pour les mites. Sur sa droite, elle se présentait à lui. Pourtant si évidente, pourtant si imposante. Ses yeux gravirent l'arche inébranlable qui donnait accès sur les quais, jusqu'à sa clé de voûte. Une parmi les autres, mais un rite de passage obligatoire pour quiconque voulait s'approcher de l'appontement. Quittant sa planque désuète, il s’engouffra. Putain ! Ça puait déjà l'iode, le fretin gâté et l'alcool frelaté ! Mais là, plus aucun doute. Cette orgie d'odeurs, débauche de relents méphitiques qui copulent dans ses narines sont presque parvenues à lui retourner les tripes. C'était juste, c'était moins une. Enfin, pour un marin de sa trempe, il se sentait quelque peu honteux de réagir de la sorte, encore. Peut-être était-ce l'âge après tout ? Mon estomac devient fragile, se rassura-t-il. La main serrée agrippa son ventre douloureux, compressant les tissus de sa tunique qui le recouvrait. Une inspiration, deux, puis trois et ça passe finalement. En route.  

Le débarcadère était quelque peu étroit de ce côté de la ville, mais d'une longueur interminable. Il fallait faire attention, les planches de bois rongées par le sel et la moisissure craquaient sous le poids de l'homme. Lui laissant la fantaisie de penser qu'elles pouvaient céder sous lui. Heureusement il n'en était rien, et au fond il le savait. Ce qu'il sentait, c'est qu'il s'approchait de son but, que le gavroche n'était plus très loin. Aussi, il ralentit la cadence et se voûta à peine. Après tout, il ne fallait pas que ce Rat lui file entre les pattes. À  l'affût d'un signe, d'un bruit, d'un mouvement dans la pénombre. Sans succès, un échec pénible. Il venait enfin d'en voir le bout et devant lui se dressait l'étendue infinie d'une mer endormie.  

Alors qu'il se perdait dans la contemplation silencieuse des remous feutrés de la houle, charriant débris et déchets délaissés. Un véritable autel où déposer ses pensées les plus intimes. Mais aussi une toile de maître à salir de celles, plus futiles. Ce n'est qu'à rebours qu'il sentit cette goutte s'abattre sur son crâne. La pluie ? Ses yeux interrogèrent l'empyrée et pourtant aucun nuage de mauvaise augure pour voiler à sa vue les myriades d'astres innombrables. Quoi alors ? La réponse se trouvait en hauteur, mais à la portée des mortels. Niché dans l'alcôve des murailles, à peine à quelques mètres au-dessus de lui, les contours d'une silhouette enfantine y avait trouvé refuge. En jeu de lumière, on ne voyait qu'une ombre à peine formée, épousant la pénombre. Il savait que c'était lui et il pouvait remarquer que celle-ci était agitée de tremblements.    

« Ah ! Maudit diable ! Te voilà ! Et tu me craches dessus de surcroît ?! Desc- » S'époumonant et n'ayant pas le temps d'en dire plus, le garçon sans un mot fît volte-face et se hissa à la force de ses mains hors de son abri. Ce qui, en vérité, ne fît que gonfler la fureur du pauvre homme. Ses invectives aussi percutantes qu'un bâton de dynamite jeté à l'eau. Trouvant prises pour ses mains et ses pieds avec aisance, là où la pierre s'était corrodée, où les stigmates d'impacts de balles et de boulets l'avaient blessée. Il ne fallut que quelques secondes au fuyard pour franchir le garde-fou et s'évaporer.

En contrebas, le rugissement d'une bête par un homme.

« SEVASTIAN ! »

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