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Message  Lysange le Ven 08 Juin 2018, 00:41

La princesse



C’est une belle journée de la fin d’été 34. Pourtant l’air est irrespirable et la faune usuelle de la taverne est agitée. Il fait lourd, le temps est à l’orage, et les relents de sueur et de sexe qui suintent de l’étage attisent l’impétuosité latente des hommes avinés.

Benjamin est inquiet et couve d’un œil protecteur la jeune fille qui mange comme quatre juste à côté de lui. Elle a dans les seize ans, même si elle ne les fait pas du tout, vêtue de fringues trop grandes pour elle, avec des allures de garçon manqué qui n’attirent pas le regard avide des hommes. Mais Benjamin a appris à se méfier de l’eau qui dort.  Parmi ces gars là, il y en a qui hument la chair fraîche de jouvencelle à des kilomètres à la ronde, des cupides, marchands d’esclaves ou souteneurs, qui auront vite fait d’apprécier à sa juste valeur le potentiel du petit bout de femme qu’elle est déjà, s’ils la regardent d’un peu plus près.

Il regrette d’avoir accédé à sa demande, et n’a pas réussi à manger malgré la faim qui le tenaillait tout comme elle. Il n’a qu’une seule envie, repartir.


« Grouille toi, Lyly. On traîne pas ici. J’aime pas leurs regards. Ça peut péter d’un moment à l’aut’,  j’le sens, là ».

Il pointe son nez de son doigt sombre en s’essayant à sourire. La bouche pleine d’un ragoût qu’elle apprécie d’autant plus que c’est son premier vrai repas depuis des jours, la jeune fille acquiesce, parcourant la salle de son œil vif. Elle aussi perçoit tout le potentiel nocif de cette assemblée disparate, mais sans la craindre. Avec Ben’ elle se sent en confiance.

Comme s’il n’avait rien dit, elle reprend un bon morceau de la miche de pain et entreprend de saucer l’assiette de terre cuite. L’homme au visage buriné soupire et lui envoie un magistral coup de coude, qui la fait vaciller du banc et glisser presque à terre.


« Grouille toi, j’ai dit !!! ».

Elle râle, mais ne réagit pas vraiment. Elle le connaît, Il a peur pour elle, comme chaque fois qu’ils fréquentent ce genre d’endroits. Habituée à ses manières, elle opine sans moufter, se remet en place, droite face à l’assiette, engouffre le morceau tombé dans l’assiette et en rompt un autre sur la miche, puis sans hâte termine sa tâche. Pas question de gâcher le ragoût. Enfin elle engouffre le pain imbibé qui dégouline au passage sur son menton, passe son avant bras sur sa bouche gluante de sauce, vérifie sur sa chemise le résultat coloré de son essuyage et se lève avec un sourire qu’elle sait irrésistible pour ce compagnon peu ordinaire.

«C’tait bien bon ! ».

Elle se penche et pose une bise sur la joue de l’homme qui pourrait être son père ou même son grand-père, mais n’en est que le remplaçant adoptif.

« Merci Ben’».

Elle l’entend grommeler et le sent s’attendrir. Il n’aime pas ça, trop dangereux, surtout ici. Il réagit presque violemment, se levant d’un sursaut et poussant la table de tout son poids. Il n’a quasiment pas touché au ragoût ni à la pinte de bière qui tremblent sur la table déplacée avec fracas. Étonné de voir la chope pleine, il la saisit et d’une traite fait glisser la bière au fond de son gosier, puis repose la chope d’un coup sec et sonore. Certains se retournent, des dents jaunies se découvrent, il attrape Lyly par l’avant-bras et l’entraîne sans un mot vers la sortie après un signe de la main au patron.

Dehors, sur le côté de la taverne, un vieux cheval attelé à une carriole attend paisiblement. La carriole est vide, seules traînent au fond des couvertures usées et quelques cordes. S’il y a eu des marchandises, elles ont été vendues. Le vieux Ben’ se hisse rapidement sur le banc de bois et reprend les rênes avec hâte.


« Quand t’auras fini d’faire ta princesse ! Monte donc, qu’on s’barre d’ici !».

Dans un rire clair, presqu’enfantin, Lysange fait une sorte de révérence, en prenant, de par et d’autre de ses hanches, la grande chemise qui dégueule sur son corps fin, puis, d’un saut, s’installe prestement à côté de lui, riant toujours.

« En route mon brave ! ».

Le corps secoué d’un rire sourd qui ne veut pas sortir, le vieil homme la fait vaciller d’un nouveau coup de coude bien placé, puis la rattrape vivement de la main avant qu’elle ne glisse à terre.

«Allez viens par là, s’pèce de fripouille».

D’une chiquenaude, il la replace sur le banc tout en la décoiffant.

« Bon. T’as bouffé comme un chancre, là. Alors j’veux plus t’entendre réclamer avant un moment, c’est compris ? On va essayer d’pas trop se faire remarquer. Pas envie de m’faire chouraver l’or qu’on a gagné. Va falloir te contenter des biscuits d’mer que j’ai embarqués».

Elle le regarde, opine, les yeux brillants de malice, esquisse ce petit sourire auquel il ne sait pas résister, puis, naturelle, lui prend les rênes des mains.

« Dac ! Mais en attendant, la princesse, elle va conduire pour l’après-midi, parce qu’avec la pinte de bière que t’as bue cul sec, là, ben tu d’vrais pas tarder à t’endormir ».

Il soupire, elle dit vrai, une pinte de bière sans rien pour éponger, ça pardonne pas, surtout à son âge.


« P’têt bien, mais avant faut qu’on passe chez la vieille aux herbes, juste à la sortie du village ».

Elle opine et d’un claquement de langue lance le cheval, puis entonne une chanson à boire en le gratifiant d’un sourire taquin. Le visage du vieil homme s’éclaire. Sacrée Lyly, que serait sa vie s’il ne l’avait pas trouvée dans un panier d’osier sur un quai de la Baie ? Morne, vide, sans but.

Une ombre voile un instant son regard tandis qu’il l’observe chanter. Bientôt elle voudra voler de ses propres ailes, bientôt elle sera femme, bientôt les vrais ennuis commenceront. Il se cale et la laisse faire, inquiet mais heureux. Pour le moment, elle est là, avec lui, et rien ni personne ne pourrait la lui enlever, c’est «sa Lyly ».

Tandis que la carriole se met en branle vers la sortie sud du village, tapis dans un fourré proche de la taverne, deux paires d’yeux au ras du sol n’ont rien perdu des faits et gestes du vieux et de la jeune fille. Un sifflement vers le bois un peu plus loin, un autre qui vient en retour, et les deux paires d’yeux disparaissent. La carriole, elle, traverse tranquillement le village.

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Message  Lysange le Lun 11 Juin 2018, 12:07

Le puceau


« Je te dis que je l’ai vu. Il a les poches remplies d’or, ce gars-là. Faut pas le laisser partir !».

A eux trois ils ont à peine quarante ans, deux frères, Max, un grand échalas d’environ quinze ans, et son cadet, Jimmy,  même pas dix ans, tous deux affublés d’un comparse, Matéo, à peine plus jeune que l’aîné mais bien plus imposant physiquement. Habillés de vêtements de cuir tanné qui ne laissent pas voir leur corps malingre, le visage sali de terre mais les yeux vifs, l’air de vouloir en découdre avec la terre entière, ils pourraient passer pour des bandits de grands chemins s’ils n’étaient pas aussi jeunes.

« Tom, il a dit qu’on regarde, qu’on repère les coups intéressants et qu’on va le chercher. C’est tout ! » bougonne le plus jeune.

Matéo lui donne un coup de coude sans ménagement et s’adresse à l’aîné.
« Faut pas se fier à sa taille, il est gros mais il est vieux, on peut s’le faire.." . Un moment d’hésitation, il regarde Jimmy et complète à regret . « … à nous trois ».

Max secoue la tête et rassure son frère d’un clin d’œil.
« C’est vrai, c’que dit Jimmy, on est pas censés s’en occuper tous seuls ».  

Matéo se redresse, fier comme un coq.  
« C’est pas la fille qui t’fait peur quand même ?! ».

Geoffrey soupire lourdement. « Nan mais… tu m’prends pour qui… Jimmy a raison, on est pas censés faire quoi que ce soit, on file donner le renseignement et on attend les ordres. Si tu veux, toi et moi on va le suivre jusque chez la vieille pour pas le perdre de vue pendant que Jimmy ira chercher les autres. Mais on en fait pas plus, c’est comme ça.»

Matéo donne un coup de pied rageur dans la terre mais Max ne s’en préoccupe pas.  Il attrape son frère par le bras, s’accroupit à moitié pour se mettre à son niveau, puis le regarde droit dans les yeux.

«Jimmy, tu files là bas et tu racontes tout ce que tu sais. Nous on les suit, à la vitesse de la carriole, ça va pas être très compliqué. En plus, on sait où ils vont. Tu dis aux autres qu’on les retrouve là-bas, c’est compris ? ».

Le jeune garçon hoche vigoureusement la tête. Voilà une responsabilité à sa portée. Sans attendre la réaction de Matéo, il file vers le bois.

Les deux autres s’observent un moment sans rien dire, puis Max pousse de la main l’épaule de son comparse. Il sourit mais le regard est vaguement accusateur.


« Dis donc.... c’était quoi ces sous-entendus sur ma peur des filles... C’est qui le puceau qui n’a pas encore osé en toucher une, hein !? Tu ferais mieux de pas l’oublier sinon je raconte aux autres comment tu t’es fait jeter, la semaine dernière ».

Pas de violence dans le ton mais une tranquille assurance. Mateo lui lance un regard noir.

« Ta gueule ! Tu sais très bien qu’elle avait dit oui, avant. »

Max le regarde, dodelinant de la tête. Il sait parfaitement comment ça s’est passé, il était là.

« Bah ouais... avant, comme tu dis. Avant que tu te pointes devant elle, bourré, énervé, même pas capable d’aligner deux mots gentils pour la mettre en condition. Tu crois quoi !? Qu’elle aurait dû s’allonger et te laisser faire ? Juste parce que t’en pouvais plus d’être puceau ? Mais mon gros, même une pute elle t’aurait rembarré si t’avais agi comme t’as fait là. »

Avant que l’autre ne réagisse comme il le fait toujours, avec rage, bêtise et même souvent violence, Geoffrey lui claque la main, comme concluant un pacte.

« Ça reste entre nous. Mais t’avises plus de me parler comme ça, sinon,… ». Un sourire qui en dit long puis il le tire simplement par la manche. « Bon, on les suit ? ».

Mais le puceau n’a pas dit son dernier mot. D’un geste brusque il prend Max par le col de sa chemise crasseuse et ramène son visage tout près du sien. Le ton est sifflant.

« Qu’est ce que t’insinues, là ? ».

Bien que moins costaud, Max ne cille pas. Il connaît la violence de l’autre et s’il la craint, il sait qu’il ne doit pas le montrer.  Ils se sont déjà battus, plus d’une fois, et ils peuvent se valoir, à condition qu’ils en restent aux poings. Mais si l’autre sort sa lame, il ne saura peut-être plus l’arrêter. Par contre, tant qu’il a les mains sur son col, Max est tranquille.

« Rien de plus que la vérité, mon vieux. Les filles, c’est pas des bêtes. Pécores ou putes, elles demandent juste un peu d’attention. Si tu veux pas te faire jeter, faut que t’y mettes un peu les formes, c’est tout. »

Le gaillard n’a pas digéré ce qui s’est passé dans la grange. Une partie de jambes en l’air qui s’annonçait bien mais qui a tourné au vinaigre parce qu’il a eu peur, il le sait. Il avait la trouille parce que c’était sa première fois. Il a cru bien faire en buvant pour se donner du courage. Un verre de trop, peut-être même deux, ou trois, il ne sait plus. Il titubait. Il est même pas sûr qu’il y serait arrivé, ce con. Il s’en veut, à mort. Elle avait dit oui, y’avait plus qu’à…

« J’aurais pas dû boire alors que j’avais pas bouffé, je savais plus ce que je faisais. De toute façon, cette fille-là, c’est le genre à dire des conneries, quoi qu’on fasse avec ».

Il cherche à se dédouaner, Max le trouve pathétique. Il aimerait lui rappeler qu’il a tout de même dépassé les bornes, s’étant jeté sur la fille pour tenter de la prendre de force, mais il hoche la tête simplement. A quoi bon, ce gars là n’est pas son pote, il fait partie de la bande et il doit faire avec. Pas la peine d’envenimer la conversation, le sujet est déjà bien assez sensible.

« Bon, on y va ? A ce rythme là, ils doivent déjà y être ».

Matéo hésite une ou deux secondes, tout un tas d’images en tête. Il aurait bien aimé lui clouer le bec à sa façon, mais cela se serait vu, et les autres auraient questionné, alors autant attendre. Faut simplement qu’il en chope une, si possible mignonne, qu’il lui fasse son affaire et que ça se sache.  Ça doit pouvoir se trouver.

Finalement il opine sèchement et lui emboîte le pas.

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Message  Lysange le Mer 13 Juin 2018, 19:09

La sorcière



La pièce est sombre, enfumée et sans autre source de lumière que le feu dans la cheminée alors qu’il fait grand jour dehors. Les fenêtres, ou plutôt les meurtrières, sont cachées par d’épais rideaux occultants et la vieille Sacha n’a allumé qu’une seule bougie qui dégouline lentement au milieu de la table.

Une odeur âcre prend à la gorge et Lysange peine à supporter cette ambiance sombre et enfumée. Tout cela est fait pour endormir et tromper, c’est le but, elle en est persuadée, car rester éveillée et lucide semble ici impossible.

Assise sur un petit banc de bois, elle tient dans sa main droite un verre censé contenir un « jus de baie » qu’elle n’envisage même pas de goûter, bien trop certaine qu’elle risque d’être transformée en crapaud ou de mourir empoisonnée. Même si Ben’ nie la rumeur, en se marrant pour ne pas l’effrayer, tout le monde sait que cette vieille-là est bien plus qu’une herboriste qui connaît le pouvoir des simples. C’est une sorcière qui vient de loin et pratique une magie de la mort que peu connaissent. Une magie venue de la nuit des temps, bien avant que les Humains sillonnent ce monde.

Les deux vieux discutent ou plutôt palabrent en marmonnant, attablés devant deux verres remplis d’un vin rouge foncé qui a coulé très épais. Ils parlent un patois, une « langue de vieux » à laquelle Benjamin l’aurait bien volontiers initiée si elle y avait trouvé quelque intérêt, mais elle a refusé. Elle ne comprend donc rien, à regret, et attend, somnolente, près de l’âtre où trône une énorme marmite dans laquelle bouillonne un mélange malodorant, d’une couleur indéterminée.

Finalement, puisqu’il qu’ils négocient elle ne sait trop quoi, et ne se préoccupent apparemment pas d’elle, la jeune fille décide de s’occuper autrement. Elle se lève, pose le verre toujours plein sur la table et passe derrière Ben’, glissant doucement sa main sur son épaule avec tendresse. Il sent la main mais le vin lui est monté à la tête. Un vin aussi épais après une pinte de bière sans repas, ça n’aide pas à se tenir éveillé.  Il la regarde sortir en fronçant légèrement les yeux mais continue de discuter, la bouche vaguement pâteuse. La vieille, elle par contre, n’a rien perdu des faits et gestes de la « p’tiote », ni le verre intact, ni la mine boudeuse, ni sa tentative désespérée pour rester éveillée. Et ça l’amuse bigrement, la vieille, de capter cette vie qui scintille sous la peau. Ça l’amuse et ça l’agace.

Cent fois déjà elle a suggéré au vieux Ben’ de la lui laisser en apprentissage.

« Je te dis qu’elle a un don, j’le sens. Elle est pas juste vivante, c’est la Vie à l’état pur, cette petite là. Laisse la moi deux ou trois hivers et tu r’gretteras pas ».

Mais Benjamin n’est pas aussi con qu’il s’en donne l’air. Bien sûr que « sa Lyly » n’est pas comme les autres, bien sûr qu’avec la vieille Sacha elle aurait pu s’initier à un art très prisé qui lui aurait donné de quoi se faire une place dans le monde. Mais s’il l’a élevée, s’il l’a laissée s’épanouir dans la joie de la lumière qu’elle dégage naturellement, c’est pas pour la salir avec les ombres et la mort. Et puis, Lyly elle même n’en veut pas. Et ça, c’est l’argument incontournable.

Au moment où elle ouvre la porte et retrouve la lumière du jour, Lyly l’entend réagir, mollement. Il la hèle et lui dit de revenir, ne pas s’éloigner, il marmonne, c’est de toute façon incompréhensible, même si elle a deviné. Elle hausse l’épaule et passe le seuil. Un pas, un second et elle se tourne pour refermer la porte.

Mais au moment de pousser le bois vermoulu, c’est la vieille qui réagit, sans un mot, sans un geste. Impossible de la bouger, cette foutue porte. Et Lysange comprend immédiatement. La vieille s’y oppose et l’en empêche, par la seule force de sa volonté.

Son cœur s’emballe. Elle cherche à voir les deux vieux, mais la différence de luminosité est trop forte. Elle n’aperçoit que les yeux de la vieille qui la fixent. Elle en mettrait sa main au feu, ils sourient ces yeux-là, et la veille Sacha s’amuse. Un soupir de colère rentrée, la jeune fille se tourne et regarde alentour.

Lysange non plus n’est pas aussi cruche qu’elle en donne l’air, quand c’est utile. Si la vieille peut l’empêcher de fermer la porte, elle pourrait tout aussi bien la clouer sur place. Elle hésite. Tenter d’avancer et passer pour une conne ou rester là, contre la porte, nonchalante, et faire genre.

Dans le demi silence de la forêt, où seuls les oiseaux ponctuent de leurs triolets les portées d’une musique naturelle, elle frémit. Le rire muet de la vieille est là, sous-jacent. Elle lève le nez et tente de repérer les oiseaux, pas la peine de bouger, elle ne fera pas un pas. Pas envie de montrer à la vieille qu’elle la tient bien serrée dans le creux de son esprit torturé, rira bien qui rira le dernier ! Elle rage, mais tout au fond d’elle, Lyly sait qu’elle ne sortirait pas victorieuse d’un combat contre la vieille. Alors autant se taire, et prendre patience.

Dans la masure, la conversation reprend. Le rire de Sacha s’est fait sourdine. Si Lysange écoutait mieux, elle sentirait qu’il est bienveillant et même protecteur, ce rire muet, mais c’est trop lui demander. Cette vieille-là entre dans votre tête sans permission, qui sait ce qu’elle y traficote. Mieux vaut ne pas y penser.

Elle en est là de ses réflexions lorsqu’un petit bruit sur sa droite attire son attention. Comme un craquement, un souffle, un petit rien qui pourtant l’interpelle.

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Re: Une Annonciation

Message  Lysange le Sam 16 Juin 2018, 16:55


Le Chef de bande

Jimmy s’énerve devant Tom, et quand le petit Jim s’impatiente, il perd ses moyens, surtout quand Max n’est pas là pour temporiser. Il se met à bégayer, il s’empêtre dans les mots qui se mélangent et font des noeuds, tout s’embrouille dans sa bouche puis dans sa tête, et pour finir il perd pied. Ensuite il lui faut parfois des heures pour retrouver le calme intérieur indispensable à un débit normal et cela le rend fou, le pauvre Jimmy. Et comme il n’aime vraiment pas ça, il y pense tout le temps et ça l’aide pas, bien au contraire.

Il le sait, qu’il doit pas s’énerver. Il le sait qu’il doit pas craindre la panne car il va tomber dedans comme le petit merdeux qu’il se sent devenir dans ces moments là, mais cela fait au moins cinq fois qu’il recommence l’histoire à son début parce que Tom, chef de leur petite bande, est en train de tailler une flèche tout en reluquant Jenny qui s’active au loin. Il n’a pas la tête au boulot et pose des questions qui obligent le jeune garçon à reprendre tout à zéro par peur d’oublier un détail important.

Et de reprendre à chaque fois au tout début avec le sentiment qu’on ne l’écoute pas, Jimmy, ça l’angoisse.


« Je.. je.. je te dis que... le g.. g... gars !... c’est un v.. un v.. un vieux ! ... qu’on.  on... on a vu à.. à... la ... la taverne ! ... et que... »

Il va exploser Jimmy ! Non, imploser, et se recroqueviller sur lui-même, jusqu’à devenir transparent, cristallin, une simple présence sans corps ni âme.Heureusement pour lui Jenny en a terminé et s’éloigne avec un panier rempli de linge, probablement pour l’étendre. Tom, la vingtaine bien tassée d’une demie, un gaillard de près de deux cents livres, barbe en pagaille et regard pénétrant, pose enfin réellement les yeux sur lui.

« Du calme Jimmy, c’est bon, dis-le moi en quelques mots. »

Il sourit et parle doucement. Aucun mépris dans le ton, aucune condescendance sinon celle que l’on a parfois devant les enfants. Jimmy n’en est pas plus heureux pour autant. S’il pouvait d’un claquement de doigt gagner cinq ou même dix ans d’un coup, il y a bien longtemps qu’il l’aurait fait. Il inspire, réfléchit deux minutes et lâche en un souffle.

« Taverne, vieux, fille, or, beaucoup, Sacha, maison, Max et Mateo ».

Un sourire en coin illumine un bref instant le visage de Tom.

« Et bien ! Tu vois quand tu veux ! »

Il s’esclaffe et se relève en le gratifiant d’une bonne bourrade sur l’épaule.

« Donc ! A la taverne, vous avez repéré un vieux et une fille, bourrés aux as, et là ils se rendent chez la vieille folle de Sacha, où Max et Mateo nous attendent. C’est bien ça ? »

Essayant de ne pas montrer que la bourrade l’a pris de travers et qu’il va certainement en avoir un gros bleu, Jim hoche la tête, luttant pour ne pas se frotter l’épaule tout en se relevant. « Voilà ».

« Bon ! Les affaires reprennent ! ».

Il regarde Jimmy et le jauge un court instant puis lui adresse un clin d’œil.

« Et bien ! On y va. Va chercher Phil, et Gus s’il est pas trop cuit. Rejoins moi ici avec eux, je prépare un sac ».


Jimmy regarde son chef, se dandinant d’un enthousiasme naissant  qu’il peine à contraindre, pour lui l’enjeu est de taille.

« Alors tu…  tu…. tu.. m’emmènes ? ».

Tom lui adresse un nouveau clin d’œil, l’empressement du jeune garçon le touche.

« J’ai bien dit « on » y va, non ? Bien sûr que tu viens, c’est toi qui amène le tuyau, normal que tu en sois ».

Une  excitation joyeuse porte maintenant le jeune Jimmy. Il va être du prochain coup, comme le grand qu’il rêve d’être, et plus rien d’autre ne compte.  

Il file en courant faire le tour du campement à la recherche des deux coquins, bien plus âgés que lui, la vingtaine, l’un toujours prêt pour la castagne et l’autre un peu trop porté sur la boisson ou l’herbe que l’on fume. D’être celui qui va les mander au nom du chef lui donne un sentiment d’importance qui le remplit et lui donnera la force de ne pas bégayer, il en est certain.

Tom le suit des yeux, amusé, puis après un regard inconscient vers Jenny, il entreprend de préparer le sac prévu. C’est un vieux sac de toile de coton couleur de terre à force d’avoir été traîné, qu’il remplit d’objets disparates, une barre de métal de petite taille pour taper au besoin, cordes et ficelles pour grimper ou attacher, un couteau gnome multi-usages, un autre sac de toile plié et roulé, et quelques outils de crochetage.

Il en est à fermer le sac d’une cordelette de lin lorsqu’il reporte son attention sur Jenny. Elle a le coup d’œil pour repérer les coups qui ne valent pas qu’on prenne un pet de risque et s’il y a une fille de l’autre côté, chez le client comme on dit ici, ça pourrait peut-être servir. D’autant plus qu’elle connaît la vieille, de loin… Et puis, surtout, il a envie de la sentir pas loin de lui, et dans l’urgence d’un coup à faire c’est encore mieux.


En le voyant venir vers elle, Jenny fait mine un court instant de n’en avoir que faire, mais son plaisir est réel, difficile à cacher. Il ne serait pas le chef, Tom, elle l’aurait déjà alpagué, mais elle craint les histoires, les embrouilles avec les autres filles et surtout avec  Marnie, la sœur jumelle de Tom, plus possessive encore qu’une compagne. Surtout que c’est elle, la vraie chef de bande, et elle est pire qu’un mec, Marnie, c’est une teigne, encore plus exigeante avec les filles. Conscience de genre, faut croire.

Mais elle n’y peut rien, il lui plaît, le Tom, avec son allure d’ours mal léché. Elle sourit donc largement tandis qu’il approche.


« Hey ! On va voir un client, ça te dit ? ». Jenny lisse une de ses chemises sur le fil, glissée entre deux sous vêtements féminins que le jeune homme ne peut s’empêcher de reluquer. « Faut voir. T’as besoin de moi ? ».

Il hoche la tête trois ou quatre fois, le regard sur le linge étendu et revient à elle avec un sourire qui en dit long sur ses pensées. « Yep. Jimmy vient de m’avertir qu’un client potentiel se trouve chez Sacha, un vieux avec une fille. Va falloir y aller finauds. Je me disais donc que tu serais pas de trop... rapport à la vieille... et la fille, tu vois... alors ?».

Jenny ramasse le panier à terre, vide, et opine simplement, le même sourire au coin des lèvres.

« J’en suis ».

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Message  Lysange le Mar 19 Juin 2018, 14:46

La fille en chemise


C’est un bruit qui ne lui est pas inconnu, un bruit qui cherche à se cacher. Ce n’est donc ni un feulement d’animal ni un bruissement végétal ni même un bruit naturel, il y a quelqu’un caché là pas loin qui l’observe, elle ne le voit pas mais le perçoit. C’est une présence humaine ou peut-être même plusieurs.

Elle ne bouge pas. Derrière elle, dans la petite maison,  les deux vieux continuent de palabrer doucement. Il est possible que Sacha ait senti la présence dehors car le son de sa voix s’est fait plus faible, comme si elle écoutait, elle aussi.

Une minute passe, Lysange en est maintenant certaine, si Ben n’a rien capté, Sacha, elle, est aux aguets. Et Lyly s’étonne d’en être rassurée. L’attention de la sorcière est toute entière dans la protection de la jeune fille, nul doute là-dessus.

Elle se tourne et regarde dans la maison. Les deux yeux noirs et pourtant lumineux de la vieille la vrillent sur place. Sacha entre dans sa tête et lui parle ! Elle discute avec Ben, tranquillement, et des mots de patois sortent de sa bouche édentée pour répondre à ceux du vieux, mais ce sont des paroles muettes, en langue commune, qui l’enveloppent avec une assurance bienfaisante.


« Ils sont deux, ton âge, ne montre pas que tu les as entendus, retourne-toi vers la forêt et ne bouge pas. Laisse les venir, pour le moment ils ne sont pas dangereux.  Ne t’inquiète pas, tant que je suis là, tu ne crains rien.»

Lysange inspire longuement. Essayant de paraître naturelle, elle sourit et fait un petit signe de la main, comme si elle répondait à l’un des vieux et se retourne lentement, le nez en l’air, comme écoutant le chant des oiseaux au loin. Les mots de Sacha l’ont tout d’abord saisie d’effroi puis rassurée. S’il avait fallu compter sur Ben, elle se sentirait très mal, tandis que maintenant qu’elle se sait protégée, elle aurait presque envie de s’amuser de la situation.

Elle est souvent venue ici avec Ben, pour des visites dont elle n’a jamais su vraiment le but. Mais à chaque retour il y a eu une conversation, de moins en moins longue à mesure que passaient les années, sur le souhait de la vieille qu’elle reste pour « apprendre». Chaque fois Lysange a dit non, avec plus ou moins de véhémence selon l’insistance de Ben mais là, pour la première fois, elle se questionne. Elle pourrait apprendre à parler directement dans la tête des gens, ou les entendre penser ? Voilà qui serait très amusant.

Dans le fourré à quatre ou cinq mètres de la porte, Max et Mateo surveillent « le client », ou du moins la fille qui est avec lui. Les deux se sont approchés sans bruit, en rampant, et se sont tapis dans les feuillages tandis que la maison était fermée.

La voir sortir prendre l’air les a tous deux perturbés. Il faut dire qu’elle est jolie Lyly, même si elle ne fait rien pour s’arranger. Et là, il fait lourd, sa chemise de lin lui colle à la peau, c’est vaguement excitant. Pire, comme elle a chaud, elle l’a soulevée pour s’aérer, laissant apparaître sa peau colorée, brillante, et la rondeur de deux petits seins tendus, une médaille aussi, qui brille au creux des deux rondeurs libres de tressauter sous ses mouvements de bras, et une taille, fine, luisante de sueur qui donne envie d’y mettre les deux mains.

Cette vision inattendue les a tous deux émoustillés et c’est son visage qui les a ensuite attirés. Une jolie fille, indéniablement. Un petit minois à embrasser, croquer même, des yeux vifs, un sourire qui semble permanent, cette sorte de sourire à la vie et à ses plaisirs, celui dont rêvent tous les garçons qui ne demandent qu’à les expérimenter, ces plaisirs. Un petit quelque chose d’animal ou de pur, difficile à saisir, mais qui attire et peut même rendre fou. Et les deux garçons la perçoivent très bien, là, tout de suite, au creux de leur ventre, cette folie qui peut prendre le corps tout entier et vous faire déraper.

L’un et l’autre soufflent de concert tandis qu’un renflement heureusement caché par les herbes les rend un instant inconscients au monde extérieur. C’est Max qui se réveille en premier. Il en est sûr, la fille les a captés, et son nez en l’air n’est là que pour les tromper. Peut-être même fait-elle exprès de les allumer.  Avec les filles, il faut toujours se méfier, elles apprennent vite comment les rendre fous, même si, parfois, ça peut leur retomber  dessus, comme cette histoire avec Mateo la semaine dernière.

Il donne un léger coup de coude à son comparse avec, dans le regard, l’ordre de reculer. Mais l’autre n’en a pas fini avec le flot d’images qui ont envahi son cerveau et ses veines. Il est sous pression. Max le sent capable de sauter sur la fille en chemise. Il va tout foutre en l’air, ce con !  Un nouveau coup de coude dans les côtes, bien senti, Mateo se rétracte  en soufflant.

Maintenant, c’est plié, il est certain qu’elle les a captés, même si elle n’en montre rien. Il n’y a plus qu’à reculer, en espérant qu’ils n’ont pas anéanti leurs chances. Jusque là c’était un coup qui semblait pourtant facile. Sans ménagement, Max tire sur Matéo qui se recule à regret. Un dernier regard brûlant vers Lysange qui continue de regarder les oiseaux dans le ciel, jouant vaguement de sa chemise pour aérer son corps en sueur. Mateo soupire en suivant Max. C’est une fille comme celle-là qu’il veut pour sa première fois, une comme lui, innocente et pleine de promesses, pas une qui a déjà servi. Peut-être que…

Finalement il sourit en sortant du sous-bois. Max l’observe, perplexe. Ce regard, ce sourire,  il ne pense pas au coup à faire, mais à la fille. Il réfléchit à une phrase ou deux, bien senties, sur leurs priorités, histoire de lui remettre les idées en place, mais il s’en abstient au dernier moment. Tom va arriver, il saura que faire.

Le sourire de Mateo affiche une nouvelle assurance, mais Max n’en a rien à carrer. D’un mouvement de menton il montre le petit chemin qui fait le tour de la masure par derrière. Ils vont prendre position de l’autre côté, à distance respectable. Ils sont là pour surveiller le client et il suffit de savoir qu’il n’a pas bougé. La fille, c’est juste le décor.

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Re: Une Annonciation

Message  Lysange le Mar 26 Juin 2018, 15:40



Le client


Sacha, pourtant invisible des garçons, n’a rien perdu des faits et gestes des uns et des autres, ni le jeu de « la p’tiote », ni le souffle tendu des garçons, ni leur déplacement, ni peut-être même leurs pensées. En silence elle demande à Lysange de rentrer mais de laisser la porte ouverte.

La jeune fille obtempère, naturelle. Elle aussi a suivi le déplacement des garçons. Elle a tout d’abord ressenti leur présence intense, comme une sorte de sidération lorsqu’elle secouait sa chemise, puis elle a perçu leur souffle court, et leur repli tendu sur sa droite, pour finalement entendre des bruits de petit bois sur sa gauche, plus loin, preuve qu’ils avaient fait le tour et se tenaient désormais à distance. Elle se doute que la situation va évoluer et que Sacha ne laissera personne approcher. Elle n’a aucune inquiétude.

Dans la masure où l’absence de lumière incite à une attention accrue, Ben’, lui aussi,  semble avoir tout perçu, ce qui étonne Lyly, car elle le sait fatigué, un peu groggy par l’alcool et la chaleur. Mais Benjamin connaît bien Sacha, il la connaît même beaucoup mieux qu’il le laisse croire, et il a tout compris.

En effet, nul ne le sait, mais ces deux-là partagent le langage du corps et de ses désirs. Depuis des années ils se voient, dans une intimité que Lysange ne peut imaginer, car sa présence dans la vie de Ben’ a fait l’objet d’un contrat verbal où il est question d’une sorcière qui ne tentera pas d’enrôler une jeune apprentie, n’en déplaise aux talents que Sacha croit discerner en Lysange.

Ainsi donc, après des années d’une relation commerciale simplement cordiale, une femme mature et indépendante, Sacha, dite « la sorcière », accueille régulièrement chez elle un brave type un peu sauvage, incapable de se poser et surtout pas avec une femme, quand bien même il se damnerait pour la voir sourire et  l’entendre jouir de ses caresses. Ces deux-là se voient en cachette du monde et s’aiment, souvent sans paroles, mais en gestes intenses. Leurs corps ont perdu l’élasticité de la jeunesse, leurs peaux ont imprimé plusieurs sillons ici et là, la blancheur que leurs dents ont perdue a gagné leurs cheveux, un léger voile ternît parfois l’éclat de leurs yeux, mais tout ça n’est qu’apparences. Derrière l’enveloppe des corps, l’âme est intacte, et avec elle tous les désirs qui rendent vivants.

Voilà pourquoi Ben semble presque s’amuser de la situation. Il connaît chaque mouvement du visage de Sacha, chaque petit tiraillement, chaque pli, chaque étirement, quand elle rit en silence, quand elle jouit, quand elle réfléchit, quand elle s’inquiète et même quand elle « parle » à Lyly. Et bien qu’il n’entende rien, jamais il ne s’inquiète de ses paroles silencieuses, car il sait que Sacha ne trahira jamais sa part de contrat et qu’elle protègera Lyly comme si elle était leur fille à tous deux, sans rien en dire. Un autre contrat tacite, ou plutôt une annexe au premier, écrite au fil des ans et de leurs rencontres régulières.

Or, là, il a compris que Sacha avait la situation en mains, quelle qu’elle soit. Il sourit donc en observant la jeune fille dans sa chemise trop grande pour elle. Il l’a vue jouer et il se doute qu’il y avait au moins un spectateur que Sacha a de toute évidence perçu. Mais, s’il comprend et s’en amuse, il ne peut empêcher un sentiment protecteur de distiller en lui quelques inquiétudes et l’inciter à changer de ton.


« Tu t’souviens de c’que je t’ai dit sur ton corps Lyly ? Pas plus tard qu’à l’auberge tout à l’heure, tiens ! ».

Tout en se postant devant lui, la jeune fille opine d’un mouvement de tête boudeur. Elle connaît ce ton, il va encore lui expliquer la vie, et ça l’agace d’avance. Mais Ben’ continue, imperturbable.

« Il a changé ces derniers temps, beaucoup, et … en bien, j’te l’ai dit, et tu l’sais. Alors tu f’rais mieux d’pas trop jouer avec, si tu veux pas qu’il t’arrive des bricoles ».

Le ton est amusé, masculin, vaguement licencieux, mais surtout paternel. Et il aimerait bien qu’elle comprenne sans avoir besoin d’expliquer.

Secouant encore un peu sa chemise qui lui colle à la peau, Lysange n’a pas envie de lui faciliter la tâche. Après tout, cela fait aussi partie du jeu. Elle écarquille vaguement les yeux et penche légèrement la tête, prenant ce petit air incrédule qu’elle affectionne parfois, l’invitant à continuer.

Benjamin soupire et lance un regard implorant à Sacha. Complicité de femmes ? Envie de se jouer de lui ? Retour de bâton ? Ben’ constate amèrement que la plus âgée des deux se contente de lui rendre le même regard  joueur que la plus jeune, un éclat supplémentaire dans le fond de son regard amusé. Il inspire en fermant les yeux. Comme il aimerait parfois lui aussi être celle qui mène la danse de ses propres désirs. Mais il faut assumer. Depuis longtemps il sait que ce genre de conversation viendra troubler sa petite vie tranquille, on ne devient pas le tuteur d’une gamine pleine de vie sans devoir en assumer toutes les difficultés. Quand il les rouvre, ses prunelles ont rétréci et le ton a changé.


« Bon ! Ça suffit ! Arrêtez donc toutes les deux de faire vos garces ! C’est pas un jeu tout ça ! »

Il lorgne vers Sacha. «Et ne m’oblige pas à donner des détails ! », puis il lance à Lyly un regard noir. « Je ne sais pas pour qui était la petite ... danse, que tu viens de donner Lyly, mais ça m’étonnerait bien que le spectateur en reste là et, crois moi, tu n’as sans doute pas idée de tout ce que ça peut entraîner  !! ». Il se tourne à nouveau vers Sacha, vaguement agacé. « J’ai pas raison peut-être ?!? ».

Sacha sourit d’un air entendu. Elle aime bien le voir sortir de ses gonds, jouer au mec qui grogne et se débat contre les femmes, un peu, cela met du piquant dans leur relation. Mais pas trop non plus, pas question de gâcher le plat avec trop d’épices. Elle abonde donc, avec fermeté.

« Si. Ils sont deux, de son âge, pas dangereux. Le petit jeu de Lyly m’aura permis de mieux les percevoir. Mais j’ai le sentiment que ces deux là ne sont que l’avant-garde. Va falloir qu’on s’en préoccupe. »

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Re: Une Annonciation

Message  Lysange le Lun 02 Juil 2018, 21:04


Le second.


Avant de quitter le campement, Tom discute rapidement avec Marnie et l’informe de « l’affaire » qu’il va régler. Mais, si la jeune femme valide sans problème la mission, elle ne peut s’empêcher d’accueillir avec un ronchonnement désapprobateur l’information concernant Jenny.

Habitué aux remarques de sa jumelle, Tom, comme s’il n’avait rien remarqué, finit d’exposer les raisons de son choix et lui donne rendez vous pour la fin d’après-midi, avec la consigne, maintes fois redite entre eux que, passée une heure de retard, d’un coté ou de l’autre, il faut se tenir prêts à courir prendre la défense de celui qui est en difficultés.

Mais Marnie n’a pas dit son dernier mot. Au tout dernier moment de leur conversation, lui prenant le bras avec un mélange de fermeté et de tendresse, elle le questionne à nouveau d’un regard sur l’opportunité d’emmener Jenny, une fille dont elle apprécie les qualités mais craint aussi les défauts, justement exacerbés en présence de son frère.

Tom hausse une épaule et répond d’un sourire amusé. Il connaît sa jalousie face aux filles qui lui tournent autour, la même que celle qu’il éprouve lorsqu’un homme, surtout s’il est plus âgé, vient tourner autour de sa soeur. Et si d’ordinaire il s’arrange pour ne pas lui déplaire ou du moins ne pas lui donner de véritable raison de râler, il s’agit pour cette mission d’aller traîner du côté de chez Sacha, que tous craignent plus ou moins, qui plus est pour un client qui se balade avec une jeune fille. Or, l’expérience l’a montré, Jenny est bien plus maline et opérationnelle que n’importe quel type de la bande lorsqu’il faut louvoyer entre les écueils plutôt que de simplement taper dessus.

Le sac sur l’épaule, il lui adresse un dernier sourire de connivence. Marnie lâche un soupir. Même si elle a de bonnes raisons de penser que la véritable raison n’est pas celle annoncée, elle finit par admettre en son for intérieur que ses craintes sont probablement exagérées. Les garçons seuls sont bien souvent trop sûrs d’eux, Jenny saura les freiner si c’est nécessaire, ne serait-ce que par le désir de Tom qu’il ne lui arrive rien. Elle opine finalement.

L’échange muet n’aura duré que quelques minutes mais, comme toujours, était nécessaire pour les rassurer et affirmer la suprématie de leur relation sur n’importe quelle autre. Ils se quittent avec un échange de clins d’œil.

Une fois sa petite troupe rassemblée, Tom redonne les consignes, le regard vers Jimmy pour vérifier la véracité de ses paroles concernant « le client » mais surtout pour signifier aux autres que c’est bien lui, le petit Jim, qui est venu les chercher.

Le jeune garçon sent son cœur déborder de fierté et de reconnaissance. C’est sûr et certain, un jour, il sera d’abord second comme son frère, mais ensuite il sera chef, comme Tom. D’un regard il lui signifie de passer devant, Jimmy est aux anges.

Pendant ce temps, les deux garçons ont fait le tour de la petite maison, en passant par l’arrière, et maintenant ils attendent en silence l’arrivée de Tom, assis dans les fourrés à un mètre de distance l’un de l’autre, comme si une plus grande proximité risquait de les souiller.

A une dizaine de mètres d’eux, se détachant de la porte, la fille en chemise a finalement bougé, disparaissant dans la petite maison, et les deux garçons gèrent différemment l’émotion récente due à sa présence.

Pour Max, se retrouver loin d’une vision certes agréable mais perturbatrice, est un choix qui lui a été imposé par la situation mais qu’il ne regrette pas d’avoir pris. Ils doivent avant tout se préoccuper du client et toute autre pensée est un risque qu’il sait ne pas devoir courir. Bien sûr cette vision a réveillé son corps au mauvais moment, mais il sait se contrôler, lui. Et ce n’est pas pour rien que Tom envisage d’en faire son second. Il l’a promis, un jour il y aura rituel autour du feu. Un rite qui fait peur, un peu, mais que Max se passe en boucle lorsqu’il faut juste attendre, comme en ce moment.

Pour Mateo par contre, la situation est désormais déplaisante. Non seulement il a été obligé de suivre Max, un des seconds non officiel de Tom, mais en plus il ne peut plus rien voir de la fille pour tromper son attente. Le voilà donc obligé de s’en remettre à ce qu’il a entr’aperçu pour se jouer quelques petites scènes agréables et entretenir l’excitation qui accapare maintenant tout son être. Il s’en fout du client, et après tout ce n’est pas lui qui a été nommé responsable des « jeunes », à savoir tous ceux de la bande qui n’ont pas encore l’allure des plus grands, taille, poids, pilosité et éventuellement âge. Lui il suit, sans se poser de questions, et il agit comme demandé, quand il ne peut pas faire autrement.

Ils sont donc tous les deux assis côte à côte, partenaires ennemis à l’abri d’un fourré épais, quand Jimmy débarque dans leur dos pour coller sa bouche contre l’oreille de Max qui ne marque aucun étonnement, l’ayant probablement entendu arriver, tandis que Mateo ne peut s’empêcher de sursauter, dévoilant son absence rêveuse.


« On est pas loin derrière. Tom dit de revenir pour lui expliquer. »

Max opine en esquissant un fin sourire pour son frère et donne un coup de coude à Mateo qui soupire légèrement avant de se relever et de suivre. Puis les trois lascars s’en retournent à l’orée du bois en se faufilant sans bruit.







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Re: Une Annonciation

Message  Lysange le Jeu 12 Juil 2018, 18:52

L’élixir


Dans la masure, Sacha s’est levée et a lancé la préparation d’un élixir qu’elle veut donner à Lyly et Ben’ avant qu’ils repartent.  Lysange n’en a pas compris l’utilité mais Benjamin a accepté en maugréant, la jeune fille suppose donc qu’il sait à quoi sert cet élixir mystérieux.

Dehors les oiseaux ont repris leurs pépiements, preuve qu’il n’y a plus personne dans les environs proches de la masure. Le danger semble donc être écarté, probablement des gosses qui jouaient non loin, se dit Lyly.

Benjamin s’est levé, sans hâte, et semble avoir décidé de lever le camp. Mais il n’en a pas envie et Lysange le perçoit parfaitement bien. N’ayant pas connaissance de la relation qui lie Sacha et Benjamin, elle croit Ben’ fatigué, avec une envie de dormir, quasiment irrépressible. Mais si Benjamin a effectivement très envie d’aller s’allonger sur le lit de Sacha, ce n’est pas pour y piquer un somme, tout seul qui plus est, mais plutôt pour picorer jusqu’à plus soif le corps chaud et réactif de Sacha.

Elle l’observe tourner en rond, croyant toujours qu’il peine à se mouvoir à cause de la fatigue, même si, et elle le perçoit là aussi très nettement, il y a en lui une énergie sous-jacente qui court sous sa peau. Sacha, elle, est calme, toute à la réalisation de son élixir mais son visage est souriant, quelque chose l’amuse, et la désole aussi, vaguement. Il y a, là aussi, de la tension palpable sous sa peau, que Lysange perçoit, sans s’en rendre compte.  

Tout à coup Lyly voit défiler dans sa tête une série d’images, deux corps enlacés, des gestes tendres, flottants puis tendus, deux peaux qui se frôlent, se collent, se mélangent presque, des sourires entendus, des mots murmurés, des soupirs. Des images qu’elle s’empresse d’écarter, d’effacer et d’oublier, sur le champ. Elle interpelle son tuteur.

« Bon ! On y va ? Parce qu’on a de la route à faire et vu que tu vas pioncer tout du long, j’aimerais autant mieux arriver avant la nuit, si tu vois ce que je veux dire ! »

Le ton de Lysange réveille l’homme qui tanguait, hésitant. Le con, il était prêt à tout lâcher pour pouvoir prendre un moment seul avec Sacha ! Il se tourne vers Lysange et lui lance un regard furibond. Il s'en veut de rager, mais il n'y peut rien, son désir est trop fort.

« Oh !!! Ça va hein !! M'parle pas comme ça !! On attend l’élixir et on y va ! ».

Sacha se retourne et le regarde longuement. Lyly en est tout à coup persuadée, elle lui parle en silence !!! Benjamin dodeline de la tête, esquisse un sourire qu’elle ne lui connaît pas, puis il soupire légèrement en fermant les yeux, semblant accepter quelque chose, un conseil peut-être ? Un nouveau soupir, lourd d’une volonté presque arrachée et le voilà qui se met en branle vers le sac qu’il a laissé à terre, en soufflant.

« Prends les deux fioles Lyly, et fais-y gaffe, ça pourrait servir. »

Lysange obtempère, et tend ses mains pour prendre les fioles des mains de Sacha, méfiante.
« Attends ». La sorcière attrape sur une étagère un morceau de lin qu’elle déchire en deux, reprend les deux fioles, les enveloppe du lin, bien séparées, et retend le tout à la jeune fille. « Toi tu en mets une dans ta poche, ou mieux, si tu peux. Si tu dois t’en servir, t’auras à peine le temps de la sortir. Ben’ se débrouillera avec la sienne. »

Un instant d’hésitation, elle aimerait ajouter un mot, ou un geste, mais elle n’en a pas le droit, c’est convenu avec Ben’. Elle se contente donc d’un
« Écoute ton cœur, lui il sait ». Puis elle va à la table qu’elle débarrasse, comme s’ils étaient déjà partis.

Debout sur le seuil, un pied dans la Maison et un pied dehors, Benjamin regarde les deux femmes, soupire lourdement et disparaît, sans un mot. Une fois dehors il crie
« Bon !!! C’est pour aujourd’hui ou pour demain ?!?? ».

Dans la masure Lysange roule des yeux, adresse un regard à Sacha pour lui dire au revoir et sort dans la lumière, clignant des yeux sous le soleil. Ben’ est déjà sur le petit banc de la carriole, son air des mauvais jours sur la tronche. Elle soupire, saute à ses côtés, et lui tend sa fiole qu’il glisse sans y prendre garde dans sa poche. Puis elle lui prend directement les rênes des mains.

« Vas y, ronfle, je gère ! ».

Benjamin n’a pas du tout envie de dormir mais il ferme les yeux en s’appuyant contre le banc, un très léger sourire au coin des lèvres. Mais il les rouvre brusquement et regarde Lyly, la mine sérieuse.
« Tu m’réveilles si t’entends le moindre bruit suspect, c’est compris ? ». Interpellée par son ton, elle reste interdite puis opine. « Il sert à quoi l’élixir ? ». Ben’ hausse les épaules en levant les yeux au ciel. « Pour disparaître en cas d’besoin, mais t’inquiètes, je veille au grain ».

La carriole se met en route, reprenant le petit chemin de terre qui mène au sud. A quelques mètres de là, une bande de gosses s’est mise en route, dans la même direction.

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Re: Une Annonciation

Message  Lysange le Mar 17 Juil 2018, 00:36

Rien dans les poches



La carriole avance doucement sur le chemin qui s’est élargi très légèrement, permettant au cheval de tirer la carriole sans difficultés, d’autant que la terre est sèche et la route praticable.

Benjamin s’est finalement endormi, le silence relatif de la forêt, la moiteur de l’après-midi, le vin qu’il digère lentement et les images caressantes de Sacha, qu’il s’est passées en boucle, ont eu raison de sa volonté de vigilance. Lysange conduit donc seule l’attelage. Elle est rêveuse, modérément attentive, le vieux cheval n’a pas besoin d’elle pour avancer.  Leur allure est lente, il n’y a pas d’urgence, il suffit d’être rentrés avant la nuit, qui arrivera plus tard en ces jours d’été.

Max a tout expliqué à Tom : le vieux, la fille, la carriole vide, la jument fatiguée, et surtout la grosse bourse remplie d’or, à vue de nez, une bonne dizaine de pièces d’or et deux fois plus d’argent, sans compter les cuivrées, encore plus nombreuses. Tom lui a fait un clin d’œil, une fois ses explications terminées, et Jimmy en a été tout fier, prenant cette marque de reconnaissance autant pour lui que pour son frère.

Tom a ensuite ordonné d’attendre que le duo quitte la clairière où se situe la maison de la sorcière, et Jenny a rajouté qu’il ne servait à rien de provoquer
« cette vieille garce, bien plus maline et dangereuse qu’elle n’en donne l’air ». Mateo n’a rien dit, mais personne ne lui avait demandé son avis. Il s’est donc contenté d’écouter, très vaguement, toujours dans ses images d’une peau bien bronzée à peloter. Les deux autres n’ont pas moufté non plus, l’habitude plus que le dépit, ça les arrange d’obéir et de suivre, rien à réfléchir, pas de prise de tête.

Tous ensemble mais à quelques mètres de distance les uns des autres, ils se faufilent dans le sous-bois qui longe la route. Ils savent y faire pour se déplacer sans bruit, par petits sauts rapides et haltes temporaires derrière un arbre. C’est un rythme facile à tenir quand on a le cœur jeune et les guiboles qui vont avec. Jimmy suit son frère comme s’il était son ombre.

Il a été convenu de les accompagner sur plusieurs centaines de mètres, histoire d’être loin de la sorcière, on est jamais trop prudent. Ensuite Tom fera signe et ils piqueront une pointe afin de se trouver au devant et les attaquer par surprise. Le groupe avance donc en zigzag depuis vingt bonnes minutes, lorsque Tom freine l’allure, leur montre un détour du chemin plus loin devant, vérifie du regard que tout le monde a compris. Un signe de tête, garçons et fille  repartent, suivant Tom, jusqu’à ce qu’il s’arrête enfin et se tourne vers le chemin.

La carriole arrive, brinquebalant tranquillement. Tom l’observe un moment, puis regarde Max, pointe du doigt vers le vieux et fait mine de lui mettre un bon coup dans la tête. Aux autres, il fait signe d’entourer la carriole, Jenny doit s’occuper de la fille. Tout le monde acquiesce en silence, il hoche la tête et le groupe s’éparpille. Dans un grognement sourd, Ben est assommé et s’effondre complètement sur le banc de la carriole, le cheval est arrêté d’une main calme sur le museau et Lyly est fermement enserrée d’un bras, la bouche recouverte de la seconde main de Jenny.

Pas un bruit, pas une parole, pas un cri, c’est à peine si les oiseaux ont cessé de pépier. Lysange n’a rien entendu, rien vu venir. Elle les regarde avec effarement avant de tenter de se débattre et de hurler, mais il est trop tard. Jenny la serre fermement, la pousse et l’incite à descendre, accompagnant ses gestes d’un
« Reste tranquille et il ne t’arrivera rien ».

Benjamin est porté, ou plutôt tiré, par Mateo et les deux grands qui se marrent. Il est bien sonné et le faire tomber lourdement à terre est facile pour les trois dadais qui lui décochent au passage quelques bons coups de pied dans les roubignolles. Inconscient Benjamin émet pourtant un grognement de douleur. Lyly, outrée, se débat à nouveau mais Jenny, rapide, lui a serré les mains dans le dos, l’a bâillonnée, poussée à s’asseoir, et maintenant elle pose un index sur sa bouche souriante, lui signifiant le silence.


« Ça suffit !!! Faites lui les poches au lieu de faire les cons !! ». Tom tient toujours le museau de la vieille jument, supervisant l’action d’un œil averti tandis que Max vient se mettre à côté de lui, un quart de pas en arrière pour marquer le respect qu’il lui doit. Jimmy se tient légèrement à l’écart.

Dès l’ordre donné, Mateo se jette sur le vieux à sa merci, le fouille rapidement une première fois, vide les poches qui ne contiennent rien sinon la fiole qu’il déballe sans ménagement et laisse rouler sur la terre. Ne trouvant rien, il maugrée, déchire à moitié la chemise, dévoilant une bedaine et un torse bronzés, parsemés de fils argentés, puis il râle  plus fort, ôte les bottes qu’il jette au loin, et se redresse enfin, un léger sourire sur le visage.


« Y’a rien. » Mateo parle à Tom mais regarde Max. Son regard le trahit, il jubile intérieurement. Si le coup a foiré, c’est Max qui va passer pour un con. Tom se tourne vers son futur second, interrogatif. Max a suivi la scène et a déjà compris. « Il est resté longtemps là-bas. Il a dû laisser l’argent à la vieille ». Il cherche l’assentiment de Tom qui opine en silence puis se tourne vers Jenny.

« On va laisser la fille ici, vérifie qu’elle peut pas bouger ». Puis il passe en revue ses troupes et donne ses ordres calmement. « Déplacez le vieux sur le côté, assurez vous qu’il soit inoffensif. Mateo, tu restes et tu gardes le tout. Tu bouges pas tant qu’on est pas revenus. Vous autres, venez avec moi ».

Tous s’exécutent rapidement, Mateo reste interdit un instant, les regardant partir puis il se tourne vers Lysange, un éclair de joie inespérée dans les yeux. En temps normal il n’aurait pas apprécié être traité comme un petit et mis à l’écart du danger, mais là, c’est parfait, bien mieux que dans ses rêves...

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Re: Une Annonciation

Message  Lysange le Mer 18 Juil 2018, 11:19

Un besoin impérieux



Lysange a mal aux bras, trop serrés en arrière, mal au cou, au dos, au crâne et elle est très mal assise. Mais la douleur physique n’est rien à côté de celle qu’elle pressent advenir. La terreur l’envahit tandis que le garçon qui lui fait face est animé d’intentions qu’elle cerne parfaitement. Elle est vierge, inexpérimentée, mais pas ingénue. Ce qu’elle a pu entendre dans les tavernes, voir, comprendre, sentir, percevoir intimement même, lorsqu’une fille racontait aux autres une passe qui avait mal virée, lui a donné une assez bonne idée de ce que les garçons et les hommes, peuvent faire aux filles ou aux femmes, quand ils ont ce type de regard.

Heureusement brûle en elle un instinct de survie étincelant de force, avec ce sentiment, bien évidemment fou et impossible, qu’elle a un  pouvoir sur la mort.

Longtemps elle s’est réveillée terrorisée, le coeur battant à tout rompre, de peur engorgée d’adrénaline, avec une explosion qui avait anéanti tout ce qui aurait pu la ramener à la raison.  Dans ce cauchemar récurrent, sans images mais lourd d’émotions, elle allait mourir, disparaître, seule, abandonnée dans un monde hostile, incapable de se défendre, mais tout à coup, quelque chose, ou quelqu’un, une personne, un titan, un dieu, comment savoir, un Autre en tout cas, la poussait à trouver en elle ce qu’il fallait d’énergie pour vivre quand même. Cet Autre ne la sauvait pas, non, il ne faisait que lui montrer le chemin, en elle. Et elle se réveillait, terrorisée, souvent en larmes, peinant à respirer, essoufflée, avec une rage de vivre phénoménale, qui la rendait dingue, le temps d’oublier le rêve dans le flot des rires d’une journée bien remplie, jusqu’à la prochaine fois.

Un jour, n’en pouvant plus de supporter seule cette terreur nocturne, elle en avait parlé à Ben’, qui s’en était inquiété mais n’avait rien su dire, sur le moment.

C’est bien plus tard qu’il y était revenu, avec une explication qu’il était probablement allé chercher ailleurs.        
« T’sais… quand j’t’ai trouvée dans ton panier, là, sur le quai, parmi des caisses et des filets… j’te l’ai pas dit, mais… t’allais pas trop bien en fait. T’étais dans ta pisse et ta merde, d’jà, pis tu respirais presque plus. C’tait comme si tu dormais, ou… comme si tu hibernais, tiens. Un peu froide, pâle, pas un bruit ni un mouvement, j’tai crue morte même. Alors j’t’ai ram’née à Marjorie, t’sais, la fille que j’t'ai montrée. A l’époque elle v’nait d’avoir un môme, elle avait les seins qui explosaient d’lait… elle t’a nourrie, en même temps que son p’tit. A l’époque elle m’avait dit que t’aurais dû être morte, parce que ça f’sait plusieurs jours que t’avais pas mangé, et que tu d’vais avoir un sacré caractère pour t’être accrochée comme ça à la vie.  Donc ton cauch’mar, là, ben… ça vient sans doute de là. Parce que si j’t’vais pas trouvée, tu s’rais sans doute pas là pour me poser toutes ces questions, tu vois… ».

Ils n’en avaient plus jamais reparlé car cette petite conversation avait suffit pour que le cauchemar s’étiole, qu’il perde de sa force, puis de sa présence. Seul restait ce sentiment qu’elle avait délibérément affronté la fin, pas la mort physique, celle qui vous éparpille en poussières  de chair qui s’enterrent ou se jettent au vent, mais la disparition de l’âme, celle des poussières d’étoiles qui ne cessent jamais de briller dans l’infini du monde. Et qu’elle avait choisi de vivre, envers et contre tout.

Mais pour sortir victorieuse de ce type de combat, il y avait une condition, impérieuse,  qu’il s’agissait de connaître pour se défendre du monde connu, et pour Lyly cela consistait à se terrer en soi, dans une pièce fermée, cachée, une sorte de cave, pour attendre tranquillement cet Autre qui lui montrerait le chemin de la sortie.

Depuis lors, elle n’y avait jamais repensé, et donc pas réfléchi.  Mais là, face à ce garçon dont le regard trahit les pensées, lourdes de conséquences, une porte s’ouvre en elle, qu’elle ignorait. Derrière cette porte se trouve un endroit sombre, petit, clos, mais rassurant. Elle y est donc déjà allée, sans le savoir. Elle le sait instinctivement, c’est là qu’elle doit se cacher, pour ne pas être détruite. Elle y entre donc, s’y enferme et assiste, incrédule, à la transformation qui s’opère en elle.  Car elle devient spectatrice d’elle même, comme une gnomographie animée dont elle serait tout à la fois  l’observatrice attentive et étonnée, mais aussi l’auteure, volontaire et forte, capable d’agencer la scène pour ne pas couler et disparaître.

Le garçon qui lui fait face veut la prendre, c’est une évidence. Il en veut à son corps, qu’il aimerait caresser, embrasser, engloutir. Peut-être ne sait-il pas lui même comment faire, mais son désir est palpable, vibrant, fou. Il va profiter de l’absence des autres pour tenter de la posséder, et elle doit s’y préparer.

Une fois dans sa cave, l’alerte a baissé. Devenue observatrice d’elle même, elle peut enfin de nouveau réfléchir, vite, et bien. Ils sont tous partis sans prendre la peine d’établir une stratégie, et ils vont nécessairement revenir. Car sans otage ou monnaie d’échange, ils n’obtiendront rien de Sacha, si tant est qu’ils puissent même approcher de sa maison sans qu’elle les transforme en grenouilles coassantes. Il aurait fallu qu’ils y amènent Ben’ en la gardant comme otage. Peut-être auraient-ils réussi à le convaincre de parler à Sacha pour reprendre sa bourse. Mais elle n’est même pas sure que cette fameuse bourse soit là-bas. C’est possible, comme il aurait été possible que Ben’ la lui ait donnée à cacher, ce qu’il n’a pas fait, mais ils auraient dû vérifier. Des imbéciles, voilà ce qu’ils sont, mais des imbéciles dangereux. Elle fixe le garçon qui, lui, est sidéré face à elle.

Mateo peine à réfléchir. Il est envahi d’un désir qu’il ne peut plus réfréner. Il a envie de cette fille, c’est une évidence, mais il hésite. Il pourrait la peloter, l’embrasser, de force puisqu’elle est attachée et ne peut pas se défendre, mais il sent au fond de lui que ça ne le satisfera pas complètement. Il y a un autre besoin, bien plus crucial, entre ses jambes, et pour assouvir ce besoin, il doit mettre son sexe durci dans un endroit chaud, bien plus confortable que sa main. Or cet endroit est là, juste devant lui, à bonne hauteur. Il sent bien que ça n’est pas non plus l’idéal, qu’il ne pourra pas la caresser, prendre ses seins à pleine main et se remplir de la sensation de les posséder, peloter ses fesses et les presser comme des fruits mûrs, mais le besoin de se branler est plus fort que tout. La tentation est décidément bien trop grande, il s’avance vers elle.

Lysange l’a compris avant lui, il va la pénétrer, remplir sa bouche de cette…. chose dégoutante. Un cri déchirant hurle en elle, son esprit se disloque, un fracas emplit son cerveau, dissociation.

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Re: Une Annonciation

Message  Lysange le Jeu 19 Juil 2018, 17:12


Mauvais rêve


Le petit groupe est arrivé non loin de la maison de Sacha, et Tom a eu le temps de réfléchir. Ils n’auraient pas dû partir si vite et surtout sans le vieux. Même si Jenny connaît la sorcière pour être venue plusieurs fois livrer des herbes sauvages en échange de quelques pièces de monnaie, même si elle peut donc entrer dans sa maison en prétextant un conseil à demander ou des plantes à vendre, elle ne pourra ni fouiller, ni questionner, ni même tromper la femme sur ses intentions.

Ils ont donc fait tout ce chemin pour rien. Il aurait fallu attaquer le vieux bien avant qu’il voit l’herboriste. Et puis qui dit qu’il a vraiment laissé sa bourse pleine d’argent chez la vieille.  Tom s’en veut, il repense à Marnie et ses craintes qu’il trouvait infondées. Au final elle avait raison, mais pas pour ce qu’elle croyait. Il a tout simplement foiré le coup par manque de discernement, il a mal évalué la situation lorsque les poches ont été vidées. Même la présence de Jenny n’y est sans doute pas étrangère.

Il lève le bras et fait signe de stopper. Il n’est peut-être pas trop tard pour rattraper l’affaire. Il se tourne vers le groupe.
« On est partis trop vite. Sans le vieux qui nous obéira s’il craint pour la fille qu’on va garder en otage, jamais la vieille nous laissera même entrer. On reprend tout à zéro ».

Max inspire et opine, embarrassé. Lui aussi a réfléchi et il s’est fait la même réflexion. Jenny écoute puis regarde plus loin la maison de Sacha. « Mouais, cette vieille là est très maline, elle a un flair, pire qu’une hyène, si ça se trouve elle nous a déjà captés».

Tom écoute Jenny, réfléchit, observe la masure au loin, puis regarde de nouveau Jenny, esquisse un sourire entendu, vaguement contrit, et enfin se tourne vers Max à qui il s’adresse en chef responsable, neutre .
« Retourne là-bas et ramène tout le monde avec la carriole, je t’attends là pendant que Sacha va tenter d’endormir la méfiance de la vieille. Tu veux emmener un des deux gars où tu penses pouvoir gérer ça tout seul ? ».

Max se sent fautif, Tom le sent. Le laisser décider s’il y va seul, ou pas, est une façon de lui montrer qu’il continue de lui faire confiance. Max inspire longuement, le temps de réfléchir à ce qui est le mieux, pour lui, et pour ce coup qu’il imaginait bien plus simple. « Je fonce, seul. Ça ira plus vite. Mateo m’aidera à mettre le vieux dans la carriole. J’en ai pour une demie heure, au pire ». Un échange de regards, deux hochements de tête, Tom accepte et Max repart en courant à travers le sous bois. Les autres se séparent, Jenny part tranquillement voir Sacha, accompagné de Jimmy censé amadouer la vieille avec ses sourires d’enfant,  tandis que les trois garçons s’installent tranquillement  dans les herbes sèches.



Plus loin dans le sous-bois, non loin de la carriole à l’arrêt sur le chemin,  Lysange s’est calée contre l’arbre où l’a laissée Jenny. Les intentions du garçon qui lui faisait face tout à l’heure sont maintenant bien claires. Il s’est avancé vers elle, lentement, vaguement hésitant au début, mais bien déterminé par la suite, et il s’est plaqué tout contre elle, l’entrejambe rebondie à hauteur de son visage.

Elle a tourné la tête et fermé les yeux bien avant qu’il soit tout près d’elle. Elle l’a entendu avancer, l’a senti se plaquer contre sa joue, a perçu son rythme cardiaque qui pulsait à travers le tissu, mais elle était déjà loin, en elle. Elle n’a pas pu empêcher les effluves du garçon envahir son être tout entier, et la violer, bien avant le reste. Cette odeur de sexe l’a éjectée de son corps visible pour l’envoyer en un éclair tout au fond de sa cave. Pour une fois qu’une odeur la sauve, elle aura bien le temps plus tard de s’en réjouir. Pour l’heure, elle se projette quelques années en arrière, dans une gnomographie animée, joyeuse et ensoleillée, bien décidée à n’en pas sortir avant que le cauchemar soit terminé.

Enfermée dans sa cave, elle n’entend pas l’arrivée de Max, essoufflé, et ne se réveille qu’au hurlement qu’il émet en même temps que le choc qu’elle ressent lorsque Mateo s’affale presque sur elle.


« Mais t’es complètement dingue ?!??! Espère d’enfoiré !!!! Tu te rends compte de ce que tu fais au moins ?!??? Je vais te tuer, tu m’entends ?!?? Te tuer !!!! ».

Un autre jeune homme, que Lysange reconnaît comme étant celui qui a assommé Benjamin une heure auparavant, est en train de ruer de coups violents l’autre qui est à terre, le froc sur les chevilles. Max est déchaîné, hors de lui, il éructe et frappe tout en même temps, tellement fort que Matéo n’a ni la capacité, ni la force, ni peut-être même la présence d’esprit, de riposter.

Stupéfaite, Lysange les observe, toujours plaquée contre l’arbre, de multiples douleurs se réveillant en elle. Elle aimerait ne pas trop écouter son corps parler, maintenant qu’elle en est de nouveau consciente. Mais elle a mal, au crâne, au cuir chevelu, aux joues, aux lèvres, aux papilles, au nez,  à l’âme aussi, et elle comprend immédiatement ce qui vient de se passer. D’un coup son estomac se retourne. Interdite, elle dégueule toutes ses tripes qui s’étalent sur son torse et son cou. Puis, incapable de bouger, collée à cet arbre comme si elle y s’y était encastrée, elle frémit de dégoût et de honte, avant de s’évanouir, dans un souffle gémi.

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